dont autrefois Apatéon l'avait parée, ses charmes avaient un nouvel
éclat; son air d'abattement et d'une douce langueur, la rendait mille
fois plus touchante; son pied était chaussé de ce joli soulier blanc
qui causa des desirs si vifs au lascif Apatéon, lorsqu'elle touchait
du clavessin; _vénus_ et les _grâces_ eussent envié ce soulier
charmant: les yeux du comte se fixaient sur le pied mignon de
Fanchette, toujours la première cause des conquêtes, des malheurs et
de la délivrance de la belle orfeline. Les retards le peinaient: il
pressa le départ et fit mettre seules dans une chaise l'objet de ses
criminels desirs et la bonne: en y plaçant cette dernière, il lui
signifia qu'il fallait se disposer à tenir sa parole. Pour en
commencer l'exécution, il demanda le portrait de Fanchette, et les
autres bijoux si chers à Lussanville, d'un ton qui marquait qu'il ne
fallait pas le refuser. La belle Florangis se défit en pleurant de ces
choses, devenues précieuses pour elle, depuis qu'elles avaient été
entre les mains de son amant. La jeune Agathe et Satinbourg occupaient
l'autre voiture. Le comte, sur un superbe coursier, caracole autour
de la chaise de Fanchette. Tout le reste du cortége était à cheval:
l'on part et lorsqu'on eut marché quelque tems, l'on s'aperçut que le
comte quittait la route de paris.
«Hélas! c'en est fait, disait la gouvernante en elle-même; nous
n'échaperons pas de ce dernier péril, où j'ai moi-même précipité ma
chère Fanchette.» Et les yeux remplis de larmes, elle allait commencer
l'explication du terrible mystère, lorsque Satinbourg s'écria d'une
voix forte: «Comte, où nous conduisez-vous? n'êtes-vous aussi
vous-même qu'un vil ravisseur! Écoutez-moi: mademoiselle Florangis
mériterait une couronne, si la vertu et la beauté la donnaient: Je
conviens que votre rang vous élève au-dessus de moi: Si vous l'aimez,
et que vous prétendiez à sa possession par une voie légitime... son
bonheur m'est plus cher que le mien... je vous la cède... Mais si...
vous m'entendez... il faut auparavant d'aller plus loin m'arracher la
vie.» D'A*** ne peut commander à sa colère: il descend de cheval, les
deux rivaux s'avancent: le comte retient ses gens qui voulaient
accabler Satinbourg. «Laissez, leur dit-il, et ne me deshonorez pas,
en voulant me servir: mon bras suffit.» Tremblantes, éperdues,
Fanchette, sa bonne, et la jeune Agathe se jettent entre les
combattans. Le comte n'écoutait rien; il allait percer Satinbourg,
qu'Agathe retenait dans ses bras. Des inconnus accourent. L'un d'eux,
qu'une barbe affreuse et ses cheveux en desordre rendait
méconnaissable, s'écrie: «Arrête, perfide, et tremble.» Dans ce
moment, le jeune-homme que le comte avait trouvé chez Apatéon, arrive
sur le champ de bataille: il vole à l'adversaire du comte: «Ah mon
ami!» lui dit-il, en voulant l'embrasser!... Le terrible inconnu, qui
ne le remet pas, le repousse; et se jetant sur d'A***, tous deux
commencent à se charger avec furie. Les gens de l'inconnu mettent en
fuite ceux du comte; les dames remontent dans leur voiture: et
Satinbourg, voyant que son libérateur a le dessus, reprend à la hâte,
à la prière de Fanchette elle-même, le chemin de paris... Hêlas! elle
fuyait... qui l'eût pu croire!... celui qu'elle adorait. La belle
Florangis s'éloignait, sans le savoir, de son cher Lussanville.
