Apatéon fut bientôt de retour auprês de la jeune compagne de

Fanchette: il se flatait de réparer avec elle l'affront qu'il venait

d'essuyer ailleurs: il prend un air affligé, soupire, et dit: «Aimable

Agathe! hêlas! votre amie n'est plus: sa chute est également funeste

pour tous trois; jamais je ne m'en consolerai. Je l'aimais si

tendrement! Le ciel m'est temoin que je ne cherchais qu'à la ramener

dans la voie du salut, et que le plus doux de mes desirs était de la

voir heureuse. Ah pourquoi l'ai-je arrachée des lieux qu'elle avait

choisis! Malheureux...» C'est ainsi qu'il cherchait à s'insinuer dans

l'esprit de la jeune fille, aprês avoir quitté Fanchette, qu'il venait

de faire conduire dans un apartement secret. Le desespoir d'Agathe

était trop violent pour se modérer. «Infâme, répondit-elle, c'est

vous, qui causez sa mort! vous... elle ne m'a que trop apris à vous

connaître... scélérat!... je vais faire retentir ces lieux de mes

cris... Je veux être libre: qu'on me laisse aller auprês de mon amie,

que je l'arrose de mes larmes, et que je meure avec elle, plutôt que

de vivre à la merci d'un monstre tel que vous, hypocrite abominable!»

Apatéon employa vainement les caresses; rien ne put modérer

l'affliction de la jeune Agathe; elle s'arrachait les cheveux, se

meurtrissait le sein et le visage. Le vieillard, qui vit que tout de

bon elle voulait mourir, pour la première fois éprouva des remords; il

venait de commettre un forfait inutile: Son âme dure s'émut: il

appelle ses gens; fait lier Agathe; et s'apercevant que sa présence

l'irritait de plus en plus, il sortit.

Mais tandis que cet hypocrite infâme, au lieu des plaisirs dont il se

promettait de jouir dans sa petite maison avec sa belle proie,

n'éprouve que des chagrins, la gouvernante, Satinbourg et la marchande

étaient au désespoir. Ils se tourmentaient en vain, pour découvrir

quelle route avait prise Apatéon. La marchande recourait aux

magistrats; la bonne sondait les connaissances des gens de la maison;

et Satinbourg se mettait en campagne.

CHAPITRE XXXIV

_Qui n'est pas inutile._

REVENONS à l'amoureux inconnu, qui s'est trouvé témoin de deux scênes

frapantes arrivées à Fanchette, et que le prompt départ de Lussanville

pour bayonne, avait privé des éclaircissemens qu'il espérait? il lui

restait d'autres moyens de s'instruire, mais il n'en soupçonnait pas

même l'efficacité.

Le hazard, ce mot vague, père putatif des évènements auxquels on n'en

connaît point d'autre, le lendemain de l'enlèvement de Fanchette, par

Apatéon, conduisit l'asiatique chez le financier oncle de Lussanville.

En cherchant les papiers qu'il voulait montrer, il ouvrit la boîte qui

renfermait la jolie mule de la jeune Florangis. Le financier l'avait

vue de trop prês pour ne la pas reconnaître. Il témoigna sa surprise:

et l'asiatique qui se rapela que la jeune beauté sortait de chez cet

homme, lorsqu'il la vit pour la première fois, lui parla de celle

qu'il aimait. «Il ne tiendrait qu'à elle d'être une fille charmante,

reprit le financier; mais elle est bégueule et sote: elle a la manie

de la vertu... elle donne dans le sentiment. Cependant avec tous ces

beaux semblans et ces grimaces, il en coûte la vie à Lussanville, à

mon pauvre neveu, qui en était fou...--Que m'aprenez-vous,

monsieur?...--Une fâcheuse nouvelle, três-fâcheuse... car quoique mon

neveu fut un imbécile, qui... le sang parle, etc... que faire? la

famille de son ennemi a le pouvoir en main: et puis lui rendrions-nous

la vie?» Il est impossible de décrire ce qui se passa dans l'âme de

l'inconnu pendant ce discours: une joie vive, pure, inéprouvée, et la

douce espérance remplirent son cœur: il fit des questions au

financier, qui le mit au fait de mille choses, toutes à l'honneur de

Fanchette. «Elle a perdu son amant, se disait l'asiatique; je me

présenterai pour réparer ce malheur: je tarirai ses larmes: quel

bonheur! je trouve dans ma patrie une fille vertueuse et belle!»

