Lorsque Fanchette eut ôté tous ces objets de devant ses yeux, la

gouvernante arriva. Cette bonne femme profitait du premier moment de

liberté, pour accourir auprès de sa pupille. «Ah! ma bonne, lui dit

l'aimable Florangis, qui l'aurait pensé! j'étais si contente le matin!

j'avais eu tant de plaisir à me parer! Je le fesais pour Lussanville,

qui ne devait pas me voir, mais qui toujours est présent à mon esprit:

et peu s'en est fallu, que ces dons si chers de celui que j'adore,

n'aient été les témoins de ma honte.--Ma chère fanfan, lui répondit

la bonne en la caressant, j'en frissonne encore. Aimable petite! quel

malheur! et qui l'aurait prévu! Mais ton amant va revenir: nos lettres

sont parties... il ne faut pas qu'il attende les deux années: je veux,

crainte de nouveaux malheurs, vous voir mariés dês qu'il sera de

retour. Il pourra gagner son tuteur.--Ma bonne, il ne le gagnera

pas.--Il le faudra bien cependant: mille raisons m'engagent à presser

votre union: l'accident d'hier a fait du bruit: monsieur Apatéon

ignore la part que j'y prens: il m'a parlé de manière à me faire

penser, qu'il soupçonne ma chère Fanchette d'être l'héroïne de cette

tragique avanture: on vous a dépeinte: vous êtes si belle, qu'on ne

peut guères s'y méprendre; et ce pied charmant, que tout le monde

regarde comme unique, on ne l'a pas oublié; monsieur Apatéon l'aura

reconnu. Je viens de prévenir votre maîtresse: elle ne doit plus

souffrir que personne vous voie, pas même les femmes: Cependant nous

en exceptons le jeune Satinbourg, auquel le service qu'il nous rendit

hier, son empressement à nous secourir, et son zêle doivent faire

accorder cette distinction.» Sans attendre la réponse de Fanchette, la

gouvernante se hâta de la quitter, pour retourner chez le voluptueux

vieillard.

«Ma bonne est imprudente, disait Fanchette, en la voyant sortir:

Hélas! ne voit-elle pas que tous les hommes deviennent auprês de moi

téméraires ou furieux.--Ah! mon amie, lui dit vivement la jeune

Agathe, Satinbourg ne leur ressemblera pas.--Tu ne les connais pas,

mon Agathe, ces hommes...» Et le jeune-homme se présente.

La présence d'Agathe rassurait Fanchette. «Me sera-t-il permis,

mademoiselle, dit le jeune garçon marchand, de montrer tout l'intérêt

que je prens à ce qui vous touche. Ne voyez en moi qu'un homme qui

vous est entièrement dévoué: Non, mademoiselle, tous vos amans ne sont

pas téméraires: il en est à quî vous inspirez le plus profond respect,

aussi bien que le plus violent amour: Tel est celui qui maintenant a

l'honneur de se présenter devant vous. Vous êtes la fille d'un

confrère; je vous ai offert de vous rendre à l'état de vos parens: Je

vous fais encore la même proposition; mais, si vous refusez d'être mon

épouse, j'ose espérer que vous me permettrez de vous regarder comme

une sœur chérie: et ce qui ne me serait pas permis au premier titre,

je vous conjure de me l'accorder au second.» Fanchette ne fut jamais

insensible aux bons procédés. Celui de Satinbourg la toucha. Elle lui

découvrit l'état de son cœur, et l'honnête jeune-homme n'en parut pas

refroidi. «Si jamais, ajouta-t-il, mademoiselle, le sort vous

empêchait d'être à ce mortel heureux, souvenez-vous alors qu'il est un

homme au monde qui vous adore, dont la félicité dépend de vous

seule.» Et sans insister davantage, il se retira.

«Il est bien estimable, s'il est sincère, dit la jeune Agathe.»

Fanchette lui répondit: «Ah! si tu voyais Lussanville!... comme il est

tendre, respectueux, fidèle, généreux! et si tu savais tout ce que je

lui dois!» Et l'aimable fille se retraçait la conduite de son jeune

amant, lorsqu'il l'avait arrachée des mains du brutal financier.

