LUSSANVILLE, transporté de joie d'avoir garanti son amante de l'audace

cynique d'un libertin opulent, la pressait dans ses bras, et lui

disait: «Chère Fanchette, sans le malheur qui me bannit loin de vous,

vous étiez perdue. Prêt à partir, j'ai voulu ce matin vous revoir une

fois encore: j'ai remarqué que vous sortiez seule: si votre bonne, ou

votre jeune compagne eussent été avec vous, je n'aurais pas hésité de

vous aborder; mais vous étiez seule; j'ai craint de vous déplaire. A

l'église, j'étais derrière vous. Heureusement, j'ai reconnu l'infâme

agent de mon oncle, lorsqu'on vous a enlevée. J'ai volé sur vos pas:

il a fallu faire violence à la valetaille qui le sert et l'imite dans

ses vices, avant de parvenir jusqu'à ses apartemens secrets, consacrés

à la séduction et à la débauche. Je bénis mon infortune, qui sauve ce

que j'aime. Mais, hêlas! faudra-t-il vous fuir?--Mon cœur en gémit,

partez: oui, cher amant, puisque vous l'avez résolu; je l'exige; mais

ne desespérez plus.....--Ciel! qu'entens-je! Belle Fanchette! vous me

rendez la vie.....» Sa bouche se colla sur la main de son amante:

ensuite, il leva les yeux sur elle: ils ne parlèrent plus; mais ils se

regardèrent... si tendrement!... Lussanville essuya les larmes qui

coulaient encore. On arrive chez lui. Fanchette craignait d'entrer

dans la maison de son amant: mais sa mule était égarée, et sa parure

dans un étrange désordre; elle redoutait de paraître ainsi chifonnée

aux yeux du jaloux et pénétrant Dolsans: elle dit à Lussanville: «Je

me fie à votre bonne foi;» et lui donna la main. La belle Florangis

n'eut pas lieu de s'en repentir. Le tendre Lussanville nageait dans la

joie de voir chez lui la souveraine de son âme. «Pourquoi devez-vous

en sortir, lui disait-il, de ces lieux où vous règnerez un jour!

divinité de mon cœur! c'est ici que vous serez chérie, adorée du

plus tendre des époux.» Fanchette sourit: la joie commençait à ranimer

son âme abatue. Elle avait son portrait, que Dolsans venait de finir

durant sa convalescence, et qu'il se flatait de recevoir de la main de

Fanchette; il était dans la même boîte que celui de sa mère; elle y

joignit un brasselet, qu'elle-même avait tissu de ses beaux cheveux;

et ce présent fut pour Lussanville. Elle lui redemanda sa jolie

chaussure, mais ce ne fut que pour la lui rendre. Lussanville, de son

côté, la pria de recevoir des mules magnifiquement brodées, faites sur

le modèle qu'il avait entre les mains: ce présent était nécessaire à

Fanchette; mais il lui plut indépendamment de cela; elle ne le déguisa

point: elle accepta de même la boîte de bijoux que son amant avait

prié la bonne Néné de garder; elle lui promit de se parer de ses dons.

Faveurs innocentes et précieuses! ah que vous avez de charmes pour les

cœurs tendres!... L'aimable jeune homme, pénétré de reconnaissance,

disait à sa charmante maîtresse: «Mon adorable épouse, nous devrons le

plus grand de nos biens à nos malheurs.»