CHAPITRE XXXVIII
_Le calme suit la tempête._
AGATHE et Fanchette furent reçues de la marchande avec des transports
inexprimables; la gouvernante ne se sentait pas d'aise; elle pestait
contre les usages et les loix, qui ne lui permettaient pas de conduire
sur le champ Fanchette et Satinbourg à l'autel pour les unir. «Ne
faites plus la renchérie, ma chère fille, lui disait-elle; vos retards
ont manqué de nous perdre tous.» L'aimable Florangis regardait Agathe
en souriant, et semblait lui dire: «Ne crains rien.» Et la bonne Néné
prit ce sourire pour un consentement. Aprês qu'on se fut caressé,
fêté, la marchande fit observer que le témoignage de deux jeunes
filles ne suffirait pas pour démasquer Apatéon; que ce moyen les
deshonorerait plutôt elles-mêmes, dans un pays où les hommes _dorés_
ont toujours raison. (Elle pouvait ajouter, et _les jolies femmes_:
mais peut-être savait-elle qu'une jeune beauté, pour rétablir sa
réputation d'une manière éclatante, et prouver sa vertu, doit
commencer par la perdre plusieurs fois avec les... avec le... et même
quelquefois avec l'... quoi qu'il en soit, elle ne dit rien des
femmes.) Elle parla de la visite des deux inconnus, qui s'étaient
informés de Fanchette; comuniqua ses craintes à la gouvernante, et
conclut à ce que la jeune Florangis allât secrettement dans un
couvent, qui ne serait connu que de sa bonne et de Satinbourg, dont
elle ne sortirait que le jour où elle épouserait ce vertueux
jeune-homme. Pour éviter de nouveaux revers, on exécuta cette
résolution sur le champ; la jeune Agathe pria sa maman de ne la point
séparer de sa chère Florangis: toutes deux furent conduites au b... de
la r... v... par la marchande et la gouvernante, qui prescrivirent la
conduite qu'on devait tenir, à l'égard de ceux qui demanderaient à
parler aux jolies recluses.
Dês que les deux amies furent seules, elles se racontèrent
mutuellement ce qui leur était arrivé depuis leur séparation. A la
peinture que la jeune Agathe fit de son affreux desespoir, l'aimable
Florangis fondait en larmes. Ensuite la fille de la marchande parla de
l'attentat du perfide Apatéon, et lui dit comment, lorsque sans
forces, sans mouvement et presque sans vie, elle allait devenir la
victime de sa brutalité, le comte, la gouvernante et leurs gens
étaient venus à son secours. Fanchette à son tour fit son récit:
«Lorsque le balcon s'écroûla, ma chère, disait-elle à la jeune Agathe,
la frayeur me fit évanouir: je revins entre les bras de ceux qui me
portaient. Apatéon les précédait. Je refermai les yeux, et me doutai
de quelque supercherie de la part de ce monstre: on me mit sur un lit
de repos: tout le monde sort, et lui seul reste auprès de moi... Ma
chère petite... cet abominable homme, plus méchant encore que je ne
l'aurais pensé, me croyait hors d'état de me défendre... J'eus bientôt
recouvré mon courage, et me saisissant du couteau-de-chasse d'Apatéon,
je le menaçai de le plonger dans son indigne cœur, s'il osait
m'aborder. Il sortit. Je passai le reste du jour et la nuit dans la
plus vive douleur. Le matin, accablée, dans un état qui tenait plus à
la mort qu'à la vie, je sentis mes yeux s'apesantir; je m'endormis.
Lorsque je m'éveillai, il était une heure aprês-midi: je trouvai que
l'on m'avait ôté l'une de mes mules: je frissonnai: Qui peut être
entré dans ce lieu, me disais-je, si ce n'est Apatéon? L'infâme aura
profité d'un sommeil qui ne me paraît pas naturel, pour m'aprocher...
