Lussanville n'avait pas manqué une seule occasion de voir sa maîtresse

lorsqu'elle sortait: mais il était impossible, de la manière dont

Fanchette était voîlée, qu'il en fût remarqué. Un jour il ne put

résister à l'envie de lui dire quelques mots: il aborde timidement la

bonne, et salue son amante: le cœur de Fanchette tressaille, en

entendant sa voix; elle rougit en le regardant. Le jeune Lussanville

parla de sa tendresse; il était si vrai, si persuasif; il s'exprimait

d'une manière si touchante, que Néné prenait plaisir à l'écouter. Il

offrit de les aider à marcher: la bonne accepta: pour la première fois

cet amant passionné toucha le beau bras de Fanchette: il osa lui

presser la main: la jeune fille était vivement émue, ses genoux

tremblaient, et son cœur disait: Cher amant! seras-tu fidèle? mais sa

bouche gardait le silence. Quel heureux état! si l'on en bannissait la

crainte, il serait moins délicieux.

Dolsans, non moins amoureux, voyait tous les jours Fanchette chez sa

tante: le nom de parent qu'il prenait avec elle, semblait lui donner

des droits à sa familiarité: cependant il ne put jamais obtenir de

l'accompagner. Il ne pouvait douter de la passion de Lussanville: la

marchande ne lui cacha pas les propositions du marquis de C***: le

jeune peintre frissonna: il résolut de suivre sa maîtresse dès qu'elle

sortirait, pour la secourir dans le besoin. Tant qu'il n'avait entendu

louer Fanchette que par des inconnus, son humeur jalouse l'avait fait

souffrir beaucoup moins, que son amour n'avait été flaté: mais

lorsqu'il reconnut Lussanville, il ne se posséda plus. En le voyant

aborder Fanchette et sa bonne, qui le recevait d'un air familier et

content, il lui passa dans l'esprit mille projets funestes. Insensé!

ignorait-il qu'on ne doit disputer le cœur d'une belle, qu'en

s'efforçant de surpasser son rival, en vertus, en talens, en amour!

Dolsans se proposait d'attaquer Lussanville, dês qu'il aurait quitté

la belle Florangis et Néné: mais, pour combler sa douleur et sa

jalousie, le jeune-homme entra dans la maison avec elles.

C'était chez une parente de la mère de Fanchette, que Néné conduisait

sa pupille. Cette femme les reçut froidement d'abord; mais lorsque

Lussanville eut dit en confidence à la bonne dame ce qu'il sentait

pour sa petite cousine, et qu'il l'eut instruite du dessein formé de

l'épouser, elle changea de ton, et lui fit mille caresses: la future

compagne de monsieur de Lussanville était tout autre chose à ses yeux,

que la jeune et pauvre Fanchette. La bonne exigea, lorsqu'elles

voulurent se retirer, que Lussanville restât; elles s'en retournèrent

seules, malheureusement.

En arrivant chez la marchande de modes, elles trouvèrent un essaim

d'amans, qui semblaient s'être donné le mot. Satinbourg et Damasville

accoururent les premiers audevant de Fanchette. Ils la prièrent de

décider entr'eux. La jeune Florangis venait de voir Lussanville: elle

les assura tous deux qu'elle voulait rester libre longtems encore, et

les pria de cesser leurs visites. La bonne et la marchande, de leur

côté, congédiaient un jeune avocat qui commençait à se distinguer au

palais, par des plaidoyers fleuris, en stile de ruelle: un jeune

procureur, qui se sentait la conscience chargée, parce que son père

avait accablé de frais injustes celui de Fanchette, pour avoir à vil

prix une jolie maison de l'infortuné marchand, voisine de la sienne;

un neveu d'Apatéon, qui desirait ardemment la mort du vieillard

voluptueux, mais qui paya plutôt que lui le fatal tribut à la nature;