Après avoir examiné le portrait de Fanchette, Lussanville jeta les

yeux sur celui de madame Florangis; il fut surpris de le trouver si

richement orné: Il allait le baiser; il pousse un cri: «Quoi! dit-il à

son amante, voila l'image de celle qui vous a donné le jour!... ô

ciel!... Mais vous m'en devenez plus chère... Oui, divine Fanchette,

et le père, et le fils... le même pouvoir les a soumis. Mais la

passion de mon père était illégitime, et fut aussi malheureuse

qu'extrême. S'il avait été témoin de la ruine de celle qu'il adorait,

il l'eût réparée... son fils va le faire... Belle Florangis! quelles

nouvelles chaînes ne formerait pas cette découverte, si quelque chose

pouvait augmenter mon attachement pour vous.» Lussanville baisa le

portrait: «Aimable mère de mon épouse, disait-il, oui, je vous adore:

on vous accuse de m'avoir ravi mon père; mais vous me donnez une

compagne qui fera ma félicité.» Fanchette écoutait Lussanville avec

étonnement: mais elle ne l'intérogea pas. Ils se regardèrent, et

s'attendrirent sur le sort de leurs parens; ils se dirent combien ils

les avaient aimés, et connurent que leurs cœurs honnêtes et sensibles

se ressemblaient.

Enfin l'aimable Florangis, remise du cruel assaut qu'elle venait

d'essuyer, suivie de son amant, retourna chez sa maîtresse: sa

présence calma les vives inquiétudes de la marchande de modes, et fit

cesser les alarmes de la jeune Agathe.

CHAPITRE XXIII

_Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire._

DOLSANS était rétabli; et, pour obéir à son amante, Lussanville

s'était éloigné. Fanchette, en revoyant sa bonne, lui fit part de ses

nouvelles dispositions. La gouvernante aimait Lussanville; elle avait

été cruellement peinée, lorsqu'elle avait apris la résolution

généreuse de sa pupille, mais elle ne la combatit pas: Elle fit alors

éclater toute sa joie: ensuite l'horrible danger que Fanchette avait

couru la fit trembler. Cependant monsieur Apatéon commençait à se

montrer. Il était nécessaire que la jeune Florangis ne sortît plus

qu'avec précaution.

Le peintre se promettait un bonheur sans mêlange. Si Fanchette le

recevait avec froideur, il espérait tout d'une âme si belle, lorsqu'il

pourrait faire parler le devoir. Il pressa son union: la marchande

secondait son neveu, et la jeune Florangis se crut perdue: elle

ignorait que monsieur Apatéon étant son tuteur, nommé par le testament

de son père, et la gouvernante substituée par un codicile secret, on

ne pouvait rien faire que de leur consentement: elle ne vit d'autre

moyen d'éviter un malheur irréparable, que l'imprudent aveu de son

engagement avec Lussanville: elle le fit avant de consulter sa bonne.

Dolsans devint furieux. Fanchette connut alors de quelles violences

rend capable un caractère jaloux: elle fut obsédée, tourmentée jusqu'à

l'instant où Néné, instruite de tout, sut parler à la marchande avec

fermeté, en la menaçant d'ôter Fanchette de chez elle, si l'on ne

voulait pas la délivrer des persécutions de Dolsans. «Quoi! maman,

disait la jeune Agathe, mon cousin serait cause que je perdrais mon

amie! si je le croyais, je ne l'aimerais plus.»

Si les fautes que fait commettre un amour malheureux n'étaient

excusables, Dolsans serait un monstre. Il se persuada, que s'il

parvenait à ravir à Fanchette la fleur de l'innocence, il obtiendrait

sa main facilement: il l'adorait; il se déguisait à lui-même

l'atrocité de l'action, par le motif qui la lui ferait commettre. Dês

qu'il se fut arrêté à ce coupable dessein, il parut tranquille: Il

voyait Fanchette, mais sans l'entretenir de son amour; il le

renfermait dans son cœur, et ses desirs contraints n'en acquéraient

que plus de violence.