Cette réflexion me donna de mortelles inquiétudes, que ma bonne seule,
à quî je les ai confiées, a su calmer. Elle m'a dit de plus que ce
n'était pas lui, mais le comte, qui, secondé d'un domestique, parvint
jusqu'à moi. Je ne revis plus Apatéon: le ciel m'inspira la pensée de
mettre sur la croisée de la chambre la mule qui me restait. Si
quelqu'un de ceux qui pourraient me chercher aperçoivent cet indice,
me disais-je, ils connaîtront où je suis: c'est un présent de mon cher
Lussanville, qui m'a déjà sauvée; j'en espère tout encore. Je ne me
trompai pas: au milieu de la nuit et du tumulte, j'entends heurter à
ma porte. «Belle Florangis, disait-on, est-ce vous?» Je répons: On
ouvre, et je vois Satinbourg, qui me montre ce qui l'avait guidé pour
me trouver. Je crus pouvoir m'abandonner à la foi de cet estimable
jeune homme: «Il est dangereux de retourner sur mes pas, me dit-il;
voyons si cette fenêtre peut nous donner une issue.» Je ne sais comme
il fit; mais il eut bientôt ébranlé deux barreaux; il me descendit la
première à l'aide d'une échelle de corde; il me suit; cherche la porte
du jardin: celle qu'il trouve donnait sur la campagne; son cheval
l'attendait; nous partons. Tu sais le reste, mon aimable Agathe.» Et
les deux amies se caressèrent de nouveau, comme si cet instant eût été
le premier où elles échapaient au péril.
Au sortir du tumulte des enlèvemens, Fanchette transportée
tout-d'un-coup dans le calme des monastères, crut trouver dans ces
maisons une image du bonheur promis aux élus. «Ah! ma chère Agathe,
disait-elle à sa compagne, que ce séjour est charmant! et pourquoi ma
bonne ne m'y plaça-t-elle pas, lorsqu'on m'eut délivrée des mains du
marquis de C***?» La jeune Agathe s'en étonna comme Fanchette.
Sœur Rose, jeune professe de dix-huit ans, au teint de lis, à la
taille élégante, et dont le cœur était encore plus tendre qu'elle
n'était belle; sœur Rose avait été chargée dês le premier jour par la
mère supérieure, de tenir compagnie aux deux nouvelles pensionnaires.
«Que vous êtes heureuse, ma sœur, lui dit Fanchette, aprês qu'elles
eurent eu quelque entretiens! vous voilà dans le port. Ce monde
corrompu, qui souille, en dépit d'elle, l'innocence la plus pure,
n'aura plus de pouvoir surs vous...--Hêlas! ajouta-t-elle, en
regardant Agathe, ma chère petite, je crois que c'est ici que le ciel
m'apelle: Satinbourg, s'il veut m'en croire, cherchera le bonheur en
s'attachant à toi: et moi, occupée de l'amant que j'ai perdu, je
passerai dans cet azile salutaire, une vie, dont les plus beaux jours
furent trop souvent obscurcis par le nuage du malheur.--Non! s'écria
la jeune Agathe, non! jamais je ne veux vous quitter; vous m'êtes plus
chère que tout au monde. «Sœur Rose soupira; et laissant tomber sur
la belle Florangis et sur son innocente compagne un regard de pitié:»
Que je vous trouverais à plaindre, leur dit-elle, si comme nous, vous
étiez dans ce port qui vous paraît si tranquille, sans en pouvoir
sortir! Jeunes imprudentes! n'allez pas vous laisser séduire! Nous le
crûmes ainsi que vous, lorsque n'étant pas encore engagées, tout à nos
yeux, dans le monastère se peignait en beau. Cependant, je n'aurais
jamais pris le parti de m'y renfermer de moi-même: la haîne,
l'ambition, une injuste préférence dans une mère dénaturée tint lieu
de vocation à sa fille... Mais il est inutile de vous entretenir de
mes infortunes.--Hêlas! reprit Fanchette, je ne suis donc pas la seule
malheureuse! Ma sœur, si cela ne vous fait pas trop de peine. Ah!...
racontez-nous ce qui fait couler ces larmes que vous répandez...
aimable sœur! Agathe et moi, nous savons compatir aux chagrins
d'autrui: vous, surtout, m'inspirez un panchant... je sens tant de
douceur à m'y livrer... Ne me refusez pas...--Je consens à ce que vous
exigez, reprit sœur Rose. Je viens d'exciter votre curiosité; il est
juste de la satisfaire.»
