encore: Valincourt revint: il se comporta comme la veille... Mes
aimables amies, le lendemain... le surlendemain... une semaine
entière... dont le souvenir me cause aujourd'hui des regrets
déchirans, s'écoula dans les plaisirs les plus doux. Un jour (ce fut
le premier de mes malheurs) j'attendais mon amant: ma mère et Bibi
sont sorties: il ne vient pas. Un billet, qui me fut rendu par une
main sure, m'aprend que nous ne pourrons nous entretenir. En sa place,
je vois paraître monsieur Apatéon. J'avais du respect pour lui: je lui
sus bon gré de se trouver là si à propos pour m'aider à suporter
l'absence de mon amant. «Votre mère et votre sœur sont loin d'ici:
c'est la huit ou dixième course que je leur cause, et la première dont
j'ai voulu profiter, pour ne leur faire naître aucune défiance. Nous
allons causer ensemble, et nous entretenir en liberté sur les moyens
d'assurer votre mariage avec le jeune Valincourt. Je puis le hâter...»
Insensée! je le remerciais! Il m'intérompit: «Tout dépend
de vous, belle Adélaïde... si je pouvais compter sur votre
reconnaissance...--Ah! comptez que jamais, intérompis-je vivement, je
ne cesserai de respecter en vous un second père.»--Il me rendit compte
de ce qu'il feignait d'avoir fait: je l'écoutais d'un air de
satisfaction: son bras se passait autour de moi: je souriais à ses
caresses comme une fille tendre à celles d'un père chéri. Que j'étais
loin d'en concevoir de l'ombrage!... Le perfide, mes amies, osa
profaner le titre sacré que je lui donnais, et fesant succéder la
violence à l'adresse, il me rendit indigne de Valincourt...
«Et jugez quelle était mon innocence! dans ce premier moment, je ne
sentais pas moi-même combien j'étais souillée! Je contai naïvement le
lendemain à mon amant, comment monsieur Apatéon, profitant de
l'absence de ma mère, avait excité ma confiance pour s'en prévaloir;
comme il s'était démasqué; comment, indignée de son audace, et voulant
recueillir mes forces pour m'y oposer, je m'étais trouvée la plus
faible, et m'étais... évanouie. Valincourt m'écoutait, immobile, les
yeux attachés à la terre. Des larmes inondèrent bientôt ses joues:
deux fois je le vis, prêt à s'élancer dans mes bras, et reculer avec
horreur. Enfin, sans prononcer un mot, il me quitte, et me laisse
épouvantée des signes qu'il donne du plus affreux désespoir... Hélas
le lendemain, je reçus de sa part ce funeste billet, qui m'éclaira
trop tard:
_Puisque l'infâme qui vous deshonore, et qui m'outrage, est le
seul coupable, pourquoi m'avoir instruit, imprudente Adelaïde?...
Le ciel nous punit d'un crime involontaire; il nous sépare: Je
vais vous venger et périr. Vivez, chère et malheureuse amante,
que trop d'innocence a rendue criminelle._
«Apatéon entra comme je lisais ce billet: il le voit, pâlit, sort,
vole; et deux heures après, j'aprens que mon amant est mort...
«Je n'entreprendrai point de vous dépeindre quels furent mes
transports de fureur et de désespoir: Je voulus mourir...
«J'étais encore dans cet état affreux, lorsque Apatéon eut
l'impudence de me proposer d'entretenir avec moi un criminel commerce.
Je lui répondis avec toute l'indignation qu'il méritait. Ce scélérat
alors employa la menace; il jura de me perdre. Il n'a que trop bien
tenu le serment.
