Satinbourg, inquiet du sort de sa belle maîtresse, était dês le matin

dans la boutique de la marchande: mais il n'osait se présenter à la

porte de Fanchette: monsieur Apatéon et le comte d'A*** retournaient à

la maison du marquis de C***; et la gouvernante sortait pour se rendre

chez elle. Elle fut charmée de trouver le jeune garçon marchand;

c'était sur lui qu'elle fondait ses espérances et la consolation de

Fanchette, depuis la perte de Lussanville. Elle le conduisit elle-même

auprês de la belle Florangis. Le sensible jeune homme fut effrayé de

l'état dans lequel il la trouva. Il fit connaître toute la bonté de

son cœur, en donnant des larmes sincères au sort funeste de son

rival, dont Néné l'instruisit. «Divine Fanchette, disait-il, j'aprouve

vos regrets, quoiqu'ils me déchirent le cœur: non, je vous en

conjure, ne voyez plus en moi l'amant le plus tendre, et ne craignez

pas que je vous montre un amour indiscret: vous perdez le seul homme

qui fût digne de vous, je ne crois pas mériter de le remplacer jamais:

je n'y prétens plus: mais souffrez que je vous laisse voir d'autres

sentimens, non moins sincères et non moins vifs: c'est au titre

glorieux de votre ami que je prétens: belle Florangis, c'est un homme

qui ne veut obtenir de vous que votre estime, qui vous conjure de

vivre, fût-ce pour un autre. Je vous l'ai dit, mademoiselle, vous avez

un frère dans Satinbourg: il ne vous offre pas la moitié de sa

fortune, que vous refuseriez, mais quelque chose de plus précieux:

c'est un parfait dévoûment; un respect qui ne se démentira jamais; un

attachement qu'il aura soin de ne pas rendre incommode, et tous les

sentimens que vous méritez.» La gouvernante attendrie, se jette sans

façon au cou de Satinbourg, et l'embrasse de tout son cœur.

Fanchette, toute accablée, toute anéantie, sentit au fond de son âme

un mouvement de reconnaissance, et laissa voir dans ses yeux au jeune

homme, qu'elle était touchée de sa générosité.

C'en était beaucoup pour une première vue, et dans un moment si cruel.

La gouvernante et Satinbourg le sentirent: ils quittèrent l'aimable

Florangis, l'une en concevant quelques idées de consolation, et

l'autre un rayon d'espérance.

«Mon cher fils, disait la bonne à Satinbourg, en s'en retournant, je

n'espère qu'en vous; si vous parvenez à l'attendrir, ma fille est

sauvée... et vous la méritez bien: honnête, tendre, fidèle, généreux,

vous venez de montrer des sentimens qui ne peuvent manquer leur effet

sur une âme comme celle de Fanchette. Je désire à présent autant que

vous de la voir votre épouse: que vous serez heureux ensemble!... Vous

voyez comme elle est sage... comme elle sait aimer!... Ah! mon cher

fils! Lussanville hier perdit un bien... plus précieux que la

vie.--Croyez vous qu'un jour mon amour la touchera, répondait le jeune

homme? Si j'osais le croire!... Oui, madame, je vous le jure, si je ne

puis obtenir sa main, mon parti est pris, je renonce à tout

engagement, et je ne vivrai jamais pour une autre que pour elle. ...

Quel bonheur pourtant ce serait de passer auprês de l'adorable

Florangis tous les momens du jour! de la voir sourire à d'innocentes

caresses!... Hier j'aperçus un voisin qui depuis deux ans est

l'heureux possesseur d'une jeune beauté, qu'il n'a obtenue qu'en

surmontant mille obstacles: ils étaient seuls: ils se parlaient, et se

disaient aparamment les choses les plus tendres: La jeune épouse était

assise; son mari debout: il se panche vers elle, et lui ravit un

baiser: elle le regardait en souriant, d'un air!... ah madame! est-il

des termes qui puissent rendre cet air enchanteur! Son époux revient:

il rend hommage à mille apas: successivement ses lèvres brûlantes

parcourent un front, des yeux... Elle était palpitante de plaisir: sa

bouche demi-close semblait attendre avec impatience celle de son

bien-aimé, qui vint enfin s'y coller: elle le ceignit alors de ses

beaux bras... Cet état heureux a fait mille fois tressaillir mon

cœur. Belle Florangis! me suis-je dit à moi-même, ah! si j'étais à

vous!.... plus tendre encore, s'il est possible; plus... Vous seriez

pour moi plus qu'une épouse et qu'une amante, vous seriez la divinité

même. Je m'égare, madame; mais l'expression me manque, sitôt que je

veux peindre comme je chérirais, comme j'adorerais la belle

Fanchette.» Et la gouvernante se trouve chez monsieur Apatéon. Elle

apprend que le dévot personnage aprês avoir entendu la messe,

amplement déjeûné, venait de sortir avec le comte d'A***. Néné veut

profiter de l'occasion: elle cherche dans l'apartement du vieillard,

trouve le portrait de Fanchette, sa jolie chaussure, ses lettres, et

s'empare du tout: ne consultant que son cœur, elle veut donner à

Satinbourg les présens qui furent entre les mains de Lussanville: mais

le délicat jeune homme la pria de les rendre d'abord à mademoiselle

Florangis. «Que je possède ces trésors de son aveu, lui dit-il, et je

suis heureux.» La bonne convint qu'il avait raison, et Satinbourg la

quitta.

La gouvernante mit à la hâte ordre aux affaires de la maison: tous ses

désirs la rapelaient auprês de Fanchette: cette fille charmante en

était chérie avec la même passion que le furent autrefois les amans.

Il est bon de remarquer en passant, que c'est un trésor qu'un cœur

trop tendre pour celui qui l'a trouvé, et souvent un fardeau pour

celui qui l'a: si l'on ignore l'art d'en contraindre quelquefois les

doux épanchemens, l'amour en abuse, et l'amitié même s'endort. L'envie

de servir Satinbourg auprès de Fanchette, était encore un motif qui

pressait Néné. Lussanville n'était plus; la bonne en était bien

fâchée; mais enfin sa douleur n'était pas comme celle de la jeune

Florangis; elle desirait ardemment de le voir remplacé, et de marier

avantageusement sa pupille. En arrivant auprês d'elle, elle lui remit

ce qu'elle avait repris à monsieur Apatéon, et débuta par le récit de

ce que le jeune garçon marchand venait de lui dire. Fanchette

l'écoutait; mais la plaie saignait encore: de sitôt cette amante

désolée ne pouvait songer à former de nouvelles chaînes. Cependant,

sans qu'elle s'en doutât, les larmes qu'elle répandait en abondance

devenaient moins amères, à mesure qu'on l'assurait qu'il se trouvait

une main toute prête à les essuyer. «Lussanville! mon cher

Lussanville! disait-elle, je vous ai donc perdu! Non, cher amant,

qu'on ne me parle plus d'amour, de mariage; je n'aimai jamais que toi;

je te serai fidelle, même au-delà du tombeau.» Et ses larmes

recommençaient. Et cet état avait une douceur sombre, cachée... Qui la

mêlait donc à de si sincères regrets? Mon cher lecteur, c'était

l'amour du jeune Satinbourg: cet amour tendre et généreux, qui disait

à Fanchette qu'elle était adorée d'une manière digne d'elle; et qui la

frapait aussi vivement peut-être qu'elle ressentait la perte de son

amant. Sans connaître tout cela, la gouvernante disait comme sa chère

fille: car cette bonne âme ne contredit jamais personne.