Instruit par le financier, il sortit, alla trouver l'instituteur de

son fils, pour se rendre ensemble chez la maîtresse de la jeune

Florangis.

La marchande, aprês avoir fait d'inutiles démarches pour recouvrer sa

fille et Fanchette, rentrait chez elle. On venait de lui dire, que

monsieur Apatéon était un saint-homme, qui n'enlevait les filles que

pour mettre leur honneur en sureté. La marchande de modes avait de

bonnes raisons pour n'en rien croire; elle commençait à dévoîler la

conduite du dévôt personnage: mais l'officier subalterne auquel elle

s'était adressée, aprês lui avoir fait entendre, qu'il n'était pas de

sa charge d'ouïr du mal d'un homme riche et considéré, l'avait

congédiée, sans lui laisser concevoir une lueur d'espérance.

C'est dans cet instant de chagrin que l'asiatique l'aborde, pour

s'informer plus particulièrement de celle dont il a résolu de faire sa

compagne. La bonne marchande était peu disposée à lui donner

satisfaction: elle ne doute point que ce ne soit un nouvel adorateur,

aussi dangereux pour Fanchette que tous les autres: elle congédie

brusquement l'asiatique et son ami, sans leur rien aprendre.

L'amoureux inconnu ne fut pas moins surpris de cet accueil que de tout

le reste: il rencontrait des difficultés, où naturellement il ne

devait point s'en trouver. Les raisons qui l'avaient empêché de voir

ses anciennes connaissances à son arrivée à paris, subsistaient

encore: cependant il résolut d'aller chez monsieur Apatéon: un

malheureux engagement que Néné venait de contracter, éloignait cette

femme de la maison; il ne trouva que le nouveau domestique que le

dévot avait laissé: ce garçon ne savait rien, et ne put lui rien dire.

L'asiatique ne comprenait pas grand'chose au dernier enlèvement de

Fanchette, à la conduite mystérieuse d'Apatéon; seulement il

commençait à entrevoir que la beauté de celle qu'il adorait, la

mettait quelquefois dans des positions fâcheuses.

Les réflexions qu'il fit à ce sujet, le peu de succês des peines

qu'il s'était données pour retrouver son fils, et les restes de sa

famille, le confirmèrent plus que jamais dans la résolution de se

donner à Fanchette: il ne voyait qu'elle qui pût réparer ses pertes en

s'unissant à lui: mais il fallait la trouver.

Un jour qu'il était sorti seul pour respirer hors de la ville un air

plus pur, sa rêverie fit qu'il suivit au hazard un chemin de traverse:

il s'écarta plus qu'il ne pensait; il était tard lorsqu'il s'aperçut

qu'il s'était égaré: une jolie maison frape sa vue; il s'en aproche

pour demander où il est? deux hommes en sortent qui ne l'apercevant

pas, s'entretiennent assez haut. «D'A*** va nous l'amener, disait l'un

d'eux: il l'arrache à ce bélître d'Apatéon. Ce serait en vérité

dommage que ce vieux tartufe jouît d'un triomphe si beau...» A ce nom

d'Apatéon, l'asiatique tressaille: il aurait bien voulu en entendre

davantage; mais il se trouva si prês d'eux, qu'ils l'aperçurent. Il

les pria de lui indiquer le chemin le plus court pour retourner chez

lui. De C*** (car c'était le marquis lui-même) voyant un homme de

bonne mine, lui dit qu'il était bien tard; qu'il se trouvait à deux

lieues de paris: et tout de suite, il le pria d'entrer dans sa maison.