Un dimanche, Dolsans ne paraissait pas: Fanchette charmée de son

absence, mit pour la première fois la robe achetée chez monsieur

Delaunage, se para plus qu'à l'ordinaire, saisit cette occasion de

remplir la promesse faite à Lussanville, releva sa beauté par les

diamans qu'elle tenait de lui, chaussa cette jolie mule, dont

lui-même avait imaginé les ornemens[22], et commit une nouvelle

imprudence. Elle nageait dans la joie: à chaque pas, elle se rapelait

son cher Lussanville. Pour la première fois, elle-même admira les

grâces de son joli pied. «Ah! si Lussanville était encore ici, se

disait-elle, que je serais flatée! Cher amant! puissé-je n'être vue de

personne, puisque je ne le serai pas de vous! je ne veux plaire qu'à

vous; comme mon cœur n'aime et ne desire que vous!» Ensuite elle

marchait; son cœur tressaillait. »Je suis toute à Lussanville, se

disait-elle; c'est ce cher objet de ma tendresse qui m'embellit.» Ces

agréables idées répandaient sur le visage de Fanchette un air

d'enjoûment, qui rendait sa beauté plus éblouissante encore, lorsque

Dolsans parut.

Il voit les dons de son rival: il pâlit: il dissimule sa rage (c'était

encore un défaut qu'il avait aporté d'Italie, que la dissimulation:

hêlas! nous prenons les vices de nos voisins, et nous laissons leurs

vertus: voila le triste fruit qu'une infinité de jeunes-gens retirent

de leurs voyages) et jure que Fanchette ne l'échapera pas. Cependant

au fond de son cœur né vertueux, cette beauté si touchante excitait

ses remords: il se retire à l'écart: «Que prétens-tu, malheureux

Dolsans, se disait-il? et pourquoi vouloir contraindre un cœur qui ne

se donne pas? Elle est belle, tendre; je l'adore: tout doit-il donc

tourner contre elle? rendons-nous à la raison: cedons-la: méritons son

estime et son amitié... C'en est fait: je vais... Un autre, à mes

yeux, jouira d'un bien qui m'est plus cher que la vie!... qui me fut

promis!... Elle ne le veut plus... elle s'immolait; je n'étais pas

aimé...» La vertu l'emportait: ses yeux se fixent sur ce pied

séduisant, embelli de nouveau par un chef-d'œuvre de l'art; cette vue

dérange sa raison. «Eh! je la céderais, s'écrie-t-il! Non; le sort en

est jeté. Je serai coupable, mais je serai moins malheureux,

peut-être.»

La marchande et les filles devaient aller prendre l'air à la campagne:

des voitures les attendaient; on allait partir, lorsque la gouvernante

arriva. Son admiration, à la vue de sa chère fille, éclata de mille

manières: d'imprudens éloges achevèrent de porter le poison dans l'âme

de Dolsans. On sort: Agathe est déja partie: Fanchette, qui voit que

le jeune peintre doit les accompagner, prie sa bonne de la dispenser

d'être de la promenade: et Néné feint une affaire importante, où la

présence de sa pupille est nécessaire. Elles rentrent toutes deux.

Dolsans, à qui sa jalousie donnait des yeux de lynx, lance sur la

jeune Florangis, en s'éloignant, un regard furieux, suivi d'un souris

amer.

CHAPITRE XXIV

_Péril qui fera trembler._

DÊS que Fanchette fut seule avec sa bonne, Lussanville devint le sujet

de leur entretien: l'aimable fille parlait du jeune homme avec

modestie: La gouvernante souriait; et dans l'instant où Fanchette s'y

attendait le moins, elle lui rend un billet qu'elle venait de recevoir

de cet amant chéri.

BILLET

DE LUSSANVILLE A FANCHETTE.

De Bayonne, 30 mars 1768.