Jeunes-gens, ah! daignez m'en croire; ce sexe charmant, injustement

méprisé, plus qu'on ne le croit est ami de la vertu: pour une

messalline, qui cherche, par une feinte modestie, à faire naître

l'audace, et qui méprise quiconque n'est pas téméraire, il s'en trouve

mille dont un procédé décent nous acquiert l'estime, et captive le

cœur[25].

CHAPITRE XXVII

_Danger plus grand que tout ce qu'on a vu._

EN recevant la lettre de son amante, Lussanville quitte bayonne, et

reprend à la hâte la route de paris. Il courait nuit et jour: mais

occupé des idées les plus riantes, il ne sentait pas la fatigue. «Je

vais donc revoir ma divine Florangis,» se disait-il à tout moment, et

ce nom de la beauté qu'il aime lui rend toute sa vigueur. Quelquefois,

il tire le portrait de Fanchette; ses yeux, qui s'y fixent avidement,

y semblent collés; ils se remplissent de larmes délicieuses: il porte

à sa bouche le tissu des cheveux de sa belle maîtresse: Quelquefois

aussi l'autre présent de cette amante fidelle l'occupe à son tour.

«Ah! que tout est précieux, lorsqu'il vient de ce que l'on aime,

s'écriait-il. Adorable Fanchette, ces bijoux t'ont donc embellie!

précieux gages vous avez porté celle que j'adore: vous avez pressé le

pied mignon de la divinité de mon cœur; quelle volupté de vous

toucher!... quelle grâce ils ont[26]!... Ah! c'est de Fanchette qu'ils

la tiennent.»

C'est ainsi que Lussanville passa trois jours et autant de nuits. De

son côté la belle Florangis ne s'occupait que de ce tendre amant. Néné

venait en passant de lui remettre ce court billet,

_Divine Fanchette, votre époux vole à vos pieds, le 15 il verra

tout ce qu'il aime._

DE LUSSANVILLE.

(et c'était ce jour-là même) lorsqu'un homme chargé d'une lettre pour

Fanchette la donne à la marchande: celle-ci la remet à la jeune

Florangis, qui ne put cacher sa joie, en reconnaissant la main de

Lussanville. Il l'instruisait qu'il venait d'arriver, mais qu'une

indisposition subite l'empêchait de voler auprês d'elle. Il la

conjurait de vouloir bien lui rendre une visite avec sa bonne.

L'aimable fille émue, troublée, croit la maladie de son amant plus

sérieuse qu'il ne le dit, et ses larmes coulent. L'embarras était de

faire avertir la bonne qui venait de retourner chez monsieur Apatéon.

L'aimable Agathe s'offrit de lui rendre adroitement ce service. La

jeune fille part; et dans un instant, elle revient avec la

gouvernante, qui fut de l'avis de Fanchette, de ne pas différer un

moment de se rendre auprês de Lussanville. Florangis était parée comme

le jour de la cruelle catastrophe de Dolsans; Agathe et la bonne

avaient eu la précaution d'amener une voiture: elles y montent; la

jeune amie de Fanchette sentait une envie démesurée de les

accompagner; mais elle n'osa leur en faire la proposition: elle ne les

vit s'éloigner qu'avec une douleur secrette.

Elles avaient à peine traversé deux rues, qu'un embarras les arrêta;

les cochers jurent, descendent, et se battent: au milieu d'un vacarme

propre à rendre les gens sourds, un inconnu ouvre la portière de la

voiture où Fanchette était avec sa bonne, l'en arrache, malgré les

cris qu'elles poussaient toutes deux, s'élance avec elle vers un

équipage leste dans lequel un jeune-homme les attendait, l'y place, et

dans un clin-d'œil le vacarme cesse, l'embarras se dissipe, l'homme

et le carosse disparaissent.

