possesseur de la boîte qui la renfermait, était le marquis de C***; je
jugeai que vous ne pouviez être que chez lui. Je me hâtai de me
retirer. Le marquis et les deux inconnus gagnèrent ensemble la maison
du premier, qui conservait encore l'air de solitude qu'il lui donna
lorsqu'il vous eut fait disparaître. Je présumai que cette mystérieuse
conduite couvrait une trame odieuse. En arrivant chez vous, je
trouvais les ordres que j'attendais. Je n'ai pas perdu un moment. Je
vous ai trouvé. Le reste vous est connu. Mais vous, mon cher fils,
aprenez-moi ce qui vous est arrivé tandis que vous avez été retenu par
des scélérats, dont vous dédaignez de vous venger.
--Vous vous rapelez, dit l'amant de la belle Florangis, que de C***
m'ayant provoqué au combat, je le suivais. En traversant une petite
cour, je voulus mettre l'épée à la main: tout-à-coup je chancelle; un
pistolet part; la terre s'entr'ouvre; couverts d'une pluie de sang,
nous enfonçons tous deux... parce que nous étions sur une trape
recouverte de gazon, et que l'on voulait persuader que nous étions
blessés. Je fus conduit dans une salle souterreine, où l'on
distinguait à peine les objets à la triste lueur d'une lampe
sépulcrale. Durant plusieurs jours je ne savais ce qu'était devenu de
C***. Enfin il reparut. «Ton amante a péri, malheureux, me
dit-il[38]». Un coup de poignard m'eût été moins sensible. Je pousse
un cri de fureur et de désespoir, auquel le marquis répondit par de
longs éclats de rire. «Mais auparavant, a-t-il continué, le comte
d'A*** et moi, nous avons satisfait les desirs qu'elle nous avait
inspirés. Vis avec cette affreuse connaissance: rien ne peut
t'arracher d'ici, mes précautions sont prises pour que l'on ne te
découvre jamais.--Et la foudre ne t'écrase pas, indigne! m'écriai-je:
elle ne renverse pas ces lieux abominables où tu me retiens, où la
vengeance m'est impossible!» De C*** me répondit, avec un sourire
amer: «Sans ton impuissante rage, je ne serais vengé qu'à demi.» Il me
quitte. A sa place, une jeune fille dressée à tout le manége de la
débauche, fut introduite auprès de moi.
«La conduite du marquis à mon égard était bisarre: il s'efforçait de
me réduire au désespoir, en m'annonçant des horreurs, et la mort de
mademoiselle Florangis; et cependant ma table était servie avec
profusion et délicatesse: il allait jusqu'à vouloir me procurer ces
plaisirs licencieux si fort de son goût. La dangereuse syrène qu'il
avait mise auprês de moi, ayant vainement employé toutes ses
agaceries, elle fut remplacée par une autre, plus jeune, plus jolie,
plus retenue. Dans toute autre circonstance, je n'aurais pas répondu
de moi; mais je pleurais une amante adorée; mon cœur était fermé aux
plus douces amorces de la volupté. Je pris néanmoins du gout à
l'entretien de la jeune fille, à laquelle j'inspirais les sentimens
qu'elle demandait de moi. Mais il faut craindre jusqu'aux dons d'un
ennemi[39]: cette réflexion ne fut quelquefois pas inutile pour
affermir ma confiance.