«Vous serez surpris, dit l'obligeant jeune-homme, de l'air de

délâbrement où tout est ici: on n'a pas encore arrangé dans les

apartemens: nous habitons le rês-de-chaussée.» On descend dans une

grande salle, bien éclairée, somptueusement meublée: celui qui

paraissait le maître l'engage à se mettre à table, d'un air si poli,

si franc, si ouvert, qu'il n'aurait pu s'en défendre, quand d'autres

raisons ne l'eussent pas déterminé à rester; car il espérait

d'aprendre quelque chose de sa maîtresse. Mais on ne dit pas un mot de

ce qu'il desirait ardemment de savoir. En sortant de table, l'inconnu

fut conduit dans un petit apartement fort propre, où tout se

ressentait du bon gout du marquis; tableaux, ameublemens, rien qui ne

respirât la volupté.

Le lendemain, l'inconnu pensait à s'en retourner: son jeune hôte lui

fit tant d'instances qu'il demeura. Il prit du gout aux manières du

marquis: il le trouva généreux, obligeant, honnête, d'un commerce

agréable... Et voilà comme sont faits les hommes: justes dans tout ce

qui ne blesse pas leur passion favorite, ils croient racheter leurs

écarts, et mériter le titre d'honnête-homme, en pratiquant des vertus

qui ne les gênent pas: mais ce sont des scélérats dês qu'il s'agit de

leur panchant chéri. Le marquis était un aimable, un galant, un

délicieux malhonnête homme, dont l'inconnu fut enchanté.

Il ne lui fut pas difficile de s'apercevoir, qu'il se trouvait dans un

de ces agréables réduits, où _bacchus et cypris_ tiennent le sceptre

tour-à-tour: Ses mœurs n'étaient pas des plus règlées: il était de

ces gens qui cherchent le plaisir, et qui sont toujours contens d'eux,

lorsqu'ils l'ont trouvé: Il vit des femmes qui se vendaient

elles-mêmes; de jeunes tendrons que l'on vendait; des filles abusées,

trompées, séduites: il profita de tout: mais il espérait toujours

d'acquérir des lumières sur l'objet de son amour.

CHAPITRE XXXV

_Étrange convention._

SI le zêle le plus ardent, l'amitié la plus active ne font pas éviter

les fausses démarches, ô dieu! dans quels écarts ne donneront pas de

tièdes conducteurs! de quelles horreurs ne se rendront pas coupables,

des mères voluptueuses, avares[28], corrompues!

Un matin le comte d'A*** était venu trouver Néné. «Je connais la

retraite de monsieur Apatéon, lui dit-il; je puis vous l'indiquer, et

tirer Fanchette de ses mains: mais vous sentez combien il serait

ridicule à un homme comme moi, de ne travailler que pour votre petit

Satinbourg: la jeune Florangis est trop belle, pour qu'on l'oblige

sans intérêt... Vous m'entendez... Je ne m'opose pas qu'il l'épouse:

on peut s'arranger de façon qu'il n'en sera pas moins heureux...

Réfléchissez-y... Apatéon la tient bien; et sans moi, je doute que

jamais vous puissiez la revoir... Je vous dirai de plus que je

n'aurais pas besoin de votre aveu pour enlever Fanchette: mais j'ai

horreur d'un procédé semblable à celui du marquis de C***: je ne veux

que ce que l'on me donne: j'espère tout du pouvoir que vous avez sur

l'esprit de votre pupille: vous lui ferez aisément envisager, que dans

la vie il se trouve des circonstances, où l'on cède une partie, pour

sauver le tout. Je vous donne un jour pour vous décider: demain à

pareille heure, je viendrai savoir votre résolution.» Il sort en

achevant ces mots. Et qui fut bien embarrassée, c'était la bonne

gouvernante. «Ma chère Fanchette! disait-elle en pleurant, quel

présent fatal le ciel vous a fait, en vous formant si belle!...