_Vous l'avez voulu, mon adorable épouse... (oui, je me crois

permis de vous donner ce nom, depuis que vous-même êtes venue

vous jeter entre mes bras) je quitte les lieux que vous

embellissez: mais j'ai lu dans votre cœur; je suis aimé; je

jouis du bonheur qu'aucune expression ne peut rendre, d'être aimé

de la divine Fanchette: quel sort enchanteur! Elle souffre autant

que moi d'une absence qu'elle ordonne. Je ne murmure point de la

nécessité que vous m'en avez faite, ma belle amante; j'en connais

le motif; qu'il vous rend chère à mon cœur!... Ah ma Fanchette!

ma charmante épouse! rapelez auprês de vous un homme, dont le

secours vous sera peut-être nécessaire encore... Je ne sais; mais

je frissonne quelquefois, sans sujet: les songes vous offrent en

pleurs à ma vue: je vous vois tremblante, éperdue, desespérée,

lever vers le ciel vos belles mains... Fanchette! cette nuit

encore, je croyais voir un traître, le poignard à la main,

demander votre cœur. Vous pleuriez; je voulais aller à vous: un

invincible obstacle me retenait. Je pousse un cri de fureur et je

m'éveille... Ce n'est qu'un songe, il est vrai, mais un amant,

qui ne respire que pour vous, est effrayé de la moindre

chose[23]: Au nom de notre amour; au nom du lien sacré qui doit

nous unir, chère épouse, permets à ton mari de jouir de ta

présence: Il ne peut te répondre de vivre, s'il n'obtient cette

grâce. Adieu._

DE LUSSANVILLE.

En achevant la lecture de ce billet, Fanchette lève sur Néné ses

yeux humides: «Il est donc parti, ma bonne? il est loin de moi!

Il le faut, et du moins, je ne crains plus des malheurs... Que

lui répondrons-nous, ma bonne?--Ce que vous dictera votre

cœur.--Ah!... mon cœur ne desire que lui.--Marquons-lui qu'il

revienne.--Eh! mais!... si Dolsans... Cependant je voudrais bien le

revoir.--Décidez-vous: je répons à ce qu'il m'écrit en particulier:

ajoutez seulement deux mots de votre main.»

BILLET DE FANCHETTE

au bas de la lettre de la gouvernante

POUR LUSSANVILLE.

_Je prens la plume en tremblant: ma bonne conduit ma main... Si

vous me jurez d'éviter toujours Dolsans, revenez... Que je

crains! hêlas! peut-être la démarche que je fais sera fatale à

mon amant! mais il m'en presse... revenez... Cher Lussanville! en

vous écrivant, votre épouse est parée de vos dons: elle a refusé

de sortir, pour ne point être avec votre rival: toutes mes

compagnes, ma chère Agathe surtout, ma bonne, ma maîtresse, m'ont

trouvée belle: Je me disais: Je dois mon éclat à Lussanville:

Pourquoi ce cher amant ne jouit-il pas de son ouvrage?... Quel

plaisir je goute, à me renfermer, à me cacher à tous les yeux! je

ne veux être belle que pour mon époux... Revenez; mais auparavant

écrivez à ma bonne, et jurez-nous à toutes deux de vous dérober

toujours aux yeux de Dolsans. C'est un furieux; je le crains

autant que je vous aime. Je suis toute à vous._

FANCHETTE FLORANGIS.

Il était l'heure à laquelle monsieur Apatéon rentrait. On cacheta

cette lettre: la gouvernante la prit pour l'envoyer, et quitta sa

chère fille, en lui promettant de revenir dês que le vieillard

n'aurait plus besoin d'elle. Fanchette ne pouvait se lasser de relire

le billet de Lussanville: elle le tenait encore à la main: on frape;

elle vole à la porte, croyant ouvrir à sa bonne, et c'est à Dolsans.

L'aimable fille pâlit, et veut cacher l'écrit de son amant. «Vous êtes

seul de retour, monsieur, dit-elle au jeune peintre toute

troublée?--Oui, cruelle, répond cet amant furieux, qui venait

d'écouter la conversation de Fanchette avec sa bonne. J'ai su rendre

inutile votre attention à me fuir.» En parlant de la sorte, il eut

l'audace d'arracher des mains de la jeune Florangis le billet de

Lussanville. Indignée d'une témérité si grande, elle le lui redemande

d'un ton ferme; mais en vain; il l'a déja lu: il le déchire avec

fureur.