un commis, qui voulait se donner une jolie compagne, pour l'employer à

faire sa cour à ses protecteurs, et parvenir plus rapidement; et vingt

autres, tous enfans de ceux qui virent d'un œil indifférent ou

satisfait la ruine de monsieur Florangis. La bonne Néné nageait dans

la joie. «Ma chère fille, disait-elle, voici de quoi choisir; mais

n'écoutez votre cœur, que lorsqu'il vous parlera de concert avec la

raison.--Ma bonne?... Lussanville?--Voila celui que vous préférez; il

le mérite, chère Fanchette, s'il est fidèle; mais le sera-t-il?--Je le

crois, ma bonne.--Il ne faut rien croire, et douter de tout.--A

l'exception de mon parfait dévoûment, madame, dit le marquis de C***

qui s'était aproché sans qu'elles l'aperçussent: J'ai un rang, des

titres, des parens puissans, je suis sincère, jeune, tendre; je ne

vous dis pas que j'épouserai mademoiselle, je serais un menteur; mais

hors cela qu'elle forme des vœux, je vais les remplir, sans hésiter,

sans différer; sa fortune ne lui coûtera qu'un signe de tête, ses

gouts, ses fantaisies, ses caprices seront des loix; un équipage

brillant, des diamans, des bijoux, une petite maison délicieuse, cent

autres choses dont je ne parle pas, tout cela n'est pas indifférent,

un mot, elle va l'avoir: Il en est mille qui ne se le feraient pas

répéter deux fois; mais vous, c'est autre chose; on attendra vos

résolutions; huit jours suffiront-ils? parlez? on pourrait aller

jusqu'à quinze: ne vous préparez pas un repentir, en refusant un homme

aimable et l'aisance, qui viennent vous chercher... Je ne demande pas

de réponse aujourd'hui; je reviendrai. Adieu, mon adorable, jusqu'au

revoir.» Tout cela fut prononcé avec tant de volubilité, qu'il avait

été impossible de l'intérompre. «Eh! ne vous donnez pas la peine de

revenir, monsieur, lui cria la gouvernante, en le voyant disparaître:

je vous déclare dês aujourd'hui, qu'une couronne, au prix que vous

nous offrez vos dons, ne nous tentera jamais.» Le marquis feignit de

n'avoir pas entendu, et s'éloigna.

Un équipage s'arrête à la porte en ce moment: Il en sort un gros homme

court. Fanchette fit un cri de frayeur; elle le crut monsieur Apatéon.

Il s'aproche; jette un regard protecteur sur tout ce qui l'environne,

et s'assiéd en soufflant. «C'est donc à vous cette belle enfant,

dit-il à la marchande? Elle est assez bien, ajouta-t-il, en regardant

la jeune Florangis d'un air effronté. Dites-moi, ma fille, ne vous

ai-je pas vue quelque part?...» Fanchette baissait les yeux en

rougissant. «En vérité, je lui trouve un air d'innocence... je m'en

accommoderai... Ah! ciel!... eh! ma belle pouponne! quel joli bijou

vous avez là?... Non, je me trompe, vous n'êtes pas celle que je

croyais avoir déja vue au bal de saint-cloud: j'aurais remarqué ce

joli pied-là. Il est plus vrai qu'il ne le fut jamais que 3 et 3 font

six, plus 4 font dix, que vous êtes une perfection... Mais, où

va-t-elle?... Écoutez, écoutez, la petite! on vous veut du bien...

Rapelez-la donc; elle ne m'entend pas.» La gouvernante n'avait jamais

eu d'amant financier; à peine comprenait-elle quelque chose à ce qu'il

venait de dire. La marchande, plus connaisseuse, répondit d'un air

froid: «Monsieur, on vous aura trompé ce n'est pas chez moi qu'on vous

aura dit. Voyez ailleurs.--Si fait, parbleu! je vous trouve plaisante:

mon agent m'aurait trompé! moi! Cette jeune personne ne se

nomme-t-elle pas Fanchette? ne l'avez-vous pas en aprentissage?

n'est-elle pas jolie, orfeline, et pauvre? et par conséquent ce que je

cherche.--Eh! pourquoi, monsieur, la cherchez-vous, dit bonnement la

gouvernante?--Belle demande! parce qu'elle est jolie; que j'aime les

jolies femmes, et que je les paye.....--Allez, monsieur, reprirent à

la fois la marchande et Néné; sortez; je ne pourrais commander

davantage à mon indignation: cherchez autre part les malheureuses

victimes de vos débauches.....--Adieu, mes belles dames, adieu: la

jeune fille sera peut-être plus traitable: adieu. Vous enragez: mais,

vous voyez bien que l'on ne saurait plus s'adresser à vous: votre tems

est fait. Adieu.» Il part, en achevant ces mots, et laisse la bonne

Néné três-scandalisée de sa grossièreté brutale.

CHAPITRE XIX

_Où Fanchette est modeste et généreuse._

LA pudeur venait d'obliger Fanchette de fuir: elle s'était enfermée

dans sa chambre avec la jeune Agathe. L'aimable fille réfléchissait

sur cette foule d'amans qui demandaient sa main: pour les autres, tels

que l'impudent financier, le comte, le marquis, etc., elle ne leur

fesait pas l'honneur de s'en occuper. Elle reprit son ouvrage, et

travaillait. «Méritons d'être l'épouse de Lussanville, se disait-elle:

je n'ai pas de bien; je ne puis devenir son égale que par la vertu.

Mon père me traça la route que je dois suivre: ce n'est qu'en

exécutant avec fidélité ses derniers ordres, que je serai digne de mon

amant.» Un tendre soupir suivit cette réflexion modeste.