«La passion que j'excitai dans cette âme avilie, lui donna du ressort,
et la rendit capable de générosité. Elle me dit un jour: «Je suis
heureuse avec vous dans cette prison: mais vous ne l'êtes pas: vous
allez me devoir votre liberté, des nouvelles de votre amante, et
l'occasion de la sauver. Elle respire; un certain Apatéon l'a enlevée:
le comte d'A*** et le marquis la lui doivent arracher; ce soir elle
arrive ici: la maison du vieil Apatéon est sur la route de bourgogne,
à quelques lieues de celles-ci: courez à son secours pour toute
reconnaissance, un jour souvenez-vous de moi tous deux.» J'étais hors
de moi, durant ce discours: j'embrassai la petite Lolote, qui sans
perdre de tems m'ouvrit une porte dérobée. Je me trouvai dans le
jardin. Je vole à Paris. Je comptais vous y trouver: mais vous etiez
alors occupé à me servir ailleurs. Je me fis accompagner de tous les
gens de la maison, et de quelques hommes qu'ils engagèrent à me
suivre. J'attendis le comte dans un lieu par où nécessairement il
devait passer pour entrer dans la maison du marquis. Nous tinmes ce
poste durant toute la nuit: le jour devenait grand, et nous
commencions à désespérer, lorsque je découvris le comte d'A***. Et
dans le moment, je le vis aux mains avec un jeune homme que sa fureur
allait immoler. Cet inconnu doit être estimable, puisqu'il se
montrait ennemi du comte. Suivi de nos gens, je cours sur le plus
méprisable des hommes. J'avais aperçu mon adorable maîtresse; mais je
voulais la venger, avant de lui montrer celui dont elle est adorée.
Valincourt vint à moi: je le méconnus: à peine le regardai-je: le
combat commence, et mon ami me seconde: les gens du comte abandonnent
lâchement leur maître: je l'épargnai, parce que j'étais le plus fort.
«Cependant le jeune homme que j'avais délivré s'éloignait avec
Fanchette et sa bonne. Le perfide comte feignant d'être touché de ma
générosité, me tend la main: Valincourt, que je venais de reconnaître
avec la même surprise que vous avez montrée, se joint à lui, et
m'aprend qu'il lui doit sa liberté. Je ne pus résister à ce bienfait.
Je vois sans défiance revenir les gens du comte. Ils étaient en
beaucoup plus grand nombre, et le marquis, que je ne remarquai pas,
les accompagnait. Dês qu'ils se furent aprochés, on se jette sur moi;
on saisit Valincourt; on nous désarme; on nous entraîne; nos gens sont
dispersés, et nous tombons tous deux dans le cachot où j'avais déjà
langui.
«Je ne retrouvai plus l'obligeante Lolote. Tous nos efforts pour nous
procurer la liberté furent inutiles. Cependant mon sort était bien
moins affreux que durant ma première détention: j'étais avec mon ami:
je lui disais: «L'aimable Florangis connaît leurs desseins: elle
saura se garantir de leurs embûches.»
«Valincourt me fit alors un récit que je souhaiterais de pouvoir
oublier: il me raconta des malheurs... des crimes... J'en frémis
encore... O fille infortunée!...
«On entrait dans paris, lorsque Lussanville cessa de parler. Mais
tandis qu'il vole chez la marchande pour revoir sa chère Florangis, ou
tout au moins s'informer des lieux qu'elle habite; que le marquis
humilié, rougit devant l'asiatique de l'affront qu'il vient de
recevoir, et de la générosité de l'amant de Fanchette; que l'étranger
et l'instituteur aplaudissent tout bas au gouvernement sage qui
protège également la noblesse et la roture; retournons au couvent, où
se passent de nouvelles scènes.»
CHAPITRE XLIII
_Où la mule de Fanchette fait un beau rôle._
ZÉLÉE comme elle l'était pour sa pupille, la bonne Néné souffrit
beaucoup de ne pouvoir quitter qu'à neuf heures monsieur Apatéon.
L'émotion de toutes les passions, et surtout la frayeur que lui
causait le retour inattendu de l'asiatique, avaient rendu le dévot
sérieusement malade, depuis la délivrance de la belle Florangis: il
gardait le lit et tous les soins de ses domestiques n'aprochaient pas
de ceux que, par habitude, la gouvernante prenait encore de lui. Dês
qu'elle fut libre, elle accourt auprês de sa chère Fanchette. Son
cœur batait d'avance: «Je vais la voir mariée, se disait-elle: ma
chère fille n'aura plus rien à redouter dans les bras d'un
honnête-homme: je vais quitter ce vilain Apatéon; demeurer avec elle:
ce sera moi qui prendrai soin de ses enfans!» Déja peut-être son
imagination qui s'échauffait, en représentait cinq à six à la bonne.