«Lorsque je lui eus ôté toute espérance de me séduire, il n'eut pas de
peine à faire entendre à ma mère, que deux filles diminueraient trop
la fortune de son fils[32], et qu'il serait à propos d'en faire une
religieuse. Il connaissait ma répugnance pour cet état malheureux; il
ne doutait pas non plus que le choix ne tombât sur moi. En effet, ma
mère aigrie par le malheur de Valincourt, et par ses craintes pour sa
chère fille (qui pourtant étaient vaines) en parut plus cruelle à mon
égard. Elle me signifia sur le champ, que je rentrerais au couvent
dans huit jours pour y prendre l'habit. J'employai vainement les
prières et les larmes. Elle fut inexorable[33]. La veille de mon
entrée, Apatéon, le cruel auteur de tous mes maux, vint faire de
nouvelles tentatives. «Vous allez vous rendre malheureuse, me
disait-il... un mot et votre sort est changé... Je le puis,
continua-t-il (voyant que je ne répondais rien). Venez règner sur mon
cœur, et nager dans les plaisirs: J'ai la science (assez ordinaire)
de les faire naître: l'art (plus difficile) de les varier; et le
secret (bien rare) de prévenir le dégout.» Un silence dédaigneux fut
ma réponse. Il ne se rebutait pas. Je lui dis alors avec fermeté, en
lui lançant un regard accablant, que non seulement le couvent, mais la
mort même m'inspiraient moins d'horreur, que l'insuportable pensée
qu'il pouvait disposer de mon sort.
«J'entrai dans cette maison, mes jeunes amies; une année de noviciat
et deux de profession s'y sont écoulées dans la douleur. Je ne trouvai
plus, après m'être engagée, dans ce séjour qui me parut autrefois si
paisible, que le pénible ennui de son existance, l'odieuse privation
des plaisirs les plus innocens, une triste prison; la desunion parmi
les malheureuses victimes qui la remplissent, les petites intrigues,
l'esprit curieux, étroit, remuant, dédaigneux... Je ne suis pas
injuste; je ne fais pas à mes compagnes un crime de leurs défauts;
c'est le vice inséparable d'un état que réprouve la raison. O vous,
qui jouissez encore du bien que j'ai perdu pour toujours, de votre
liberté, filles aimables, voyez mes regrets, et qu'ils vous
instruisent. Croyez-en ma fatale expérience; il serait trop tard,
lorsque vous seriez instruites par la vôtre[34].
«Le ciel punit une mère injuste: j'avais à peine prononcé mes vœux,
que la petite-vérole enleva Bibi. Ma mère avait fait tenter sur moi
l'essai d'une pratique utile, et qui par cette raison même doit avoir
des contradicteurs: l'effet répondit aux vues de l'habile praticien
qui prit soin de moi: mais durant quelques jours l'on me crut en
danger: c'en fut assez pour que ma mère ne voulût plus entendre
parler de faire inoculer ma sœur. Cette tendresse pusillanime pour
Bibi, lui fut fatale, la petite-vérole naturelle l'ayant surprise à
l'improviste deux ans après[35]. Ma mère ne put survivre à cette idole
de son cœur...
«Il me restait un frère; son amitié, sa tendresse, de fréquentes
visites qu'il me fesait, me consolaient: et depuis quelques jours je
ne le vois plus. Son gouverneur vint hier; il paraissait avoir quelque
grand chagrin. Je tremble que ce frère chéri ne soit, à ce moment
peut-être, la victime de malheurs que je redoute et que je ne connais
pas.»
CHAPITRE XL
_Où l'on ne trouve rien de ce que l'on attend._
FANCHETTE et sa jolie compagne remercièrent la jeune religieuse de ses
avis, en promettant d'en profiter. Elles lui firent à leur tour le
récit des nouvelles noirceurs d'Apatéon; et tandis qu'elles
s'entretenaient, on vint dire qu'un jeune-homme et la vieille Néné
demandaient au parloir la belle Florangis et sa chère Agathe.