CHAPITRE XXXI

_Qui surprendra._

MONSIEUR Apatéon et le comte d'A*** arrivaient à la maison du marquis

de C***. Ils en trouvent les portes ouvertes, les meubles enlevés, et

les postes abandonnés par les gardes: un spectacle aussi peu attendu

rendit immobile le dévot Apatéon: le comte tâche de ne paraître pas

moins surpris: ils visitent, cherchent, examinent: tout a disparu: on

a saccagé jusqu'aux fleurs qui décoraient le jardin. Il ne leur reste

à prendre d'autre parti que de s'en retourner, pour demander aux

gardes compte de leur conduite, et les faire punir, s'ils étaient

coupables: mais on leur montra ces malheureux brisés de coups et

demi-morts. Apatéon se rendit ensuite chez la comtesse de C***. La

mère du marquis, coquette autrefois, s'efforce aujourd'hui de réparer

par une dévotion hautement affichée, une conduite plus que libre; mais

sa piété toute extérieure ressemble à celle d'Apatéon; au lieu

d'édifier, elle donne un scandale nouveau. Apatéon fut d'abord très

mal reçu de Mme de C***: lorsqu'il parla de petite-maison, de fille

enlevée, à peine l'écoutait-on: on se contenta de lui répondre qu'on

ne savait ce qu'il voulait dire: mais à peine eût-il décliné son nom,

ce nom fameux dans l'hypocrite sequelle des dévots, ce fut autre

chose: la vieille coquette joue la surprise, lorgne du coin de l'œil

l'air vigoureux et prédestiné de frère Apatéon, promet de lui donner

satisfaction du marquis, le prie de la suivre dans le voluptueux

boudoir qui lui sert d'oratoire... Cette bonne fortune n'était pas de

celles aprês lesquelles courait Apatéon; mais il fallut se résigner...

Le soir, le pauvre homme três-fatigué retourna chez lui, avec moins

d'espérances que jamais de découvrir sa jolie pupille. Et de son côté,

le comte d'A***, plus inquiet qu'on ne pense, cherchait de nouveaux

éclaircissemens.

Durant plusieurs jours toutes les peines qu'il se donna furent

inutiles. Mais en attendant qu'il soit instruit du sort de Fanchette,

et qu'il nous laisse pénétrer ses desseins, disons que cette aimable

fille recouvre insensiblement ses forces, et néanmoins ne

s'entretenait avec la jeune Agathe que de son cher Lussanville. Un

jour la gouvernante entre auprès d'elle d'un air effrayé. «Ma chère

fille! lui dit-elle, nous sommes perdues: monsieur Apatéon, qui sans

doute aura lu la lettre que j'écrivais à Lussanville, ne m'en avait

rien témoigné: mais il vient de découvrir qu'on lui a repris votre

portrait et le reste; il est furieux: et pour comble de malheur, il

est instruit, je ne sais comment, que vous êtes dans paris: point de

milieu; ou retomber entre ses mains, ou bien épouser l'aimable

Satinbourg. Il feint de ne me pas soupçonner: il m'a confié qu'il

allait tout employer pour vous ravoir en sa puissance; et s'il ne peut

en venir à bout, il doit... Ma chère fille, ce mot me fait frémir...

vous faire regarder comme une fugitive, une... Le scélérat!... je

dévoîlerais sa conduite, s'il osait le faire: mais il n'a parlé de la

sorte que pour m'épouvanter... Chère Fanchette, déterminez-vous:

donnez la main à Satinbourg: il vient d'instruire sa mère, de la

gagner: elle consent à tout. Je leur ai montré l'écrit dont votre père

me fit dépositaire dans sa dernière maladie: la boîte qui le renferme,

faite de la forme et de la petitesse du soulier de votre mêre,

lorsqu'elle avait votre âge, a frapé madame Satinbourg; elle l'a

reconnue: dans leur jeunesse, la plus tendre amitié les unissait, elle

était de tous ses secrets: Elle nous a raconté comment votre père

ayant vu ce joli soulier chez celui qui le fesait, demanda le nom de

la jeune personne qui devait le porter: il l'aprit, vit la belle

Fanchette Rosin, brûla pour elle, et résolut de tout faire pour

obtenir sa main. Ce fut lui, qui pour conserver toujours l'image de ce

soulier délicat, qui fut l'occasion de son amour, fit faire cette

boîte parfaitement semblable. «Voilà comme l'avait mademoiselle Rosin,

a-t-elle ajoûté: et la fille?...--Ah! maman, a vivement interrompu

Satinbourg, elle est plus belle encore: si vous voyiez le sien!»