Elle arrive, sonne: et sœur Rose, dans le même moment, sortant du
chœur, venait auprès des deux jeunes pensionnaires.
«C'est aujourd'hui, mes bonnes amies, leur dit en entrant la jeune
religieuse, que je dois voir mon frère. Que cet heureux instant tarde
au gré de mes désirs!... Mais je vais vous perdre, ajouta-t-elle, en
versant quelques larmes... Je n'ai trouvé que vous dans cette maison,
depuis trois ans, que je pusse aimer: je serais morte d'ennui, si mon
frère ne m'était rendu.» Et l'on vient demander Fanchette et sa
compagne de la part de la gouvernante. «Monsieur Satinbourg n'est pas
encore ici, dit la vieille Néné!--Non, ma bonne.--Non!... Mais vous!
comme vous voilà! une robe commune! des mules[E]! Eh! ma fille! de
grâce, allez donc vous mettre à votre toilette. Un jour comme
aujourd'hui! C'est bien assez que l'on n'ait pu faire de préparatifs;
il faut du moins profiter de ce qu'on a. Voyez mademoiselle Agathe
comme elle est parée. Et c'est pour vous seule cependant!» Et
Fanchette de sourire. Et la bonne de n'y rien comprendre. Heureusement
Satinbourg arriva.
[E]: Chers lecteurs et très chères lectrices, Fanchette avait mis
ce jour là pour la six ou septième fois ces mules célèbres,
mignonnes, brodées, brillantes, présent que l'amitié fit à
l'amour, et l'amour à Fanchette, le jour que Lussanville la
garantit d'être tout au moins étouffée par le brutal financier,
et que l'asiatique, plus délicat, ne put résister à l'envie de la
déchausser.
Il est bon de prévenir mes lecteurs que le jeune marchand étant venu
le matin avec sa mère chez celle d'Agathe, il y avait apris le retour
de l'amant de la belle Florangis: dans la conjoncture où il se
trouvait, cet évènement lui fit un double plaisir: il cédait
Fanchette; mais il allait la voir heureuse; par un autre, à la vérité;
mais qui la méritait à tous les titres: joignez à cela qu'une jeune
amante dont le cœur avait prévenu le sien, adoucissait bien le
sacrifice. Il sortit sans rien dire, et vola, pour précéder
Lussanville, au couvent de sa maîtresse, afin d'engager la bonne et sa
pupille à sortir avant que cet amant parût. Son but était de la lui
rendre encore plus chère, par la crainte où il serait de la perdre, en
aprenant qu'elle n'est partie de là que pour aller à l'autel.
Satinbourg, aprês avoir essuyé quelques petits reproches, et reçu
beaucoup de caresses de la bonne gouvernante, pria qu'on le laissât un
moment seul avec Fanchette. «Je dois vous instruire de ce que j'ai
fait, mademoiselle, lui dit-il. Hier, dês que je vous eus quittée,
l'envie de vous obliger (que de nouveaux motifs viennent de redoubler)
me fit tout mettre en œuvre pour devenir dès aujourd'hui l'époux
d'Agathe: J'allai trouver sa mère; je lui fis part de notre
conversation, et j'obtins son aveu: Je gagnai la mienne un peu plus
difficilement; elle vous aime déja: vous devez le jour à sa première
amie; elle s'était flatée de l'espérance de vous nommer sa fille; elle
n'y renonce que pour ne pas vous désobliger vous-même. En quittant ma
mère, je courus auprês de mon curé; le bon homme ne vous a jamais vue,
non plus que l'aimable Agathe Florangis: par une petite finesse, que
la bonté du motif rend excusable, je fis substituer au vôtre le nom de
baptême d'Agathe[40]: le notaire ce matin a formé le contrat civil; il
n'y manque plus que la signature de votre amie: sortons, et
rendons-nous chez sa mère, pour que l'aimable épouse que je reçois de
votre main remplisse cette formalité. De là, nous irons à l'autel. Je
sens, mademoiselle, dans ce moment mieux que jamais, que vous ne
pouviez être à moi: Je vous jure, en même tems, qu'aprês vous, il
n'est point de femme qui pût m'être chère, que votre jeune amie.»