Cet indigne raviseur était le marquis de C***; Fanchette désespérée

veut se jeter hors de la voiture au risque d'être brisée sous les

roues. Le marquis la retenait, et tâchait de l'adoucir par les plus

tendres discours: mais tout aigrissait la douleur d'une amante fidelle

et passionnée, qu'il arrache au plaisir de revoir celui qu'elle adore.

Bientôt on gagne la campagne, et Fanchette se trouve dans la solitude,

à la merci d'un homme assez peu délicat pour employer l'enlèvement.

Pour augmenter sa terreur on arrive devant une maison jolie, vaste,

isolée, et l'on arrête: on épuisa vainement les raisons et les

prières, pour engager Fanchette à descendre; il fallut encore employer

la violence: En se débattant, une des mules de la belle Florangis

sortit de son pied, et personne ne s'en aperçut. On la porta dans

l'apartement le plus reculé de la maison. La, son étonnement fut

extrême, en apercevant ce même portrait dont elle avait fait présent à

son amant; la lettre qu'elle lui avait écrite, et l'autre don qu'elle

avait voulu qu'il tînt de sa main. Dans ce premier moment de surprise

elle crut qu'elle allait le voir lui-même, et cet espoir eût quelque

chose de flatteur: mais elle ne le garda guère.

Le marquis reparut: il s'aproche d'un air soumis, et lui présentant un

papier, il la prie de le lire. Un coup de foudre eût été moins

sensible pour Fanchette que ce funeste écrit. Son amant la _cédait au

marquis, et lui promettait de la tromper par un billet de sa main,

pour l'engager à sortir et faciliter l'enlèvement: il ajoûtait, que

pour preuve d'une parfaite indifférence, il lui remettait les présens

qu'il tenait d'elle. Il lui parlait ensuite des plaisirs qu'il goutait

avec une autre maîtresse, et finissait par l'exhorter à ne pas

soupirer trop long-tems._ Les larmes de la tendre Florangis inondèrent

ses belles joues: «Le cruel! dit-elle en sanglotant, m'ôte son cœur,

et du même coup, il veut m'arracher l'innocence!... Eh voilà donc les

hommes! Le seul que j'ai cru pouvoir aimer, devient le plus

criminel!... O malheureux Dolsans tu fus moins coupable!» Une si rude

atteinte était au-dessus de ses forces: sa tête se pancha sur son

sein; ses beaux yeux s'éteignirent; la pâleur décolora ses joues de

rose... Et dans cet état, elle était belle encore.

On s'empresse autour de la belle Florangis; les cruels qui causaient

sa douleur ne purent lui refuser des larmes. On s'aperçut, en la

secourant, qu'il lui manquait une de ses mules. Le marquis la fit

chercher, mais inutilement. Fanchette rouvre enfin ces yeux dont les

regards touchans eussent attendri les plus féroces de tous les hommes:

mais dês qu'elle a reconnu ses ravisseurs, elle les referme

tristement, et demande au ciel que ce soit pour toujours.

Quel monstre, qu'un homme qui s'abandonne à des passions effrénées! O

sévérité sainte de nos loix! sans vous l'univers ne serait qu'un

coupe-gorge. L'infâme de C*** craint que la mort ne lui ravisse sa

victime. Il ordonne qu'on la mette au lit: des femmes se présentent

pour deshabiller Fanchette. «Ne l'espérez pas, leur dit l'aimable

fille, tant qu'il me restera quelque force pour me défendre.» En

prononçant ces mots, elle aperçoit un cabinet, dont la porte était

entr'ouverte: sans qu'on prévît son dessein, elle s'y jette, et

parvient à s'y renfermer. De C*** ordonne qu'on brise cette porte: ses

ordres ne peuvent être exécutés sur le champ; mais enfin ce dernier

refuge est enlevé à la malheureuse Fanchette. Sans avoir égard aux

prières qu'elle lui fait d'une voix éteinte, sans être touché de ses

larmes, qu'il brave par un sourire... oh! que de vices dévoîla ce

cruel sourire!... le marquis emporte la jeune Florangis dans son

apartement, et tous ses gens se retirent.