FIN DE LA SECONDE PARTIE.
TROISIÈME PARTIE
[Ornement]
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE XXXIX
_Nouveaux personnages._
ON me donne ici le nom de sœur _Rose_: dans le monde je portais celui
d'_Adélaïde_. Sans être d'un rang bien relevé, mes parens étaient
riches; ils avaient trois enfans; un garçon mon aîné, une sœur ma
cadette, et moi. Dês l'enfance, j'eus le malheur de déplaire à celle
qui m'avait donné la vie. En quittant ma nourrice, j'entrai dans un
couvent, et n'en sortis qu'à quinze ans. Un accident funeste venait
de m'enlever mon père: et l'amour, qui le causa, semblait par-là
donner le signal de tous les maux qu'il me préparait. Le caractère
impérieux de ma mère, avait aliéné son époux dês les premiers tems de
leur mariage: l'exigeance est le poison de l'amour; et mon père ayant
bientôt senti le vide de son cœur, il voulut le remplir. Fait pour
plaire, il ne tarda pas à trouver ce qu'il cherchait: une femme à
laquelle son extrême beauté donnait une foule d'amans, le captiva; il
expliqua ses sentiments, et fut payé de retour. Mais cette passion,
également criminelle pour tous deux (puisqu'il s'attachait à une femme
engagée, comme lui, par des liens sacrés avec un autre) ne pouvait
avoir que des suites funestes... Aimé, préféré, les apparences le
trompèrent; il se crut trahi de celle qu'il adorait, qu'il chérissait
uniquement: il lui écrivit une lettre de reproches, attaqua son rival;
aveuglé par la fureur, son pistolet part en vain; et lui, reçoit dans
la poitrine le plomb fatal... Sa maîtresse accourait: il n'était plus
tems: mais il la reconnut encore: elle le convainquit de son
innocence; il expira dans ses bras, en paraissant ne s'occuper que
d'elle et de sa douleur. On dit que depuis la fin tragique de son
amant, cette infortunée ne fit que languir.
«A la mort de mon père, on me rapela dans la maison. Le séjour que j'y
fis, fut accompagné de tant de mortifications, que je ne puis me
rapeler encore ce que j'ai souffert, sans ressentir pour une mère
injuste, toute la haîne que méritaient ses inhumains procédés. Je vis
chérir mon frère; je n'en étais pas jalouse; je sentis quel devait
être le faible d'une mère pour un fils qui donnait les plus heureuses
espérances; d'ailleurs ce cher frère adoucissait ce que la préférence
pouvait avoir d'odieux, en me marquant une affection et une tendresse,
qui ne se sont jamais démenties. Pour ma sœur Bibi, je vous avouerai
que je ne me sentis pas, à son égard, les mêmes sentimens: elle était
ma cadette; sa figure et son caractère n'avaient rien qui la
rendissent recommandable: il n'y avait qu'une prévention aveugle dans
ma mère, qui pût la lui faire préférer à moi. Joignez à cela que ma
sœur se prévalant d'attentions qui devaient nous être également
partagées, me regardait comme une étrangère dans la maison paternelle.
«Telle était ma situation, lorsque ma mère se lia particulièrement
avec un voisin, qui, sous le masque de la dévotion, menait une vie
sensuelle et débordée. Ce fut ce misérable qui combla mon infortune.
J'eus le malheur de ne pas déplaire à monsieur Apatéon (c'est ainsi
qu'il se nommait).» Et Fanchette et la jeune Agathe de faire un cri.
«Le connaîtriez-vous, dit l'aimable religieuse?--Hêlas! oui, répondit
Fanchette, et c'est pour me dérober à ses persécutions que je suis
ici: mais continuez, ajouta-t-elle: nous vous instruirons, lorsque
vous aurez achevé votre histoire.