Fanchette témoigna sa reconnaissance dans les termes les plus
flatteurs, que sa bonne entendit; ne demanda qu'un moment, et courut
avec Agathe embrasser sœur Rose.
Fanchette disait à la jeune religieuse: «Hêlas! nous perdons toutes
deux cette chère Agathe: car, pour moi, dês aujourd'hui, je dois
revenir avec vous.» Et sœur Rose, immobile, la regardait sans lui
répondre. Ses yeux parcouraient toute sa personne. «Ciel!
s'écrie-t-elle tout à coup, se pourrait-il!... Mademoiselle,
souffrez... Oui... je les reconnais... voila cette broderie que mon
frère me pria d'y faire... c'est mon ouvrage... Chère Florangis,
dites-moi, de quî tenez-vous ces mules?...» Fanchette troublée, lui
répond en rougissant: «De l'amant que j'adore, de monsieur de
Lussanv...» Précipitée dans ses bras, Rose collait sa bouche sur la
sienne avant qu'elle eût achevé de prononcer ce nom si cher à toutes
deux. «Eh! c'est mon frère, s'écriait-elle!.... C'est ton amant, ma
Florangis!... Tu vas être ma sœur!... Il vit pour toi! il va
paraître; t'épouser...» Et l'aimable Fanchette, rendue à l'espérance,
transportée, nageant dans une mer de délices, respirant à peine, lève
vers le ciel ses beaux yeux remplis des larmes de la reconnaissance,
presse Rose contre son sein, tend la main à la jeune Agathe, et dit:
«Lussanville!... l'unique et cher objet de la plus vive tendresse!...
Ah! dieu!... Non! je ne me plaindrai plus du sort: je vais revoir
Lussanville, je serai trop heureuse.--Mon adorable amie, lui répondit
Agathe, que nous allons être tous contens!»
CHAPITRE XLIV
_Scènes frapantes._
«QU'ELLES tardent long-tems, disait la gouvernante à Satinbourg! voilà
prês d'un grand quart d'heure... Enfin je crois les entendre.» Elle ne
se trompait pas.
Lussanville, son gouverneur, et Valincourt, avaient vu la mère
d'Agathe. L'honnête marchande ne croyait pas aux revenans; l'on était
en plein jour: vingt jeunes filles, parées pour la noce l'entouraient;
cependant elle avait fait un cri perçant, à l'aspect de l'ombre de
Lussanville. (Plus d'une jeune fille dira: «L'aimable spectre! un
pareil, à minuit, dans ma chambre, ne me ferait pas peur.») «Eh quoi,
madame! je vous effraye!... Remettez-vous... De grâce, dites-moi...