Cependant Apatéon va ravir ce que nous refuserons au comte, et cela,

sans fruits pour elle que la douleur... Qu'osé-je penser,

malheureuse!... Et les voilà tous ces hommes cruels! ils sont

parjures, perfides, ou nous vendent leurs services au prix de ce que

nous avons de plus précieux... je n'en connais qu'un qui mérite d'être

aimé; et c'est celui-là que l'on veut que je trompe... Ah! quand je

m'y résoudrais, l'aimable Florangis, plus vertueuse encore qu'elle

n'est belle, préférerait la mort au deshonneur.» Agitée de mille

pensées différentes, Néné sort, pour aller consulter Satinbourg

lui-même, et prendre ensemble des mesures pour adoucir le comte,

tâcher de le piquer de générosité, ou prévenir l'effet de ses mauvais

desseins. Elle ne le trouva pas. On lui dit qu'il était parti de la

veille à cheval: et la pauvre gouvernante, dépourvue de conseil,

l'esprit troublé par la crainte, l'âme accablée par la douleur, se

trouve dans un embarras plus grand encore.

Le comte ne manqua pas de paraître le lendemain à l'heure marquée: il

presse la bonne de prendre un parti; il lui fait craindre pour

Fanchette des malheurs inattendus... Il lui répète sur-tout, que ce

n'est que par délicatesse, qu'il veut devoir à son consentement les

faveurs de mademoiselle Florangis. Et pour lui prouver qu'il sait

parfaitement les moyens de parvenir jusqu'à elle, il lui montre une de

ses jolies mules, en l'assurant qu'il s'en est emparé durant le

sommeil de Fanchette. A cette vue, à ce récit, la tête tourne à la

gouvernante. «Je vous promets tout ce qui dépendra de moi,

s'écrie-t-elle, en fondant en larmes: mais jurez-moi sur votre honneur

une discrétion à toute épreuve.» Le comte s'engagea par mille sermens.

Et rien n'empêche de croire qu'ils ne fussent sincêres.

CHAPITRE XXXVI

_Secours dangereux._

«IL n'est rien à présent que je ne surmonte, dit le comte tout hors de

lui, puisqu'il embrassa la vieille Néné. Nous partirons ce soir, et

demain à pareille heure, l'aimable Florangis sera dans vos bras, pour

se disposer à passer dans les miens.» Cette dernière expectative

n'avait rien de flateur pour la gouvernante: ses pleurs recommencèrent

à couler plus abondamment que jamais.

Nous avons laissé la jeune Agathe, éperdue, gémissante, liée, enfermée

seule par les ordres d'Apatéon. Elle se desespérait: «Ma chère

Fanchette, disait-elle, mon aimable, mon unique amie, nous sommes donc

séparées pour jamais...» Et le délire s'emparant de son imagination

trop vivement frapée, elle croyait la voir, voulait l'embrasser et

s'écriait: «Attens-moi, ma Fanchette, attens, je vais te suivre; je

vais descendre avec toi dans ce goufre... Ah!... Fanchette! tu tombes

sans moi!... Je te suivrai... je te suivrai, malgré tous ces cruels

qui me retiennent, et malgré toi-même.» Un état si violent épuisa

bientôt les forces d'une fille jeune, délicate: elle tomba dans un

état d'anéantissement semblable à la mort. Ce fut alors qu'Apatéon

osa rentrer auprês d'elle.

Si l'âme d'un homme accoutumé à se jouer de la divinité même, à braver

les loix, à tromper les hommes, n'avait acquis un degré de dépravation

sans remède, l'infâme Apatéon aurait frissonné, en revoyant Agathe. Il

en fut bien autrement: le desespoir et la douleur lui parurent un

assaisonnement de plus... Mais tirons le voîle, et que mon lecteur

aprenne seulement, que le ciel n'abandonna pas entièrement

l'innocence... Non, il ne le permit pas.