A la merci d'un amant jaloux jusqu'à la rage, l'aimable fille

frissonna. «Nous sommes seuls ici, continua Dolsans: choisissez ou ma

main, ou... Je me punirais du crime auquel vous me contraindriez:

mais qu'importe? Il m'est plus doux de vous suivre dans le tombeau,

que de vous voir dans les bras de mon rival.--Eh bien! lui dit

Fanchette, en pleurant, arrachez-moi la vie.--O ciel! elle aime mieux

mourir que d'être à moi! Malheureux que je suis!... Belle Fanchette,

ajouta-t-il en tombant à ses genoux, ne pourrai-je vous toucher? Vous

égarez ma raison... Ah! quand je serai votre époux, vous ne verrez

plus dans ces transports qui vous sont odieux à présent, que l'excês

de mon amour... Mais non, cruelle, tu préfères ton amant à la vie...

Ne crois pas qu'il m'échape: fût-il au bout du monde, ma main teinte

de ton sang, vengera sur lui ton malheur et mon forfait.--Ciel!...

arrêtez, Dolsans!... (Eh! voila donc ce malheur que mon amant

pressentait!) Comment pouvez-vous penser à de telles horreurs!...--Vous

le demandez, Fanchette! l'amour, l'amour seul que vous outragez,

me rend coupable...--L'amour!... le tendre amour! Eh! que feriez-vous,

si vous aviez de la haîne!--Je serais assez généreux pour

l'étouffer.--Vous voulez mon malheur, ou ma mort.--Votre malheur!

Non, belle Fanchette. Vous verrez comme je sais aimer! Reine de mon

cœur, daignez seulement exercer votre empire, et je jure de

vous rendre heureuse.--Je mourrai de douleur, si je perds

Lussanville.--C'en est trop, cruelle; et ce mot me trace la route que

je dois suivre: le fer, le poison, peu m'importe: il ne saurait

m'échaper...--Mon âme m'abandonne: inhumain!... Va, tu me fais

horreur; le ciel sauvera mon amant, et je lui demande qu'il

te punisse.--Ce ne sera du moins qu'aprês que je me serai

vengé.--Écoutez, Dolsans: la raison n'a-t-elle plus...--Il vous sied

bien de me parler de raison, vous qui ne suivez pas ce qu'elle vous

dicte dans ce danger pressant; vous qui manquez à ces promesses, qui

m'ont flatté de l'espoir le plus doux.» Fanchette, jeune, sans

expérience, crut son amant perdu, si dans ce moment elle ne renonçait

encore à l'espoir d'être à lui: elle crut devoir céder. «Eh! bien,

dit-elle à Dolsans, il faut se rendre: mais je dépens de monsieur

Apatéon et de ma bonne: je ne puis être à vous, sans leur aveu.--Déja

trompé, reprit Dolsans, comment voulez-vous que je vous croye? Il me

faut un gage qui me réponde de vous, et m'assure le consentement de

ceux dont vous me parlez.--Que voulez-vous, dit Fanchette, avec le ton

de l'ingénuité?--Une preuve que vous ne vous rétracterez

point.--Exigez-la.--Vous y consentez?--Il le faut bien.» (Elle ne

savait pas ce qu'on lui demendait.) Dolsans veut la prendre dans ses

bras; la jeune fille le repousse. Il a recours à la violence. «O

perfide! s'écrie Fanchette, je t'abhorre, et plutôt tous les malheurs,

que de te nommer mon époux.» Dolsans (il faut l'avouer) n'avait pas

dessein de se rendre coupable des forfaits horribles dont il menaçait

la belle et timide Florangis; il ne voulait que l'effrayer et

l'obliger à se rendre. Sa main s'arme d'un fer: il l'apuie sur le sein

de Fanchette, qui dit en fermant ses yeux remplis de larmes: «Je ne

demande de toi que la mort... Oh! Lussanville! si tu voyais ton

amante!» Ces mots irritèrent Dolsans: il regarde Fanchette: il

s'écrie: «Et cette parure même, présent de mon rival, augmentera le

prix de ma victoire! Perfide! vous n'avez pas craint de paraître trop

belle: vous relevez tous vos attraits, et vous voulez que je renonce à

l'espoir d'en être l'heureux possesseur! Non, je le jure, rien ne peut

m'arrêter.» Transporté d'amour et de fureur, il menace; Fanchette,

glacée par la frayeur, reste immobile et desespérée[24].