«Tout est prêt, ma chère fille, dit la gouvernante: nous avons des
consentemens, des dispenses: je me suis dite votre tutrice; on ne
connaît pas monsieur Apatéon; on a seulement parlé de votre oncle:
Venez: je n'aurai pas de repos que je ne vous voie la femme de cet
aimable jeune-homme.» Satinbourg prit la parole: «Je touche à mon
bonheur, si vous le voulez, mademoiselle: daignez l'assurer; j'ose
vous en presser pour la première fois.... Je serais cependant au
desespoir que vous vous contraignissiez: belle Fanchette, s'il vous
paraît plus convenable d'attendre quelques jours encore, je souscris à
tout, plutôt que de vous mortifier. Content de vous voir en sureté
dans cette maison, le premier de mes desirs est rempli.--Ma bonne, dit
Fanchette attendrie, je voudrais entretenir un moment Satinbourg en
particulier.» Agathe et la gouvernante s'éloignent, et se mettent à
causer avec sœur Rose. La conversation roula sur monsieur Apatéon.
«Quoi! madame, vous le connaissez aussi, disait la bonne Néné?
Croiriez-vous bien qu'il a su m'en imposer jusqu'au tems où
mademoiselle Florangis a demeuré chez lui? Cet homme a deux faces
également oposées: avec ceux qu'il n'a point intérêt de duper, il est
constamment honnête homme, porte la décence et la dévotion jusqu'au
scrupule: bien différent des autres hypocrites, qui se donnent
rarement la peine de l'être gratuitement. Avec celles qu'il veut
faire tomber dans ses filets, il change plus imperceptiblement que
l'aiguille d'une montre ne parcourt son cadran: avant qu'une jeune
fille songe à s'en défier, il a su lui faire trouver blanc, ce que
d'abord elle trouvait noir; il a l'art de l'aveugler; il l'empêche de
s'apercevoir qu'il s'est fait un changement dans ses idées. Pour moi,
qui fus constamment sa dupe de la première façon, parce que mon âge me
met dans le cas de ne pas l'être de la seconde, je me disais bien
quelquefois, que pour un dévot, il mangeait des morceaux trop
délicats, avait des meubles trop voluptueux, dormait trop tard,
alliait quelquefois l'opéra, la comédie avec les sermons: mais lorsque
ces pensées m'occupaient à un certain point, je m'efforçais de les
éloigner, en me rapelant que l'on ne doit pas légèrement critiquer la
conduite des supérieurs, qui peut avoir des motifs inconnus qui la
rendent innocente.--Hêlas! dit sœur Rose, en soupirant, voila comme
il fit avec moi: j'ai conçu, lorsqu'il n'était plus tems, tout ce que
vous venez de dire: J'étais trop ignorante: élevée dans ce monastère,
je ne connaissais le crîme et la vertu que de nom: il lut au fond de
mon cœur; il n'y trouva pas même de préjugés à combattre: il profita
de cette découverte, pour me débiter une morale, qu'il me dit être
celle de la nature... Un amant que j'adorais en profita: Apatéon lui
même... Si j'avais connu ce qu'une fille doit craindre des attentats
des hommes l'aurait-il pu!..--Ils ne me tromperont jamais, intérompit
la jeune Agathe, et j'aurai tiré ce fruit de la méchanceté d'Apatéon,
qu'il m'inspire une défiance (que l'on ne saurait trop outrer) envers
tous les hommes.»
L'entretien de la belle Florangis et de Satinbourg venait de finir: on
trouvait à ce dernier un air pensif, rêveur, indécis; ses regards se
fixaient sur Agathe: le teint de Fanchette était animé; il règnait sur
son visage une sorte de satisfaction, qui tempérait la tristesse dont
elle était accablée depuis la perte de Lussanville. «Tout est décidé
entre nous, ma bonne, dit-elle à la gouvernante: monsieur vient de me
donner la plus grande preuve que je pusse desirer de son attachement:
demain nous terminerons.» Néné ne pouvait contenir sa joie: elle la
témoignait à sa jolie pupille par les expressions les plus tendres,
lorsqu'on vint dire à sœur Rose que le gouverneur de son frère la
demandait à un autre parloir.