Tout le monde le dit; l'amour et la vengeance trouveraient les objets

qui les excitent, fussent-ils au centre de la terre. Satinbourg, sans

guides, sans indices, parvient, aprês trois jours de recherches, à la

maison du tartufe Apatéon. Harassé, n'en pouvant plus, il la

considère, sans pourtant connaître encore que c'est là l'objet de ses

recherches. Il veut s'informer: il heurte à diverses reprises:

personne ne répond: il la croit inhabitée, et va se retirer: mais

auparavant il en fait curieusement le tour. Il monte sur une petite

bute, et dans l'éloignement sur le rebord d'une croisée, le

jeune-homme aperçoit quelque chose qui ressemblait à une chaussure de

femme. Il ne sait encore ce que c'est; seulement il présume par là que

quelqu'un habite dans ce réduit solitaire. Il était difficile

d'aprocher de l'objet qu'il avait vu: la fenêtre donnait sur un jardin

étroit, qu'environnaient des murs plus élevés que ceux du reste de

l'enclos. Il tâche de nouveau de se faire ouvrir, mais sans succès; et

les soupçons naissent au fond de son cœur. Le jour baissait: dês que

l'obscurité lui permit d'escalader le mur sans être aperçu, Satinbourg

y grimpe, saute dans le jardin et va droit à la croisée: il y touche à

l'aide d'un espalier, et s'empare de ce qu'il avait aperçu. Quelle fut

sa surprise, de reconnaître une de ces mules de son amante, dont

Lussanville lui fit présent! Il ne doute plus qu'il ne soit chez

Apatéon. Il fait de nouveaux efforts pour parvenir jusqu'à la fenêtre;

mais en vain: d'ailleurs elle était garnie de barreaux qui l'eussent

empêché de s'introduire par là. Il ne savait à quoi se déterminer,

lorsqu'il entendit quelque mouvement au dehors de la maison. Il craint

qu'on ne le découvre, et de se perdre, sans délivrer Fanchette: il

remonte sur le mur, sort du jardin, s'aproche avec précaution, pour

reconnaître ce qui cause ce bruit sourd; il voit deux chaises, des

chevaux, et des gens armés, qui semblaient n'attendre plus que les

ordres: La voix du comte d'A*** le frape; il le remet parfaitement,

mais il a la prudence de ne se pas découvrir. Son âme fut agitée de

mille idées différentes; il se demandait: Que prétend le comte? Il ne

fut pas longtemps dans le doute.

Dês que d'A*** eut donné le signal en frapant trois fois dans ses

mains, tous ses gens s'aprochèrent de la maison. Satinbourg, sans

être connu, se mêle avec les autres. En un clin d'œil les portes sont

ouvertes; l'on entre et le jeune garçon marchand, guidé par ce qu'il

avait vu, cherche à pénétrer dans l'apartement dont la croisée donnait

sur le petit jardin.

Heureusement Satinbourg n'avait pas aperçu la gouvernante, que d'A***

avait amenée: Car ignorant combien les secours du comte étaient

dangereux, sans doute il se fût fait connaître. De son côté, d'A***

voyant que tout avait réussi et qu'il allait enfin être le maître

d'emmener la belle Fanchette, s'aprocha de la vieille Néné. «Ah ça, ma

bonne, lui dit-il, vous touchez au moment de voir votre chère pupille:

songez à nos conventions: il y aurait trop de danger pour vous et pour

elle à vouloir me jouer... A ce prix, je lui rends la liberté; elle

épousera Satinbourg quand elle voudra: je tiendrai mes promesses et

mes sermens: mais vous, morbleu! soyez fidelle aux vôtres.» Après

cette exhortation, malheureusement trop énergique, le comte rendit à

la gouvernante la mule de Fanchette. «Je ne fais que changer ceci pour

quelque chose de plus précieux, lui dit-il: annoncez à cette belle

enfant, que celui qui l'a sauvée, veut tenir de sa main, son portrait

et l'autre présent qu'eut Lussanville; qu'en outre, il attend avec

impatience le don qu'elle doit lui faire, lorsqu'il la pressera dans

ses bras.» Ensuite le comte prit Néné par la main, et la conduisit

sans bruit par un corridor secret; toutes les portes lui furent

ouvertes par un traître, qui trompait Apatéon, comme son maître

voulait en imposer à dieu, et dupait effectivement les hommes.