CHAPITRE XXV

_Évènement fatal._

C'EN était fait sans doute, et l'occasion, sa rage, la résistance de

sa maîtresse allaient porter Dolsans à consommer un crime affreux, si

dans ce moment la gouvernante ne fût revenue. Elle apelle sa chère

fille. «Ah! ma bonne! s'écrie Fanchette, à mon secours!» Hors

d'elle-même, Néné fait retentir la maison de ses cris. Deux jeunes

gens qui cherchaient l'occasion de voir la belle Florangis, accourent

en même tems: l'un était le comte d'A***, l'autre, l'amoureux

Satinbourg. La porte ne put résister à leurs efforts; elle s'enfonce:

mais Dolsans, l'épée à la main, forme une seconde barrière, plus

difficile à forcer: la foule environne la maison: le comte d'A***

s'avance, Dolsans recule; il veut périr; mais il ne peut suporter

l'idée que Fanchette vivra pour un autre. L'aimable fille, mourante,

éperdue, tend les bras vers sa bonne, qui bravant les menaces d'un

forcené, s'élance, parvient à sa pupille, et la presse contre son

cœur. Le courage de la vieille Néné sauva Fanchette: Dolsans, par un

crîme (involontaire sans doute) l'aurait peut-être immolée;

puisqu'ayant frapé la gouvernante, il s'offrit ensuite aux coups du

comte d'A***, de la main duquel il reçut une blessure mortelle.

Fanchette, couverte du sang de sa bonne, était évanouie; Satinbourg,

effrayé, les secourait toutes deux: le comte d'A*** exposait les

raisons de sa conduite au commandant de la garde à cheval; et la

marchande, suivie d'Agathe, arrivait chez elle. Lorsque Fanchette

refusa de les accompagner, elle avait remarqué de l'altération sur le

visage de son neveu. A la promenade, elle le perdit de vue quelques

momens: on se divertissait: de jeunes filles, vives et folâtres,

longtems renfermées, bondissent comme des agneaux, qu'on envoie

broûter l'herbe fleurie dans un beau jour de printems. Ce spectacle

d'une joie naïve, le plus charmant de tous, occupait agréablement la

marchande: Agathe seule, qui n'avait pas son amie, paraissait triste,

et s'écarta: elle aperçut Dolsans, qui retournait à paris. Elle en

avertit sa mère. En aprenant l'éloignement de son neveu, la marchande

fut surprise; elle ressentit des mouvemens de crainte: son cœur se

serra: elle voulut le suivre. Comment peindre quel fut son desespoir,

en rentrant dans la maison! Elle voit son neveu, et sur son

front la pâleur de la mort... Elle pousse un cri perçant: ses

regards se détournent et vont tomber sur Fanchette. «Tous deux!

s'écrie-t-elle...» Et ses forces l'abandonnent: elle tombait: le comte

d'A*** la soutint. Et la jeune Agathe, plus morte que vive, se

précipite sur son amie.