conduisez-moi sur le champ auprês de mademoiselle de Florangis...--Ah
monsieur! est-ce bien vous!...--On vous a cru mort, dit le gouverneur;
voila, mon cher Lussanville, ce qui cause cet effroi qui vous
surprend.--Eh! rassurez-vous, madame: je vis, je mange, je bois, je
parle: ce ne sont point mes mânes que vous voyez; c'est moi-même, qui
meurs d'impatience de revoir celle que j'adore.--Modérez-vous, reprit
le vieillard Kathégètes; et...--Et que voulez-vous que je fasse?... Je
ne puis... Je ne sais... Je ne sens rien que le desir de revoir la
divine Fanchette... et mon amour[41].» La marchande revint de sa
première surprise: mais elle sentait trop de choses encore, pour qu'il
lui fût possible de parler. Dans un même moment elle se représentait,
et le bonheur d'Agathe, que cet évènement assurait; et celui de
Fanchette, qu'elle aimait presqu'autant que sa fille; et le penchant
de Satinbourg qui cesserait; et la joie de la bonne Néné; et mille
autres choses. Enfin il lui fut possible de s'expliquer. «Mademoiselle
Fanchette n'est pas ici...--Ciel!...--Attendez!... Elle est avec ma
fille dans un monastère, où toutes deux n'ont rien à craindre des
financiers, des libertins, et des dévots.» Et tout de suite, elle
nomma cette maison. Lussanville était hors de lui. «Ma Florangis, ma
divine épouse, répétait-il mille fois... Allons: volons.» Il n'écouta
pas la marchande, qui sans doute allait lui faire part du mariage de
sa fille et de tout le reste. Il fesait prendre le chemin du couvent.
«Un moment! lui dit le gouverneur: passons du moins chez vous; changez
d'habits et de linge: vous pourriez effrayer tout le monde, et votre
maîtresse elle-même, comme vous venez de faire la mère d'Agathe.
--Mon cher Valincourt, disait Lussanville en s'en allant, admires-tu
que mon amante est dans le couvent de ma sœur? Peut-être déja se
connaissent-elles: les belles se recherchent; les âmes tendres aiment
à s'épancher l'une dans l'autre: Si nous allions les trouver amies?...
Avez-vous travaillé, mon papa, dit-il au vieillard Kathégètes, à ce
que nous avions projeté dês le moment où j'eus perdu ma mère?--Oui,
mon bon ami, et votre sœur sera bientôt libre.--Que dites-vous,
intérompit Valincourt?--Ah mon cher! reprit Lussanville, si tu
connaissais tout le prix de son cœur!... Une faute involontaire ne me
rendra pas son amitié moins précieuse...» Et l'on arrive. Les deux
amis se mettent à leur toilette; ils en sortent parés: et l'amour même
leur eût dans ce moment, cédé son bandeau, son arc, ses flèches, et
peut-être sa _Psyché_. Un élégant cabriolet les attend: ils partent:
et dans les rues, pas un vieillard qu'ils ne réjouîssent; pas une
femme qu'ils ne tentassent; pas un jeune-homme qui ne leur portât
envie; pas une jeune fille qu'ils ne fissent soupirer. Tandis qu'ils
volent au couvent, le vieillard Kathégètes va d'un autre côté.
Le bon gouverneur sortait à peine, qu'un domestique du financier oncle
de Lussanville, l'aborda. «Voila dix fois que je viens, lui dit-il,
sans vous trouver: et jamais rien ne fut si pressé.» On verra bientôt
ce que c'était.
Fanchette, Agathe et Rose étaient au tour: les deux jeunes
pensionnaires embrassent l'aimable religieuse, et sortent, sans
achever de l'instruire de ce qui s'allait passer: mais la supérieure
pense qu'on va marier Fanchette. Et la bonne ne savait que dire, en
voyant sa pupille avec les mêmes habits que lorsqu'elle l'avait
quittée. «Enfin, vous le voulez ainsi, ma chère fille, lui dit-elle:
c'est peu de chose: le mariage n'en sera pas moins bon.» Fanchette,
dans ce moment, s'attendrit jusqu'aux larmes; elle vient dans les bras
de sa bonne, et la caresse tendrement; elle veut lui parler,
l'instruire: Néné ne peut souffrir de retardemens: elle remet sa
pupille à Satinbourg; se jette dans une autre voiture. «Partons,
s'écrie-t-elle.» Et l'on part.