La malheureuse gouvernante suivait son guide en tremblant. «Qu'ai-je

promis, se disait-elle, et quel sera le desespoir de Fanchette! La

pauvre enfant aimera mieux mourir...» On arrive à la porte d'une

chambre reculée: mais ciel! quel étonnement pour le comte! il n'y

trouve personne! celui qu'il avait gagné est lui-même dans la

consternation. On cherche, on regarde: mais ce ne fut qu'au bout d'une

heure qu'on s'aperçut que deux barreaux de la croisée étaient mobiles:

la jeune Florangis s'était-elle échapée par là; et comment avait-elle

fait?

CHAPITRE XXVII

_Où les morts ressuscitent._

APATÉON, au milieu du silence de la nuit, tourmenté du démon de la

luxure, était auprês de la jeune Agathe: il osait, d'une main

sacrilége, toucher ce temple de la vertu la plus pure, et de la timide

innocence. Tout-à-coup un bruit sourd se fait entendre: il frissonne;

et le lâche, croyant que ce sont des voleurs, ne tremble que pour sa

vie. Sa terreur redouble au bout d'un moment; on aproche: des gens en

tumulte attaquent la porte de ce cabinet où vient de le conduire son

goût pour les jeunes tendrons et pour le crîme. Elle s'enfonce: l'on

arrache Agathe de ce séjour d'horreur.

Le comte d'A*** et la bonne Néné, dans la première surprise que leur

causa l'absence de Fanchette, soupçonnèrent de l'avoir conduite auprès

d'Agathe, dont le domestique gagné leur peignit le desespoir; ils y

volent, heureusement pour la fille de la marchande de modes. Aprês

l'avoir délivrée, le comte la remit entre les mains de la gouvernante.

Cette aimable fille crut recevoir une nouvelle vie, en revoyant la

bonne de sa chère Fanchette: mais bientôt, se rapelant l'accident

cruel qui la privait de son amie, elle s'abandonna de nouveau à toute

sa douleur, et racontait en sanglotant à la vieille Néné le malheur de

la belle Florangis. «Elle vit, ma chère Agathe, lui répondit la

gouvernante: c'était un tour du cruel Apatéon pour vous séparer, dont

on vient de nous instruire: une machine descend et remonte le balcon,

assez vite, pour faire croire qu'il s'abîme: Mais Fanchette...

hêlas... dois-je m'en affliger ou m'en réjouir?... n'en est pas moins

perdue pour nous: on ne saurait la retrouver.»

Agathe ouvrait des yeux que la nature avait fait honnêtement grands,

et l'on voyait se peindre sur son visage cet embarras, cette heureuse

perplexité que l'on éprouve, lorsque l'on commence à douter d'un

irréparable malheur. «Oui, ma fille, continua Néné, nous venons

d'aprendre que le feu d'artifice était fait exprês pour vous attirer

là l'une ou l'autre: l'accident qui vous sépare était ménagé;

Fanchette en fut quitte pour la peur; mais on voulait par là vous ôter

toute espérance de vous revoir. Apatéon croyait tirer parti de l'état

d'abandonnement où vous vous trouveriez. Eh! qui sait si ma chère

fille aura pu, comme vous, éviter son malheur! nous ignorons ce

qu'elle est devenue, et quelle est la main qui nous l'enlève...» Et la

bonne Néné pleurait à chaudes larmes.