Madame Satinbourg a souri: elle ne s'est plus fait presser. Nous avons

consulté sur la dernière disposition de votre père: les _conseils_ ont

dit qu'elle était suffisante pour rendre votre mariage valide, sans

l'aveu de monsieur Apatéon. Venez, ma fille, dans les bras de votre

époux... Vous hésitez, Fanchette!... Ah! quels malheurs mon aimable

fille, tu vas attirer sur toi!... Vien, ma chère fanfan... Ton amant

m'aurait suivie, si je ne l'en avais empêché; mais je n'ai pas voulu

qu'il fût témoin de ce premier moment.» Fanchette troublée, émue,

indécise, donnait des larmes à Lussanville, et tâchait de se

déterminer pour Satinbourg. Elle avait ces mules, présent de son

premier amant; la jeune fille trouvait à s'en parer une inexprimable

volupté. Elle se lève; peut-être allait-elle accompagner sa bonne: ses

yeux se fixent sur ce don de Lussanville: son cœur se serre: elle

frissonne. «Eh! c'est donc pour un autre, cher amant, s'écrie-t-elle,

que tu voulus m'enbellir!... Non, non, ma bonne...--Ma fille, tu veux

donc m'accabler?--Qu'il espère, s'il le faut, mais il n'est pas tems

encore de me donner.»

Tout ce que la gouvernante put ajouter ne fit point changer de

résolution à la belle Florangis. Le tems se consumait: Satinbourg,

inquiet de ne pas les voir arriver, craint quelqu'accident: il se

rend chez sa maîtresse; il trouve la gouvernante à ses pieds, qui la

conjurait de se laisser persuader. La jeune fille embrassait sa bonne,

et la priait à son tour de lui donner quelques jours encore pour se

déterminer. «Tout ce que mademoiselle voudra, dit Satinbourg: pourquoi

la mortifier en la pressant trop? Adorable Florangis, continua-t-il,

puis-je du moins concevoir quelqu'espérance?» Fanchette le regarda

d'un œil serein. «Eh-bien! pour toute réponse, ajouta-t-il, j'ose

demander une faveur: ce précieux portrait que votre bonne vous a

rendu...» Fanchette baissa les yeux en rougissant. «Je ne veux plus

rien, s'écria Satinbourg: mon adorable maîtresse, je m'en remets à

vous pour mon bonheur: vous disposerez de mon sort; il ne saurait être

en de meilleures mains.--Je rougis, monsieur, répondit l'aimable

fille, de faire si peu pour mériter les sentimens que vous me montrez:

mais j'ose vous assurer, que s'il est quelque moyen d'occuper dans mon

cœur une seconde place, aprês la mémoire de monsieur de Luss... de

celui que je regardais comme mon époux, c'est la route que vous

prenez.--Je suis trop heureux, reprit le jeune homme. Allons, madame,

dit-il à la gouvernante, porter cette réponse à ma mère: elle lui fera

connaître tout le prix du cœur de mademoiselle: et nous, prenons

d'ailleurs toutes les précautions pour la préserver des malheurs qui

la menacent.» En sortant, Satinbourg remarqua que la jeune Agathe

avait les yeux humides.

«Ah mon amie! dit cette fille à Fanchette, je ne suis pas étonnée que

vous aimiez si tendrement encore votre cher Lussanville: si monsieur

Satinbourg m'avait recherchée, que je l'eusse perdu, je ne m'en

consolerais jamais. Heureuse celle dont il sera l'époux!--Ma chère

Agathe, répondit l'aimable Florangis, l'aimerais-tu?--Non... car l'on

n'aime pas lorsque l'on est sans espérance.--Mais si tu pouvais

espérer?--Si je pouvais espérer?... je préférerais monsieur Satinbourg

à tout l'univers.--(O ciel! dit Fanchette, tu m'offres un moyen de

rester libre, sans être ingrate et dure. C'en est fait, je suis

décidée). Écoute-moi, mon Agathe; par reconnaissance envers ce

jeune-homme, par respect et par déférence pour ma bonne, j'allais me

donner: mais il sera plus heureux avec toi, qu'en épousant une fille,

dont le cœur est rempli... Si j'ai quelque pouvoir sur Satinbourg...»

La marchande qui monta, intérompit cette conversation, qui fut suivie

de ce qu'on verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXXII

_Comme un dévot oprime l'innocence._

«DES gens environnent la maison, ma chère Fanchette, dit la marchande,

et le tartufe Apatéon les conduit. Tâchons, ma fille, de nous dérober

à ce nouveau danger.» La jeune Florangis se lève; elle allait suivre

sa maîtresse: Apatéon, escorté de quelques estafiers, se présente.