Déjà l'on était au pied des autels: le ministre paraît: Satinbourg et
la jeune Agathe se lèvent: Fanchette les suivait. «Miséricorde! dit
Néné, va-t-il donc en épouser deux!» Une courte exhortation précède,
le serment qui deux ne fait plus qu'un va se prononcer: lorsqu'on
entendit un grand bruit. Deux jeunes gens percent la foule, et
l'écartent avec violence: «Que faites-vous, ah ciel! s'écrie l'un
d'eux... arrêtez...» Il se précipite aux genoux de son amante, et lui
dit: «Chère Fanchette! j'allais donc vous perdre!...» Et sans
s'embarrasser de la présence d'un peuple entier, il exhale son âme
embrasée sur deux lèvres de rose. Tout est d'abord suspendu. Ensuite
il se fit un bourdonnement semblable au murmure des flots de la mer
agitée. «Que risque-t-elle, se disaient un essaim de filles aimables,
en comparant les trois charmans jeunes hommes? elle ne peut que bien
tomber.» Néné se frote les yeux, reconnaît Lussanville, court à lui,
serre étroitement la belle Florangis et son amant. «Et c'était moi qui
vous séparais mes chers enfans, leur dit-elle! Je l'ai pressée,
conjurée: elle ne se rendait qu'à mes larmes: (ce n'est pourtant pas
là ma plus haute sottise; mais Dieu est bon; il pardonne tout).--Le
mal n'est pas si grand que vous le croyez, madame, dit Satinbourg en
souriant: remettez-vous; voyez jusqu'à la fin.» Et laissant Fanchette
dans les bras de son amant, il se rapproche du ministre avec Agathe.
«Continuez, monsieur, lui dit-il; tout ceci n'est qu'un malentendu.»
La cérémonie s'achève. La mère de Satinbourg et la marchande riaient
sous cap; et la bonne Néné n'y comprit pas davantage, que les romains
aux oracles des _sybilles_; les scandinaves à l'_edda_, les turcs à
leur _alcoran_; et nos petits vieillards politiques aux affaires
d'état.
CHAPITRE XLV
_Qui pouvait mener loin._
GRAND nombre de mes lecteurs pourraient ne pas se rappeler tout d'un
coup, qu'Apatéon était instruit de la part qu'avait eue la gouvernante
à la première évasion de Fanchette, et qu'il avait dissimulé. Depuis
qu'il était de retour à Paris, il fesait éclairer toutes ses
démarches. Cependant il n'avait pu rien découvrir qui eût quelque
rapport à sa jolie pupille, si ce n'est le matin où Satinbourg
épousait Agathe. Ce jour là Néné s'observa moins: elle ne prit point
de détours, et courut droit au couvent: l'espion du dévot ne surprit
que le secret de la bonne: comme elle, il pensa que le jeune marchand
allait devenir l'époux de Fanchette: il se hâta de porter cette
nouvelle à son maître.
Un évènement qu'il attendait si peu surprit étrangement Apatéon, et
dissipa sa langueur. Il se fait habiller, suivre de ses gens,
accompagner de ses satellites, et vole au temple. Il arrive comme on
en sortait. Sa présence pétrifia Néné: Apatéon fut pétrifié de celle
de Valincourt: la vue de Lussanville, et d'une foule de gens bien
résolus, qu'il rangeait autour de son amante, pétrifia les lâches
satellites. Mais les deux jeunes amis et Satinbourg, apparement peu
disposés à la pétrification, sentirent la plus violente démangeaison
de s'agiter, à la vue du monstre humble, furieux et modeste. Brûlé de
la soif de la vengeance, Valincourt s'écrie: Tout l'univers ne te
sauverait pas. En même tems il veut l'atteindre. L'amant de la jeune
Adélaïde se trompait cependant: un mauvais carosse et deux bons
chevaux sauvèrent Apatéon: les satellites et les domestiques du
tartufe, malheureux piétons, ne couraient pas si vite: ils reçurent en
quelques minutes, autant de coups de canne qu'on en délivre par an aux
filous dans _Fès_, _Maroc_, _Alger_ et _Tunis_.