Le comte, sûr que la belle Florangis n'est plus chez Apatéon, rentre

auprês de la gouvernante et d'Agathe, qui dans ce moment étaient dans

la chambre que Fanchette avait occupée. Il tenait un jeune homme par

la main, que mon lecteur ne connaît pas: le comte lui-même ne le

connaissait pas davantage: la gouvernante se rapela de l'avoir vu;

mais occupée de Fanchette, rien ne l'intéressait: on saura mon secret

lorsqu'il en sera temps. «Je n'ai pas trouvé celle que je cherchais,

dit-il: et voilà monsieur à quî surement je ne songeais pas; qui m'a

prié de le tirer d'ici, mais Fanchette ne saurait être loin: Courons.»

Néné disait: «O dieu! fais que ma chère fille soit en de bonnes mains:

conduis-la chez sa maîtresse; je ne serai plus tenue de rien faire

pour le comte, et dês demain elle épousera Satinbourg.»

Le ciel n'exauçait que la moitié de cette prière[29]. Le comte part,

emmenant avec lui la jeune Agathe et la vieille Néné. Apatéon se remet

d'abord un peu de sa frayeur, et se croit trop heureux de ce qu'on n'a

pas malmené son précieux individu: ensuite il s'encourage; reprend un

peu d'audace; regrette la belle Florangis et sa jeune amie; rassemble

gravement ses domestiques épouvantés, et songe à la vengeance. Et mes

lecteurs par la suite seront surpris de voir, quî l'hypocrite

disculpera, sur quî sa fureur s'exercera.

Il se disposait à retourner dans la capitale, pour noircir

l'innocence; il méditait sur les moyens qu'il devait employer pour

tromper encore les magistrats, et leur faire oprimer sa pupille,

lorsqu'il reçut une lettre du nouveau domestique laissé à paris: ce

garçon mandait à son maître, qu'un homme, qui se disait connu de lui,

était venu plusieurs fois. Cet homme s'était nommé. Le dévot pâlit, et

s'écrie: «Ah ciel! quel contretems je l'avais cru mort!...» Ces

nouvelles réglèrent ses démarches; il différa son départ de quelques

jours; et lorsqu'il se rendit ensuite à la ville, ce fut secrettement:

pour tout le monde, il était encore à la campagne. Mais laissons ce

scélérat, en proie aux craintes et aux remords, méditer de nouveaux

crîmes pour couvrir les anciens, et retournons à l'aimable, à la

touchante Florangis.

Non loin de ce bourg fameux où la belle d'Estrées reçut dans ses bras

le meilleur et le dernier des HENRIS, le jeune Satinbourg, ayant en

croupe la délicate Fanchette, fut contraint de mettre pied-à-terre.

L'aimable fille, accablée de fatigue, ne pouvait plus la suporter,

elle était prête à s'évanouir. Il était muni de quelques

rafraîchissemens: il les offre à la souveraine de son âme. «Belle

Florangis, lui disait-il, c'est une main amie qui vous les présente:

respirez enfin: vous êtes avec un homme qui vous adore, mais dans quî

le respect égale l'amour[30]; qui, prêt à vous immoler jusqu'à sa vie

mème, ne veut d'autre prix en vous servant que le plaisir de vous être

utile, et la certitude de vous voir heureuse,--Monsieur, lui répondit

Fanchette, vous venez de me le prouver.»

Le jour commençait à devenir grand: l'aimable Florangis achevait à

peine ces mots, qui firent briller la joie sur le visage de

Satinbourg, qu'ils aperçurent une troupe qui venait droit à eux.

Bientôt ils reconnurent le comte d'A***[manque un point] Satinbourg

ressentit un mouvement de crainte: Fanchette frissonna: mais dans le

moment Agathe et la gouvernante s'étant montrées, ils se rassurèrent,

et se levèrent même pour aller au devant d'elles. La jeune Agathe se

précipite de la voiture et court à son amie; la vieille Néné la suit.

Toutes trois s'embrassent et se serrent: mais la gouvernante inondait

sa chère Fanchette de ses larmes; Satinbourg les regardait avec

satisfaction; et le comte d'A*** songeait à la promesse de la bonne.

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 10 / 18 段