CHAPITRE XXVIII

_Nouveau désespoir._

FANCHETTE ne fut pas longtems seule avec le marquis. Le barbare se

disposait à satisfaire sa brutale passion, lorsqu'un bruit

épouvantable se fit entendre dans la cour, dont on venait d'enfoncer

les portes. Des gardes saisissent les domestiques du marquis; il

accourt; on l'arrête lui-même: La vieille gouvernante paraît: elle

nomme sa pupille; la demande à grands cris; s'élance de la voiture;

parcourt les apartemens. Et Fanchette, qui ne sait pas la cause du

tumulte qu'elle entend, tâche de rapeler ses forces, et de profiter de

la liberté qu'on lui laisse, pour fuir, et se dérober à ses

ravisseurs. Elle sort heureusement, et quoiqu'il fasse une nuit

obscure, prend au hazard la route de paris. Elle n'avait pas fait cent

pas, qu'elle aperçoit de loin deux hommes, qui quittent leurs chevaux:

ils les remettent à un troisième qui les éclairait, et s'avancent à

pied vers la maison, afin de ne pas être entendus. Tout effrayait

Fanchette; elle veut se détourner, pour n'être point remarquée; mais

elle marchait difficilement, ses pieds délicats étaient sans

chaussure, et les deux hommes l'avaient entrevue. Quelle fut leur

surprise et leur joie, en l'aprochant, de reconnaître la belle

Florangis! qui, de son côté, remettant Satinbourg et son camarade, les

conjure de la sauver. Satinbourg était aux genoux de la souveraine de

son cœur. «Adorable Fanchette, lui disait-il avec attendrissement,

vous, que tout l'univers devrait respecter, adorer! est-ce vous qu'on

réduit à fuir!... Quoi! mon bonheur permet que je vous serve!» Sans

perdre de tems les deux jeunes garçons font un brancard de leurs mains

qu'ils joignent, et plus légers que les vents sous ce fardeau

précieux, ils regagnent leurs chevaux; Satinbourg prend Fanchette sur

le sien et la tient dans ses bras; les deux amis regagnent paris, et

remettent la jeune fille chez la marchande.

Là, Satinbourg aprit à Fanchette qu'un billet de la bonne venait de

l'instruire de son malheur, en indiquant la maison devant laquelle une

de ses mules avait été trouvée. «J'ai volé, continua-t-il, dans la

résolution de périr ou de vous sauver. Damasville, aussi touché que je

l'étais, a voulu m'accompagner; et, par un bonheur dont nous

n'eussions osé nous flater, nous vous avons rencontrée.» Fanchette

avait besoin de repos: Satinbourg et Damasville, contens de la voir en

sureté, prirent congé d'elle.

«Ma chère Florangis, dit la marchande, dês qu'ils furent sortis, quel

nouveau malheur! sans monsieur de Lussanville, qui vient d'arriver,

et qui, par hazard, a trouvé votre mule à la porte de l'infâme

retraite de vos ravisseurs, jamais peut-être nous ne vous aurions

revue.--N'achevez pas de me percer le cœur, madame, reprit Fanchette:

ah! voila ce qui met le comble à mon infortune! Lussanville l'a

causée!... Pourquoi l'ai-je connu!... Il n'est donc point de marques

pour distinguer les perfides!... Qui l'eût pensé!... il paraissait si

sincère, si tendre!...» En même tems, d'une voix entrecoupée de

sanglots, elle raconte à la marchande ce qu'elle vient de voir...

Fanchette, pénétrée de douleur, accablée de la perfidie d'un ingrat,

fit couler les larmes de sa maîtresse sur son déplorable sort.