Enfin l'aimable et tendre Lussanville vit Fanchette en sureté. Ils
montèrent dans la voiture des nouveaux époux. Ce fut là que cet
heureux jeune homme apprit combien il était aimé, et que la constance
de sa belle maîtresse ne s'était pas un instant démentie, même depuis
qu'elle avait cru son trépas: il connut tout ce qu'il devait au
généreux Satinbourg, ainsi qu'à la jeune Agathe, dont la vive amitié
pour Fanchette avait rendu supportables à cette vertueuse fille des
épreuves trop rigoureuses. Florangis, embellie par la présence de ce
qu'elle aime, ne fut jamais si séduisante: Lussanville était ivre
d'amour et de plaisir: et l'heureuse Agathe, qui croyait retourner
chez sa mère, s'écrie avec surprise: «Mon amie! nous sommes à la porte
de notre couvent!--Cher amant, dit Fanchette à Lussanville, vous
devez la visite que je vous fais rendre: c'est l'aimable Adélaïde,
votre sœur et mon ami, qui ce matin m'a la première annoncé votre
retour et mon bonheur.--Ma sœur!... vous la connaissez!... vous vous
aimez!... divine Florangis!... Eh! voilà ce que je brûlais d'envie qui
arrivât, lorsque j'ai su que vous étiez dans son monastêre.» Et l'on
entre, et sœur Rose vient, et l'on n'entend que des cris de surprise
et de joie. «Pourquoi, dit Lussanville, ne vois-je pas Valincourt?» A
ce nom si cher et si funeste pour l'aimable religieuse, elle pousse un
profond soupir; prononce d'une voix tombante: «Il respire!...» et
s'évanouit. «Hélas! dit Fanchette, quel malheur d'aimer, lorsqu'on est
séparé par d'éternels obstacles!» Tandis qu'on secourt sa sœur,
Lussanville répondait: «Nous saurons peut-être les faire cesser.»
Tout le monde avait suivi les jeunes époux et Fanchette: on les
pressait de se rendre dans les lieux destinés à se réjouir. Rose
revint à elle: la tendre Florangis, en la quittant, lui promit d'être
de retour dans peu d'heures; et l'on s'éloigna.
A peine l'on commençait à se livrer à ces divertissemens que les
grands laissent au peuple, parce qu'ils rougiraient d'être heureux à
sa manière: (car ces fiers dominateurs du genre humain ont bien
d'autres amusemens: corrompre les mères de famille, séduire les filles
et les précipiter dans le désordre; tandis que l'on contracte d'un
air triste et morne le plus saint, le plus doux des engagemens; qu'on
en abolit les solennités, pour s'en cacher à soi-même, autant qu'il
est possible, tous les devoirs, voilà des mœurs!... O peuple! tu
serais perdu, s'ils passaient jusqu'à toi! danse, folâtre dans tes
mariages; que tes jeunes filles apprennent que c'est à ces fêtes
seulement qu'il est permis de souffrir que la main d'un jeune homme
presse leur main délicate... Méprise et le dévot atrabilaire, caffard,
hypocrite, intolérant, jaloux; et le libertin dédaigneux; sois
peuple... O nom sacré que Louis, le plus aimé des rois n'a jamais
prononcé sans s'attendrir!... Mais, où m'égarai-je?)...[F] Je disais
qu'à peine l'on començait à se divertir: Agathe, Satinbourg,
Fanchette, Lussanville, quittaient la table, et la mariée allait
danser un menuet, lorsqu'on vit entrer un de ces hommes préposés pour
faire régner le bon ordre parmi les citoyens. Tout le monde se
trouble: les tapageurs de la noce courent à leurs épées; leurs sœurs,
leurs maîtresses les retiennent: le nouvel époux, Lussanville,
Valincourt se lèvent, et reçoivent avec considération cet officier.
[F]: Ce chapitre est un de ceux qui furent conservés en entier,
et que le vieillard Kathégètes avoue.
CHAPITRE XLVI
_Comme se venge un tartufe._