Cependant les disciples d'esculape accouraient par les soins du jeune

Satinbourg. Leurs secours sont inutiles à Dolsans; ce malheureux jeune

homme vient de terminer une carrière, que son dernier jour seul avait

souillée. La bonne était blessée légèrement au bras; Fanchette rouvre

ses beaux yeux et répond aux touchantes caresses de la jeune Agathe;

la marchande revient à elle. Toutes se regardent en soupirant. «O! ma

fille! dit la gouvernante, comment donc faire, pour être

vertueuse!--Ma bonne, répondait Fanchette, quelle fatale

journée!--Vous vivez, chère Fanchette!... s'écria la marchande, ah! ma

chère fille! on vous avait confiée à ma vigilance!... celui que

j'aimais, qui devait me tenir lieu de fils... on m'aprend que par le

plus odieux des forfaits... Il mérite son sort funeste: mais moi,

avais-je donc mérité le malheur qui m'accable! Ah! cruel Dolsans! vous

étiez perdu pour moi, avant de recevoir le coup mortel!...»

Le comte d'A*** et Satinbourg paraissaient également ravis de voir

Fanchette et sa bonne hors de danger: Le jeune marchand sentait au

fond de son cœur la joie d'avoir servi l'objet de sa tendresse: On

enlève Dolsans: Satinbourg et la bonne elle-même rassurent l'aimable

Florangis. Qu'elle était touchante dans ce désordre, où venait de la

mettre l'attentat du peintre, et que sa douleur la rendait

intéressante! Le comte d'A*** jura de tout entreprendre pour s'assurer

de la possession d'une fille si belle et si sage; Satinbourg se promit

de l'aimer éternellement. «Heureux! se disaient-ils en eux-mêmes,

celui qui tarira ces larmes! qui fera reparaître sur ce minois

séduisant les ris et les amours!...» La gouvernante ne pouvait se

résoudre à quitter Fanchette: cependant l'heure la rapelait. «Allez,

ma bonne, lui dit l'aimable fille; et pour me consoler, répétez-moi

mille fois, que bientôt je le verrai.» Néné seule entendit ce que sa

pupille voulait lui dire. Elles se quittèrent: Le comte d'A*** sortit,

et Satinbourg remena la gouvernante.

CHAPITRE XXVI

_Réflexions._

«HÊLAS! qu'une fille est insensée de sourire à ses attraits,

lorsqu'une parure élégante en double l'éclat! Elle excite contre son

innocence une foule d'ennemis: La finesse, la douceur, la violence,

l'amour, ils vont tout employer pour la perdre. Faible et sans

expérience, elle succombe, et devient un objet de mépris pour ceux qui

l'ont séduite. O! mon père, que vous étiez sage, lorsque vous

couvrites votre fille d'étofes grossières! vous la dérobiez, sous

cette écorce désagréable, aux regards hardis des séducteurs. Ils

dédaignent souvent une victime qui n'a rien de brillant: si l'on n'est

pas admirée, fêtée, poursuivie, l'on n'a rien de piquant pour eux.

Heureuse mille fois la jeune fille, que n'abandonne jamais une mère

prudente et chérie! Elle coule, au sein de l'innocence, des jours

fortunés et tranquilles: sa maman voit pour elle; elle lui fait éviter

le danger, elle la préserve des discours trompeurs; elle la défend

contre les téméraires: le vieillard hypocrite, et le jeune-homme

fougueux n'osent l'aprocher: lorsqu'il en est tems, cette mère sage

conduit elle-même par la main auprès de sa fille, l'aimable époux

qu'elle lui destine. Lui seul a le privilége de l'entretenir: elle

peut ne jamais écouter que lui seul... Et moi... triste objet de

coupables desirs, j'ai vu le crime audacieux, épouvantable, prêt à

m'arracher le seul bien qui me soit resté!... Pauvre Fanchette!...

hêlas!... Ne suis-je pas bien à plaindre, ma chère Agathe?»

Telles étaient les réflexions de la belle Florangis, le lendemain de

ce jour de trouble et d'alarmes, en ployant cette robe qui la parait

si bien; en serrant ses jolies mules; en remettant dans leur boîte les

bijoux de son amant. Et sa jeune compagne, en pleurant, lui donnait

mille baisers.

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 7 / 18 段