«Doucement, lui dit-il, doucement, ma chère fille... Mais ne vous

effrayez pas. Je bénis le ciel, qui permet que je vous revoye, et que

je prenne encore le soin de vous diriger dans un chemin sûr, loin des

embuches des séducteurs, à l'abri des écueils de ce monde

corrompu.--Je vous remercie de vos soins, monsieur, reprit Fanchette

d'un ton ferme, et je vous dispense de me prodiguer vos bontés.--Ah!

ah! ma chère fille, point d'humeur: vous avez l'expérience que vous

n'êtes pas ici sûrement; et de petites avantures assez bruyantes pour

scandaliser le prochain, me font un devoir de vous en ôter... Ne

m'intérompez pas, je vous prie... Et comme j'ai prévu que l'habitude

d'une vie libre dans cette maison, vous la rendrait plus agréable que

la mienne, où règne une régularité peut-être gênante; où l'on est

obligé d'aller aux offices, de faire de bonnes œuvres, de se

mortifier; que j'ai jugé que vous pourriez témoigner quelques petites

repugnances à vous remettre sous ma conduite: pour obvier à tout, et

trancher une multitude de difficultés, de débats, de menus détails,

qu'occasionnerait l'esprit de contention et d'indocilité que l'on

contracte en fréquentant les gens du monde, de quelque bon caractère

que l'on soit doué, naturellement et par l'aide d'en haut, je me suis

muni; non par des vues de méchanceté, ou que je l'aie cru nécessaire;

mais, comme je vous l'ai fait sentir, pour opérer votre bien d'une

manière plus prompte, plus efficace pour vous, moins sujette à exciter

chez moi le trouble et l'émotion que produisent inévitablement les

altercations, les petites difficultés; et, que sait-on? une résistance

absolue: Je me suis, dis-je, muni d'un petit ordre, en bonne forme, du

magistrat, et me suis fait accompagner de ces messieurs, pour que les

choses se fassent sans tumulte; et que si quelques-uns de ceux

auxquels vos dangereuses beautés inspirent des desirs criminels,

avaient dessein de me troubler, dans l'œuvre pieuse et charitable que

je fais, ils en fussent détournés par la crainte de dieu et celle des

hommes. Vous voyez que les retards seraient inutiles; il faut me

suivre.»

Que mon lecteur ne s'en prenne point à moi, si le discours de ce

scélérat le révolte: tel est le langage de tous ceux qui couvrent

leurs injustices du voîle de la religion. Apatéon fait enlever

Fanchette malgré sa résistance. La jeune Agathe s'attache à son amie;

on ne peut les séparer. «Laissez, laissez, dit Apatéon, d'un ton

benin, ravi de joie d'en empaumer deux au lieu d'une: la bonne œuvre

sera double.» La marchande désespérée, s'écrie qu'on lui ravit sa

fille. Mais on ne l'écoute pas: l'officier qui commandait les

satellites, est persuadé qu'elle sera mieux entre les mains de

monsieur Apatéon, que chez sa mère. Une voiture attendait. Le sensuel

vieillard y monte avec Fanchette et sa compagne.

Dans ce moment, les deux inconnus dont j'ai parlé, et qui par hazard

traversaient la rue où demeure la marchande de modes reconnaissent

monsieur Apatéon et la belle Florangis: ils veulent les aborder: mais

les gardes qui sont aux portières les repoussent, donnent le signal du

départ; on court à toutes brides. L'asiatique et le gouverneur de son

fils ne pouvaient revenir de leur étonnement: ils retrouvent la jeune

beauté qu'ils ont vainement cherchée: ils la revoient avec Apatéon,

leur ancien ami, environnée de sbires comme une prisonnière: ils se

regardent: «Est-ce un songe, se disent-ils, ou sommes-nous dans le

pays des fées?»

Si des raisons particulières, qu'on saura quelque jour, n'avaient

empêché l'inconnu que le petit pied de Fanchette charma, de revoir les

connaissances qu'il avait à Paris, que de courses pour lui, de transes

à Néné, de périls à Fanchette, n'aurait-il pas évités!

Cependant le dévot Apatéon et les deux jeunes beautés qu'il a ravies,

arrivent le soir dans une jolie maison à 7 lieux de la capitale.