«Lussanville! vous m'avez trahie, disait-elle, inhumainement livrée,

vous que j'aimais!... Ah j'étais trop faible pour vous! une fille ne

doit jamais abandonner entièrement son cœur qu'à son époux... C'était

une faute, et le ciel m'a punie! O comble d'anéantissement et de

douleur! Je croyais, il y a quelques jours, avoir épuisé les coups du

sort... et je perds aujourd'hui autant que l'honneur et plus que la

vie; je cesse d'estimer ce que j'aime; celui dont je croyais être

l'épouse.» Et la jeune Agathe arrive: elle se précipite vers son amie;

la presse dans ses bras; la couvre d'un million de baisers; et lui

dit: «Ma Fanchette, tout ce que j'aime au monde aprês maman, c'est

vous!... vous! ma charmante amie!... ah! c'est vous!... j'ai pensé

mourir de douleur... Si je vous eusse accompagnée, j'aurais poignardé

ces infames!... Si vous aviez vu les transports de monsieur

Lussanville!... Mais d'où vient? ne le vois-je pas?... Quel bonheur!

qu'il vous ait arrachée des mains de ces scélérats!» L'infortunée

Florangis soupirait: cependant ces témoignages sincères de l'amitié la

plus tendre soulageaient son amère douleur.

La marchande et sa fille mettaient Fanchette au lit: des voitures

s'arrètent devant la boutique: la gouvernante éplorée, monsieur

Apatéon et le comte d'A*** en sortent. Heureusement la marchande eut

la prudence de dire tout bas à Néné: «Nous avons Fanchette.» La bonne

retint à peine un cri de joie, et fit signe de garder le secret.

Apatéon déclamait beaucoup contre les mœurs dépravées du siècle;

s'informait de la marchande comment Fanchette avait vécu chez elle;

demandait qui l'y avait placée? Celle-ci lui répondait: «Honnêtement,

monsieur, et comme la fille la plus aimable, la plus modeste et la

plus sage: C'est d'une dame âgée que je la tiens.» Et monsieur Apatéon

s'écriait: «Quel dommage!... Où la trouver à présent? et dans quel

état sera-t-elle?» En prononçant ces mots, il s'en allait. Le comte

d'A***, les yeux fixés contre terre, disait tout haut, pour qu'on

l'entendît: «Le traître de C***! il faut avoir bien peu de mérite,

pour recourir à de tels moyens! Que sera-t-elle devenue? Il n'est pas

un coin dans la maison du marquis que je n'aie tenu: Je vais avec mes

gens, passer la nuit à la chercher.»

Lorsqu'on fut débarrassé d'Apatéon et du comte, Néné vole auprês de sa

chère Florangis. Elle ne fut d'abord sensible qu'à la joie de la

revoir. Mais bientôt le malheur de Lussanville et l'impression qu'il

allait faire sur Fanchette s'offrit à son esprit. Les sanglots

l'étouffèrent. «Ah! ma bonne, lui dit l'aimable fille, l'eussiez-vous

pensé, qu'il était un monstre, plus dangereux pour moi que

les Apatéons, les financiers, Dolsans, et le cruel marquis

lui-même?--Qui?... que voulez-vous me dire, ma chère enfant?--Hêlas!

celui que j'aimais uniquement, et que j'aime encore peut-être...--Ah!

qu'il en était digne!...--Lui!...--Pauvre Fanchette!...--Ma

bonne!...--Il n'est plus.--Il n'est plus!...--Il a péri pour vous

sauver.--Lui, qui me livrait!...--Ah! malheureuse amante! on nous

avait trompées! le billet n'était point de lui: un faussaire avait

imité son écriture: l'indigne marquis vient de l'avouer lui-même, en

remettant à monsieur Apatéon les présens qu'il avait eu l'adresse de

faire voler à votre amant. Lussanville est mort en voulant vous venger

tous deux.» Fanchette n'entendait plus la fin de ce terrible

éclaircissement: éperdue, anéantie, son âme l'abandonnait. «Eh!

pourquoi lui dire à présent tout cela, s'écriait la jeune Agathe en

pleurant! voulez-vous donc la faire mourir?» L'évanouissement de la

tendre Florangis dura longtems: ce ne fut qu'avec beaucoup de peine,

et par des soins multipliés, qu'on put la rapeler à la vie.