--J'étais jeune, sans expérience, reprit sœur Rose, ce séducteur,
avant que je songeasse à me défier de ses maximes équivoques, avait
insensiblement subjugué mon esprit, en m'aveuglant sur mes véritables
devoirs. Dans le même temps, un objet digne de moi m'offrit son cœur.
C'était un jeune homme aimable, fils d'un riche négociant de
_pondichery_, qui l'avait envoyé de bonne heure en france, où lui-même
comptait se fixer bientôt, si la mort ne l'eût enlevé. Pour la
naissance et la fortune, ce parti me convenait: mais l'amour sut
encore mieux nous assortir. Il fut introduit chez nous par mon frère
dont il était ami. Quoique je fusse toujours obsédée, soit par ma
mère, ou par le dévot qui ne la quittait plus, mon amant trouva
quelquefois l'occasion de m'entretenir sans témoin: il sut me plaire,
me persuader; dês la seconde entrevue, il obtint la permission
d'informer ma mère de sa recherche. Malheureusement pour nous, il prit
le moment où l'hypocrite Apatéon était auprês d'elle. Plusieurs fois
ce méchant homme intérompit mon amant avec aigreur; et dês qu'il se
vit seul avec ma mère, il eut la bassesse et l'inhumanité de profiter
de la haîne qu'il avait remarqué qu'elle avait pour moi, afin de se
satisfaire aux dépens de mon innocence: il sut lui faire entendre,
que ce jeune homme étant riche et ne dépendant de personne, c'était
une occasion favorable pour établir ma sœur, dont il exalta les
sublimes qualités. L'avis de monsieur Apatéon parut merveilleux: mais,
par son conseil, on se garda bien de me donner la moindre défiance.
«Cependant ce scélérat, lorsque nous nous trouvions seuls, ne cessait
de me faire valoir les peines qu'il disait se donner, pour amener ma
mère à consentir à mon mariage avec le jeune _Valincourt_ (c'est le
nom de mon amant). (Et c'est aussi, cher lecteur, le jeune homme que
l'on trouva renfermé dans la maison de campagne du dévot Apatéon, qui
lui fesait apparemment faire là quelque retraite pour le salut de son
âme: c'est encore ce fils de l'asiatique, inutilement cherché, et qui
retrouvera son père, lorsque tous deux y penseront le moins.) Il me
nommait sa chère fille, me pressait dans ses bras. Moi qui le croyais
mon protecteur, mon ami, et qui d'ailleurs n'entendais pas finesse à
tout cela, je ne résistais que faiblement. Bien loin d'être touché de
mon innocence, il ne vit que la facilité d'en triompher, et ne
s'occupa plus que du soin de faire naître bientôt une occasion
favorable à son dessein.
«Ma mère était trop impatiente, pour suivre à la lettre les conseils
d'Apatéon: elle gouta si fort l'avis qu'il lui avait donné, d'offrir
la main de sa chère fille à Valincourt au lieu de la mienne, et
d'user d'un stratagême qui l'engageât de manière à ne pouvoir reculer,
qu'elle ne put se résoudre à suivre tous les biais et tous les retards
qu'il lui prescrivait. Elle voulut tout-d'un-coup brusquer l'avanture.
Un matin, ayant su que son amant venait de paraître, quoiqu'elle fût
encore au lit, elle le fit introduire dans son apartement; aprês avoir
fait dire à ma sœur de se parer, et de venir auprês d'elle. Bibi,
quoique nonchalante et sans gout ne fut qu'un moment à sa toilette,
parce que j'avais cru lui devoir aider: elle en sortit assez brillante
pour faire une conquête. Tandis que je donnais à celle que j'étais
bien loin de regarder comme une rivale, les grâces factices d'une
parure élégante, ma mère fesait à Valincourt les plus tendres
caresses. Il ne savait ce qu'il en devait penser, et peu s'en fallut
qu'il ne crut avoir fait tourner la tête à celle qu'il se proposait de
nommer sa mère. Il fut bientôt détrompé, lorsqu'il l'entendit l'apeler
son cher fils. Ce nom si doux et qu'il désirait si vivement de porter,
l'attendrit au point, qu'il laissa couler des larmes de joie, et
pressa ma mère dans ses bras. Le bruit de la marche d'une jeune fille
se fait entendre en ce moment: la chambre ne recevait qu'un jour
faible[31]: Bibi passe à la ruelle: «Voilà celle que je te donne, mon
cher fils,» dit ma mère à Valincourt, en mettant sa main dans celle de
Bibi. Mon amant ne pouvait soupçonner la noire et bizarre supercherie
qu'on lui fesait; il prit ma sœur pour moi et baisa mille fois cette
main. «Plût-à-dieu, s'écria ma mère, que ce moment fût celui de la
consomation d'une union qui ferait le bonheur de ma fille et le mien!»