CHAPITRE XXXIII

_Le succês ne suit pas toujours le crime._

Ç'AURAIT été manquer son but que de se démasquer sur le champ.

Apatéon, quoique sûr d'être connu de Fanchette, se conduisit à son

égard de la même manière, que s'il eût espérée de pouvoir en imposer

encore.

Il plaça d'abord les deux jeunes filles dans une même chambre, dont il

prit la clef. Ensuite il congédia son escorte: soupa sobrement avec

deux perdreaux, une douzaine d'alouettes, ortolans, cailles en pâté,

filets de passereaux en salade, deux bouteilles de vin bonnois: à son

dessert, composé d'excellentes compotes, et de toutes les confitures

imaginables, on dit qu'il ne sabla qu'une bouteille d'aï: en quittant

la table, il alla respirer dans un vaste parterre le parfum des

fleurs, et méditer en digérant sur ce qu'il ferait des deux pouponnes

qu'il avait eu l'adresse d'enlever sous la protection des loix.

Fanchette lui tenait furieusement au cœur. En voyant la lettre de la

gouvernante à Lussanville et le billet de Fanchette, il s'était assuré

de deux choses également importantes: que sa pupille avait été

sensible; et que Néné seule avait favorisé l'évasion de la jeune

Florangis; mais comme il était content du service de la bonne, il

résolut de n'en tirer aucune vengeance: (quel sacrifice pour un

dévot!) et de se contenter à l'avenir de lui cacher soigneusement sa

jolie pupille, en la conduisant dans cette maison, inconnue à sa

vieille gouvernante.

Il comprit bientôt combien il lui serait difficile de réduire

Fanchette: il n'ignorait aucun des assauts que l'aimable fille avait

essuyés: mais cette opiniâtre résistance augmentait ses charmes aux

yeux du luxurieux dévot. Il fit servir somptueusement les deux amies;

leur permit de se promener dans le jardin; affecta beaucoup de douceur

et de bonhommie: à l'exception du premier soir, il mangea toujours

avec elles. Si Fanchette avait encore eu sa première ignorance, elle

aurait été la dupe de ce rusé vieillard. Dês le lendemain, il lui fit

rendre tous ses atours, et pour la forcer à s'en servir, il fit

disparaître les habits qu'elle portait lorsqu'on l'avait enlevée. Il

eut les mêmes soins et les mêmes égards pour Agathe; plusieurs jours

se passèrent sans qu'il y eût aucun changement dans la conduite

d'Apatéon et dans leur sort.

L'état de l'aimable Florangis n'avait rien de pénible: elle se

promettait bien que le vieillard ne gagnerait rien auprês d'elle par

la ruse, et donnait à la jeune Agathe de sages conseils. D'un autre

côté, le souvenir de son cher Lussanville l'occupait: elle n'était pas

fâchée de se dérober, au moins pour quelque tems, à l'empressement de

Satinbourg, et même aux importunités de sa bonne. Tout, jusqu'à leurs

traverses même, tourne à l'avantage des vrais amans. La jeune Agathe

répandait aussi dans le sein de son amie, les secrets de son cœur.

«Plut-à-dieu (lui disait-elle quelquefois, sans prendre garde qu'elle

déchirait l'âme de Fanchette) que vous pussiez encore être à votre

cher Lussanville, et que moi j'eusse touché Satinbourg!» La belle

Florangis regardait son innocente et naïve amie, et, les yeux remplis

de larmes, souriait pourtant encore à son ingénuité.

Cependant la tranquillité dont elles jouissaient, était un calme

trompeur. Un soir qu'elles prenaient le frais dans le jardin, elles

aperçurent en l'air les fusées d'un feu d'artifice qu'on tirait dans

la cour. Curieuses, comme le sont toutes les jeunes filles, Fanchette

et la vive Agathe courent vers un balcon, pour jouir plus à leur aise

d'un spectacle inattendu. Mais à peine Fanchette y met le pied, que

tout s'enfonce: elle fait un cri perçant: Agathe au désespoir,

s'élance pour se précipiter aprês son amie: Apatéon était derrière

elle; il la retint, et la laisse entre les mains de ses gens, qui

l'éloignèrent.

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 9 / 18 段