Tandis qu'elle y vole, Satinbourg, avant de prendre congé de Fanchette
et de sa compagne, leur aprit qu'il venait d'acquérir le fonds de
monsieur Delaunage. Et ses yeux s'attachaient encore sur la jeune
Agathe, que l'aimable Florangis caressait: il soupira. La gouvernante
lui dit qu'ils n'avaient pas de tems à perdre; et tous deux sortirent.
CHAPITRE XLI
_Où l'on trouve ce qu'on n'attend pas._
«JOUIS du sort que je t'ai préparé, mon aimable Agathe, si tu veux
diminuer ma douleur: Je trouve à t'aimer presqu'autant de plaisir que
m'en fesait éprouver ma tendresse pour Lussanville. Chère petite!
Satinbourg et toi, vous êtes dignes l'un de l'autre: il ne pourrait me
rendre heureuse, parce qu'il n'est plus d'homme au monde que je puisse
aimer; non, Satinbourg lui même ne le ferait pas[36]. Ton inclination
pour ce vertueux jeune-homme, va lui faire éprouver un sort bien plus
doux: il sera chéri; tu l'aimeras comme il est digne de l'être. Car,
mon amie, je ne m'aveugle pas sur son mérite; il en a beaucoup, et je
lui rens autant justice que toi-même. Mais j'aimai Lussanville: Cette
passion m'est si chère, que je ne puis me résoudre à l'immoler à
personne.» C'est ainsi que débuta la belle Florangis avec la jeune
Agathe, en quittant le parloir, pour retourner dans leurs chambres.
Lorsqu'elles furent rentrées: «Je vais t'aprendre ma chère poupone,
continua Fanchette, ce qui vient de se passer entre Satinbourg et moi.
Tu sais comme est ma bonne: cette femme estimable m'aime avec excês:
elle ne tremble que pour moi, et ne songe pas seulement aux dangers
auxquels elle s'expose en me servant: elle voulait me voir en sureté:
je m'y crois ici: mais j'ai formé le dessein de me délivrer d'un seul
coup de ses obligeantes persécutions, et de faire ta félicité. Lorsque
je me suis aperçue que vous ne pouviez plus nous entendre, j'ai
commencé mon entretien avec monsieur Satinbourg en ces termes: «Vous
voulez que je sois heureuse, monsieur, je le sais; et je suis pénétrée
de la plus vive reconnaissance pour tous vos soins généreux: vous
voulez de même assurer votre bonheur: Quel pensez-vous qu'en soit le
moyen le plus sûr et le plus efficace?..» Et je me suis tue.
Satinbourg me regardait interdit. Je l'ai pressé de me répondre.