«Cher amant, s'écria-t-elle, en reprenant ses esprits! que je suis

coupable! Ah Lussanville! mon amant, mon époux, toi, qui règnes sur

mon cœur, je t'outrageais; j'avais l'injustice de croire tes ennemis,

et de t'accuser! Il ne me reste plus qu'à mourir.» Fondantes en

larmes, la vieille gouvernante et la sensible Agathe, la conjuraient

de modérer sa douleur. «Aye pitié de ma vieillesse, ma chère fille,

lui disait Néné: n'empoisonne pas mes derniers jours.»

CHAPITRE XXIX

_Il y a du remède à tout._

UN récit, quelque triste qu'il soit par lui-même, suspend toujours un

peu le sentiment de ses maux dans celui qui l'écoute et dans celui qui

le fait. Néné sans doute ignorait cette maxime: cependant elle agit

comme si elle l'avait connue[27].

Fanchette sanglotait, et gardait le silence: Agathe la caressait; et

la bonne commença de raconter ce qui s'était passé. «Lussanville

accourait à paris, ma chère fille; il n'en était plus qu'à quatre

lieues: le marquis, depuis la proposition, qu'il fit à votre

maîtresse, de concert avec le comte d'A***, épiait toutes nos

démarches; il découvrit que monsieur de Lussanville était aimé: il

entretenait à la suite de votre amant un homme qui suivait ses

démarches, et ce malheureux l'instruisait de tout, de manière que le

marquis n'ignorait pas même l'heure à laquelle monsieur de Lussanville

devait arriver à paris. Il fut l'attendre dans une terre à quatre

lieues; et lorsqu'on l'avertit qu'il passait, il le fit environner par

ses gens déguisés, qui lui volèrent les présens qu'il tenait de vous

et jusqu'à vos lettres: il leur était ordonné de remettre le tout dans

la maison du marquis où l'on vous a conduite, et de retarder

Lussanville durant quelques heures. Ce scélérat profitait de

l'intervalle pour se rendre à paris, nous attirer hors de chez votre

maîtresse par un faux billet, et s'emparer de sa proie. Il n'a réussi

que trop facilement, hêlas!

«Vous étiez entre les mains du perfide marquis, et le tems fixé pour

laisser échaper Lussanville était écoulé. Il fit tant de diligence,

lorsqu'il se vit libre, que peu s'en fallut qu'il ne se rencontrât

avec vos ravisseurs à la porte de la maison de campagne. Il avait

aperçu de loin beaucoup de monde en ce lieu; un mouvement de

curiosité fit qu'en passant, il jeta les yeux sur cet édifice

élégamment bâti: il découvre à terre quelque chose qui brillait;

c'était la broderie de la mule que vous aviez perdue. Lussanville la

fait ramasser; il la reconnaît, et ne sait que penser: mais il vole

toujours vers paris. En arrivant, sans descendre de sa chaise, il

ordonne qu'on le conduise ici. Il m'y trouve noyée dans mes larmes, et

traçant d'une main tremblante un billet pour monsieur Satinbourg: Je

l'instruis en deux mots: il est hors de lui; m'aprend à la hâte ce que

je viens de vous raconter; et cet indice qu'il avait entre les mains

devient une certitude dês que je l'assure que vous étiez sortie avec

ce présent qu'il vous a fait. Il me promet de me reprendre, va

chercher main-forte, revient, et lorsque nous montions en voiture,

j'aperçois monsieur Apatéon. Je n'étais plus à moi-même: «Suivez-nous,

monsieur, lui criai-je, on vient d'enlever Fanchette!» Nous allons à

toutes brides: Et le comte d'A***, qui par hazard m'avait entendue,

nous suivait aussi.