Ces mots portèrent dans l'âme de Valincourt une hardiesse... Que vous
dirai-je, mes charmantes compagnes?... Il m'aimait éperdûment: il
croit s'élancer dans mes bras... sur ce lit... à côté d'une mère...
(dont le ciel sans doute avait renversé le jugement)... ma sœur...
Bibi ne résista pas... ma mère le souffrit...
«Mon amant, ivre d'amour et de joie, s'épuisait en témoignages de
reconnaissance, lorsque le grand jour venant à lui découvrir son
erreur, il resta pétrifié, confondu. Sans lui donner le tems de se
remettre, ma mère lui fit (il faut le dire) avec impudence, l'éloge du
rare trésor dont il venait de se rendre maître: elle vanta sa chère
fille, auprês de laquelle elle disait que je n'étais qu'une imbécille,
une idiote, opiniâtre, coquette, revêche, capricieuse, qui rendrait un
mari malheureux. Indignement trompé, Valincourt avait la rage dans le
cœur. Mais ce qui venait de se passer le rendit circonspect; il eut
la prudence de dissimuler. En sortant il me fit adroitement entendre
qu'il allait dans le jardin. Je m'y rendis sans affectation. Ce fut là
qu'il m'instruisit les larmes aux yeux, de tout ce que je pouvais
alors aprendre de cette avanture. Il me promit de m'être fidèle
jusqu'au tombeau «C'était à vous que je jurais ma foi, disait-il:
c'est vous qui venez de m'être donnée; au-lieu de me tromper, votre
mère et votre sœur se trompent cruellement elles-mêmes.» Je pleurais
avec lui: car, connaissant la haîne de ma mère, je prévis une foule de
persécutions. Valincourt me rassurait; et pour me garantir des mauvais
traitemens que je redoutais, il consentit à feindre quelques
complaisances pour ma sœur, en attendant qu'il pût me découvrir un
projet d'où dépendait notre félicité.
«Avant de m'en instruire, Valincourt voulut savoir quelles suites
aurait ce qui s'était passé dans l'apartement de ma mère avec Bibi. Il
se crut au comble de ses vœux, lorsqu'il se fut assuré qu'il n'y en
avait aucunes à craindre. Ce fut alors que par un billet qu'il me
rendit lui-même, il me mit au fait de tout. Je frissonnai d'horreur et
de jalousie: ma mère m'en parut plus injuste; ma sœur m'en devint
plus odieuse. Mon amant lisait dans mes yeux tout ce qui se passait au
fond de mon cœur: mais nous n'étions jamais seuls; il ne pouvait
m'entretenir; le hazard nous favorisa. Dans un moment où je m'étais
aprochée d'une croisée, il me joignit. «Chère Adélaïde, me dit-il, si
vous le vouliez, je serais votre époux...» Il allait s'éloigner aprês
ce peu de mots: mais s'apercevant que ma mère venait de passer dans
son cabinet avec monsieur Apatéon, et que ma sœur s'amusait à
regarder sa petite chienne, qui cédait aux caresses d'un amant que le
bénigne Apatéon lui même avait complaisamment aporté; il continua: «Il
ne s'agit que d'un peu de résolution, et de beaucoup d'amour. Le
gouverneur qui remplace ici le tendre père que j'ai perdu, aprouve ma
passion; il a pour vous les mêmes yeux que moi: de concert, nous avons
arrangé qu'il s'oposerait à mon mariage avec Bibi: votre mère, à
laquelle j'ai fait part des dispositions du sage vieillard, espérait
de l'y contraindre par ce que vous savez: elle ne saurait plus y
compter; elle est inconsolable de ce qui ferait la joie d'une autre,
et je suis sûr qu'il ne tiendrait qu'à moi de me retrouver avec Bibi
dans le même cas. Trompons-les à notre tour. Vous sentez-vous assez
d'amour pour cela?--Pour de l'amour, lui répondis-je, vous connaissez
mes sentimens envers vous: il n'en est pas de même de la résolution;
j'en ai peu: ma mère me fait trembler.» Il ne me répliqua rien, parce
que ma sœur nous aborda.