«Vous obtenir pour ma femme, m'a-t-il dit; vous aimer, vous
adorer...--Monsieur, ai-je repris, vous m'êtes cher; je vous fais cet
aveu sincêre avec plaisir. Ce que je vais vous dire vous paraîtra
bisarre; mais je vous proteste d'avance, que l'amitié la plus tendre,
une parfaite estime, et tous les sentimens que vous devez souhaiter de
ma part, me l'ont dicté. Vous vous abusez, si vous croyez tendre au
bonheur en m'épousant, n'est-il pas vrai que dans votre femme, l'amour
seul, mais un amour vif, sans partage, tel que le vôtre enfin, est
capable de vous satisfaire?... Répondez-moi.--J'en conviens,
mademoiselle, m'a-t-il dit.--Eh bien, je puis vous accorder tous les
sentimens du cœur, hors cet amour, que vous méritez: mais je sais une
jeune personne, charmante, vertueuse, tendre, qui ne connaît que vous
au monde digne de son attachement. Tels sont les sentimens que vous
inspirez à la touchante Agathe, mon aimable compagne. Elle m'est bien
chère, vous le savez; si vous le voulez, vous pouvez la rendre
heureuse; je vous jure de l'être autant qu'elle, et par vous. Une âme
aussi génereuse que la vôtre, monsieur, ne sera pas insensible à ces
motifs: Agathe vous aime; je ne puis jamais avoir d'amour pour
personne; son bonheur et le vôtre me sont aussi précieux que ma
tranquilité même. Voilà tout...--Ah! mademoiselle, qui s'y serait
attendu! Pouvez-vous...--J'espère de vous bien davantage, ai-je
ajouté: c'est que vous ne parlerez de rien à ma bonne, que vous ne
soyiez l'époux d'Agathe, afin de nous épargner à toutes deux mille
petites mortifications...» Que te dirai-je, mon unique amie? Il a fait
quelques difficultés: je les ai combattues: j'ai dit que j'exigeais
cette marque de son attachement pour moi: j'ai tout obtenu, et
Satinbourg en ce moment instruit ta mère de ce projet. Tu ne doutes
pas qu'il n'en soit gouté: elle estime l'aimable jeune homme, elle
sera ravie. Quel bonheur pour moi, chère Agathe! je ne formerai plus
de vœux, lorsque je te verrai la compagne chérie de ton amant, et que
je pourrai me dire à moi-même, que je rens à ta mère un fils au lieu
de Dolsans...» La jeune Agathe, émue, pénétrée, était pendant ce
discours dans les bras de Fanchette; elle levait sur elle ses yeux
chargés de larmes délicieuses; elle allait lui parler, lorsque sœur
Rose ariva dans la chambre des jeunes pensionnaires, en donnant les
signes de la joie la plus vive.
«Mon frère, leur dit-elle... ce frère que je chèris...--Eh-bien, dit
l'aimable Fanchette?...--Échapé de mille périls... Dês ce soir, au
plus tard demain, je pourrai le revoir!... Concevez-vous, mes amies,
quelle perte c'était que celle d'un frère, l'unique personne au monde
qui s'intéressât au sort d'une infortunée... On a voulu me cacher le
danger auquel ses jours vienent d'être exposés, tant qu'on n'a pas été
sûr de l'en pouvoir délivrer... On avait raison: j'aurais succombé
sous ce dernier coup du sort: au lieu qu'en l'aprenant aujourd'hui,
tout, jusqu'à ses malheurs, augmente la joie de savoir qu'il va m'être
rendu... Ah! partagez-la, mes amies; mon frère est digne d'intéresser
toutes les femmes: c'est l'amant le plus fidèle et le plus tendre; il
joint aux grâces de la figure, tous les talens, toutes les vertus.
Quel bonheur pour celle qu'il aime! C'est pour elle qu'il vient de
tant souffrir, et c'est elle qui sera sa récompense! Que j'envie un
sort si beau!--Et celle qu'il aime en est-elle digne, dit la jeune
Agathe?--Je ne la connais pas, reprit sœur Rose: le gouverneur de
mon frère dit qu'elle est belle et sage.»
L'office du soir sonna: sœur Rose les quitte, et les deux jeunes
amies continuèrent à s'entretenir. «Je ne sais, disait la belle
Florangis; mais cette jeune sœur m'intéresse vivement: Je lui trouve
des traits... Je me trompe sans doute: une illusion trop chère me
montre des ressemblances qui n'existent que dans mon imagination...
Parlons de toi, ma fille.--Mon adorable amie, disait la tendre Agathe,
recevez l'hommage d'un cœur que vous venez de remplir d'un sentiment
inconnu, délicieux, inexprimable: je le sens palpiter: un trouble...
une chaleur... un plaisir... Je m'égare, chère Fanchette, mais dans
cet égarement même, voyez ma reconnaissance.»