«Nous arrivons: l'on frape vainement: l'on enfonce les portes: je

m'élance la première dans la maison: je vous y cherche sans succès, et

je m'arrache les cheveux: monsieur de Lussanville, l'hypocrite

Apatéon, le comte, tous paraissent désirer également de vous

retrouver. Inutile empressement! Le marquis lui-même est surpris: il

se figura pouvoir nier qu'il vous eût vue: on l'aurait peut-être cru:

mais Lussanville trouva votre autre mule en présence de tout le monde

dans l'apartement du marquis. Il devient furieux: «C'est fait de ta

vie, s'écrie-t-il, en s'élançant sur de C***, si tu ne rens celle que

tu as indignement ravie, et que tu nous caches encore.» Le marquis le

regarde avec un souris amer. Il convient de son forfait, brave

Lussanville, en fesant à monsieur Apatéon l'aveu de ses fourberies, et

dit à demi-bas à votre amant: «Viens me la disputer, cette fille si

belle.» Apatéon seul entendit ce mot fatal, et n'en prévint pas

l'effet! Tous deux s'éloignent, et dans le moment le comte d'A***

s'écrie qu'il vient de voir Lussanville tomber. Nous accourons tous:

son sang... ah ma chère fille! j'en frissonne encore... son sang

rougissait la terre: mais les gens du marquis (aparemment pour dérober

la preuve du crime de leur maître) les ont fait disparaître tous deux;

nous n'avons pu retrouver ni Lussanville ni son ennemi. Je me

désespère, je cours, je reviens: je trouve monsieur Apatéon et le

comte dans l'apartement du marquis, tranquillement occupés à lire les

billets qu'on avait volés à Lussanville. Le vieux tartufe reprenait

votre portrait et les autres gages que votre amant tenait de vous. Il

considérait votre mule: «Ah la petite coquette! disait-il au comte

d'A***: voyez comme elle connaît tous ses avantages! elle ne trouve

rien de trop galant, pour orner ce qu'elle a de plus séduisant et de

plus mignon!--Il est bien question, monsieur, de ces plates remarques,

dans ce séjour d'horreur, ai-je dit avec indignation! La pauvre enfant

n'est peut-être plus!..» Le composé vieillard a rougi, et nous vous

avons cherchée de nouveau tous deux. Enfin rebutés, accablés de

lassitude, nous avons donné des gardes aux gens du marquis, et nous

sommes revenus, en nous promettant de retourner le lendemain.

«Ma Fanchette, quelle joie pure j'eusse ressentie, lorsque je vous ai

retrouvée dans cette maison, si Lussanville... Hêlas! chère Fanchette,

vous êtes tout pour moi; et je vous retrouve... Au fond de mon cœur,

j'éprouve une satisfaction... Ma fille! si tu le voulais, je pourrais

la gouter quelques momens... Modère ces larmes, mon adorable fille, et

daigne vivre pour celle qui t'a servi de mère... Ma chère pouponne,

quelle main bienfesante t'a ramenée dans cet asile?--Satinbourg et

Damasville, ma bonne.--Satinbourg!... ah! raconte-moi, chère fanfan,

comment... par quel bonheur...» L'aimable Florangis fit à sa bonne le

récit de tout ce qui s'était passé, et la vieille Néné bénit cent fois

le ciel qui sauve l'innocence. «Ce pauvre Satinbourg, s'écriait-elle!

ah! Fanchette!... mais je ne vous dis rien encore... ma chère

Fanchette, le ciel ne vous destinait pas à Lussanville... Allons... ma

fille, il faut se soumettre. Combien en est-il de plus malheureuses

que vous! on dit bien vrai qu'il y a du remède à tout, hors à la

mort...--Ah! ma bonne, laissez-moi pleurer, gémir,... j'ai tout

perdu!--Oui, ma chère fille; affligeons-nous toutes deux: jamais l'on

n'eut de sujet plus légitime.»

CHAPITRE XXX

_Ce qui console les amans affligés._

«Y PENSEZ-VOUS, madame, dit la jeune Agathe à la bonne Néné? au lieu

de la consoler, aprês l'avoir désespérée, vous lui montrez toute votre

douleur! n'a-t-elle pas assez de la sienne?--Hêlas! ma chère Agathe,

elle n'est que trop vive: et je la partage pour la modérer.--Ah

plût-à-dieu que je pusse la diminuer par là; bientôt ma tendre amie

n'en éprouverait plus!» Et le jour les retrouva toutes trois

gémissantes et désolées.

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 8 / 18 段