«Le lendemain, il revint de três-bonne heure: il pénétra jusqu'à la
chambre que j'occupais avec Bibi, sans être remarqué. J'étais déjà
levée. «Mon aimable Adélaïde, me dit-il fort bas, de crainte
d'éveiller ma sœur; venez recevoir ma foi dans les bras de votre
mère: ne craignez rien: j'ai tout disposé...» et sans me donner le
tems de lui répondre, il s'éloigne. Mon cœur palpita: je ne savais à
quoi me décider. Mais enfin l'amour l'emporta sur ma timidité.
J'entrai dans l'apartement de ma mère; il régnait une parfaite
obscurité: Valincourt vient à moi: il me presse dans ses bras...
Apatéon m'avait tant de fois répété qu'on ne doit rien refuser à qui
nous aime véritablement... J'étais bien sûre que Valincourt m'aimait
de la sorte... Je ne sais si je lui disputai seulement la victoire...
«En reprenant mes esprits, je le sentis à mes genoux: «Adorable Bibi,
me disait-il, assez haut pour être entendu de ma mère, qui feignait de
dormir, je suis le plus heureux de tous les hommes; un obstacle
insurmontable me sépare de votre sœur en même temps que le lien le
plus sacré, la double chaîne du plaisir et de l'amour, m'attache à
vous pour jamais.» Je ne comprenais pas trop ce que tout cela voulait
dire, mais enfin il me jurait tout bas de m'épouser bientôt, et
j'étais contente.
«Je le quittai. En rentrant, je trouvai ma sœur Bibi qui s'éveillait:
elle regarde l'heure, s'habille à la hâte, et je m'aperçus qu'elle se
rendait dans l'apartement de ma mère, où mon amant était encore. Cette
vue me peina, sans que je pusse m'en dire la raison à moi-même. Mais
Valincourt fit évanouir mon inquiétude, en sortant sur le champ.
«Il semblait que l'amour, depuis que je lui avais abandonné mon cœur,
voulût nous favoriser: quelques jours aprês ce que je viens de vous
raconter, ma mère sortit avec monsieur Apatéon: le dévot paraissait
vouloir profiter de son absence, pour m'entretenir; il ne lui donna la
main qu'à regret: ma sœur les accompagna. Valincourt qui ne
s'occupait que de moi, saisit ce moment précieux. C'était le premier
où il me revoyait depuis notre aventure et son triomphe. Il m'aprit
qu'il avait joué son rôle, lorsque ma sœur avait paru, de manière à
pouvoir en imposer à ma mère. Dans cet instant, nos regards se
rencontrèrent: le desir brillait dans les yeux de Valincourt! les
miens, sans que je m'en doutasse, leur répondaient: il me ravit un
baiser: j'étais aimée: j'avais tout accordé: pouvais-je me fâcher? mon
amant, attentif à ne pas me déplaire, observe ses progrês: il voit ma
bouche humide encore, ébaucher un doux sourire: c'en fut assez... Il
s'enivra dans mes bras de ces plaisirs délicieux qu'il dédaignait avec
Bibi.