CHAPITRE XLII
_Qui doit instruire de bien des choses._
«OU SUIS-JE, et que viens-je d'entendre! dans ce souterrein, une
voix... Mes entrailles en sont encore émues... J'ai cru reconnaître la
voix de mon fils... Ciel! des cris!... le cliquetis des épées!... Je
frissonne: mes cheveux se hérissent: de l'épouvante s'empare mon
cœur...»
Et l'asiatique, que nous avons laissé dans la maison du marquis de
C***, s'élance hors du lit. Il ne sait plus ce qu'il doit penser du
jeune-homme dont l'accueil flateur l'a séduit. Il veut sortir: il
s'aperçoit qu'il est inutile de le tenter, et son trouble augmente.
Tandis qu'agité de mille pensées, il s'accuse lui-même d'imprudence,
son étonnement redouble: un inconnu prononce ces mots:
«Redoutez le châtiment que méritent des crîmes multipliés! Infâmes!
votre honneur dépend de celui que vous avez lâchement opprimé, à
l'égard duquel vous avez indignement violé les droits des citoyens et
de l'humanité... Rendez-le moi, perfides: hâtez-vous... O mon fils!
cher objet de mes soins, le ciel permet que je vous serve... Que
vois-je!... et vous aussi monsieur! vous que tout le monde a cru mort!
ô malheureux amant! que Lussanville et moi, nous vous avons souvent
pleuré!»
Au nom de Lussanville, qu'il venait d'entendre, la surprise de
l'asiatique cessa: il comprit que c'était le gouverneur du jeune
Lussanville qui délivrait son élève. Il attendait impatiemment le
moment d'être instruit de ce qui l'intéressait le plus.
Cependant le vieillard Kathégètes, aprês avoir accablé de reproches le
marquis de C*** et le comte d'A*** (qui toujours avaient agi de
concert) se hâtait d'éloigner son élève et Valincourt de ces lieux
détestés. Et c'était le matin du jour même où la bonne Néné croyait
que Fanchette deviendrait femme de Satinbourg; où ce jeune homme
devait épouser Agathe; où sœur Rose attendait son frère. L'aimable
Lussanville, dês qu'il fut hors du souterrein, se précipite dans les
bras de son gouverneur, et lui dit: «Ah mon papa! qu'est devenue mon
adorable Florangis? Laissons à leurs remords le comte et le marquis:
parlons de mon amante.--Sortons d'ici, lui répond le respectable
vieillard; nous en aurons bientôt des nouvelles.
--Comment avez-vous pu me découvrir, disait en chemin Lussanville à
son instituteur?--Le ciel, mon cher fils, répondit le vieillard, se
sert de tous les moyens, pour sauver l'innocent et punir le coupable.
Lorsqu'en cherchant votre amante chez le marquis, vous disparutes
tout-à-coup, je fus étonné; mais je ne crus point votre mort. Je
courus solliciter des ordres pour faire arrêter votre ennemi. Malgré
tout son crédit, hier ils me furent expédiés. Mais tandis que je
fesais agir les amis de votre famille, on m'aprit votre rencontre avec
le comte d'A***; je me vis dans un nouvel embarras: qu'étiez-vous
devenu? Durant quelques jours, mes recherches ont été inutiles. Mes
inquiétudes s'accrurent. J'avais toujours des soupçons sur le marquis,
quoique depuis l'enlèvement de mademoiselle Florangis, le comte et lui
parussent brouillés. Comme je retournais hier sur le soir à la ville,
je vis qu'on fesait des embellissemens à une maison voisine de celle
du marquis d'où nous sortons. Je m'en aproche, et découvrant un jardin
qui me paraît beau, j'y pénètre: une solitude absolue règne partout.
Je parviens à des bosquets charmans; je m'introduis dans des
labyrinthes et des routes tapissées de verdure, endroits délicieux,
s'ils n'étaient souillés par la débauche. J'entens dans l'éloignement
parler d'un ton animé. Je marche avec précaution, et lorsque je ne fus
plus séparé de ceux qui s'entretenaient, que par une haie de lilas, je
détournai quelques branches, et j'aperçus le maître de la maison avec
deux inconnus.
«Si l'on en peut juger par ce portrait et la petitesse de ce soulier,
c'est elle-même, disait-il. Qu'elle est belle!--Lorsque d'A*** montra
ce portrait chez la baronne de V***, intérompit un jeune homme, toutes
les femmes ont dit qu'il était flaté: le comte jurait qu'il était
audessous de l'original: ce fut bien pis, quand il fit voir la
chaussure de cette jolie persone; les dames se récrièrent; le comte
fesait des sermens, qui n'étaient pas écoutés: mais s'étant avisé de
dire que la fille de la baronne avait un soulier aussi mignon que
celui qu'il leur présentait, toutes ces folles changèrent subitement
de langage: il ne s'en trouva pas une qui ne prétendît pouvoir s'en
servir, et pas une seule pourtant qui osât l'essayer toutes, jusqu'à
la jeune agnès, qui n'était sortie du couvent que depuis huit jours,
s'en défendirent en rougissant. Quel désespoir pour l'amant chéri de
cette belle, lorsqu'il aura vu entre des mains étrangères ces dons
précieux qu'il tenait d'elle!»
«Jugez de mon étonnement et de l'espérance que je conçus, mon cher
Lussanville, en me rapelant que durant notre voyage de Bayonne, vous
aviez un jour entre les mains un soulier tout semblable à celui qu'on
admirait! Et je redouble d'attention.
«Tandis que le jeune homme avait parlé, le maître du jardin examinait
curieusement le portrait, la chaussure mignone, et la boîte d'où l'on
avait tiré tout cela. «Son amant respire! s'écrie-t-il avec
étonnement... Et connaît-on bien les parens de cette jeune fille?--La
belle Fanchette est, dit-on, la nièce d'une marchande de modes, qui se
nomme, comme elle, Florangis.--Fanchette! Florangis! (J'ai cru le voir
pâlir.)--Oui, reprenait le jeune homme, elle fut élevée par celle que
je vous dis.» Et l'inconnu considérait de nouveau le portrait. «Nièce
de la marchande de modes, reprit-il!... Apatéon l'enlève, par des
ordres du magistrat sans doute, puisque...--Apatéon est son
tuteur.--Qu'entens-je!... Ces traits... ce nom... le petit pied
qu'indique cette chaussure... pupille de monsieur Apatéon...
Qu'est-elle devenue?--Nous le saurons bientôt: mais nous l'ignorons à
présent... Vous y prenez beaucoup d'intérêt!--Une jeune personne que
je vis un jour, belle comme l'original de ce portrait, et dont cette
mule quitta le pied dans une singulière avanture, m'inspire les
sentimens les plus vifs, et j'ai résolu de l'épouser.--Épouser est
bon!... Mais oui, cette mule est à elle... Vous la vites?--Au faubourg
saint germain.--C'est où demeure son amant, un jeune langoureux, qui,
comme vous, veut épouser, et que nous retenons chez moi jusqu'à ce que
son cœur ou son cerveau soient guéris.--Et quel est le but d'un
attentat...--De lui souffler sa maîtresse: d'honneur, c'est là tout.
Il sortira de nos mains quand il en sera tems.--Mais de quel
droit...--Bon! ce n'est qu'un roturier[37].--J'entens.--Sa jolie
maîtresse est un peu revêche; nous la lui rendrons souple, aguerrie...
Si pourtant c'était la _vôtre_... on pourrait...»
«Le maître de la maison a paru indigné: il s'est levé sans repliquer,
et s'est tourné vers un vieillard qui n'avait pas ouvert la bouche.
Ils se sont aprochés l'un de l'autre, et se sont dit quelques mots,
que le marquis n'a pas entendus.