Fanchette était tranquille: un cri perçant, poussé par la marchande,

la tira de sa douce rêverie: les deux jeunes filles frissonnent, et

volent auprês d'elle. Quel spectacle s'offre à leurs yeux! Dolsans,

porté par quatre hommes: son sang coule d'une large blessure:

Lussanville, fondant en larmes, le suit! «Vous voyez un coupable,

mademoiselle, dit le jeune peintre à Fanchette, dês qu'il l'aperçut,

que le ciel punit: je vous aimai, je vous adore encore à mon dernier

moment... mais j'étais indigne de vous... puisque j'ai pu devenir

criminel... Je viens d'attaquer un homme que vous me préférez... Je

lui aurais arraché la vie sans remords peut-être, et je le vois donner

des larmes au sort que je mérite...» Il se tut: et les sanglots

étoufaient l'aimable Florangis. «Ah madame! dit-elle à la marchande,

c'est donc moi qui suis la cause de son malheur!... Dolsans! puis-je

racheter vos jours aux dépens de mon bonheur et de ma vie... Oui,

madame, ajouta-t-elle, en regardant sa maîtresse, qu'il vive...

employez tout pour le sauver; et... s'il faut ma main... s'il ne peut

suporter le jour qu'à ce prix, je n'écouterai point mon cœur qui me

parle pour son rival; je la promets, et je la donnerai.»

Lussanville entendit ce cruel arrêt. «Ah! Fanchette! lui dit-il à

demi-bas, vous m'aimiez!... et je vous perds! Si j'avais su qu'il n'y

avait point de milieu pour moi, entre la mort et ce revers, je

n'aurais pas défendu ma vie, qu'on attaquait avec fureur... Mon sort

est donc décidé... Une main teinte de sang ne se joindra jamais avec

la vôtre... Adieu. Je vais mourir.--Ne me rendez pas plus malheureuse

encore... Je vous aimais; je vous aime: mais il ne me sera plus permis

de vous le dire, ni de vous voir... Si vous étiez à la place de

Dolsans, je ne vivrais plus...--O ciel! qui l'eût pensé, que je serais

infortuné en entendant cet aveu flateur!» Accablé de douleur,

desespéré, le jeune amant s'éloigne en pleurant.

La blessure de Dolsans n'était pas aussi dangereuse qu'on l'avait cru:

sa tante, rassurée, caressait Fanchette, en lui répétant, que bien

loin de l'accuser du malheur de son neveu, elle allait lui devoir son

bonheur et sa vie. La jeune Agathe se joignait à sa mère: elle

embrassait l'aimable Florangis: «Que j'aurai de plaisir à vous nommer

alors tout-de-bon ma cousine, lui disait-elle!» Fanchette versait des

pleurs: mais elle ne se repentait point du sacrifice: son âme

généreuse fesait une bonne action, sans se mettre en peine d'en

savourer la douceur.

CHAPITRE XX

_Le pied lui glisse: elle va tomber._

KATHÉGÈTES, ce vieillard respectable, gouverneur de Lussanville, fut

frapé de l'air de tristesse de son élève. Mais il avait pour maxime,

de ne faire jamais de questions: il prit seulement un air de douceur

et de bonté, plus marqué qu'à l'ordinaire, afin d'exciter la

confiance. Il fut plus surpris encore de la réserve de Lussanville, et

de se voir pressé d'accomplir un dessein formé depuis longtems, de

visiter les principaux états de l'europe: le jeune-homme semblait

auparavant n'envisager ce voyage qu'avec répugnance, et l'avait

entièrement rompu, depuis qu'il connaissait la belle Florangis.

Monsieur Kathégètes sentit bien qu'il y avait quelque chose

d'extraordinaire: il remarqua que tout ennuyait Lussanville; qu'il ne

se trouvait bien nulle part. «Il aime, disait le bonhomme... mais il

veut fuir! je voudrais bien connaître celle qu'un amant si bien fait a

trouvée cruelle.» La curiosité l'emporta sur ses principes.

«Qu'avez-vous? dit-il un jour à l'aimable jeune-homme.--Ah!

mon papa!... j'aime, je suis aimé... et pourtant, je suis

malheureux!--Vous m'ôtez un sujet d'étonnement pour en faire naître

un autre...--Ne m'en demandez pas davantage; ce serait aigrir mes

maux.» Et le vieillard se tut. Son élève se tourmentait; il se

répandait dans les assemblées: puis tout-à-coup prenant d'autres

dispositions, s'enfonçait dans une solitude absolue: mais le trait

était dans son cœur; sa douleur le suivait par-tout[18]. Il rendait

souvent des visites à la bonne Néné, qui tâchait de le consoler, en

lui disant de ne pas désespérer encore. Il la pria d'accepter pour sa

pupille le présent qu'il avait fait: elle résista d'abord; ensuite

elle se laissa toucher, et le tendre jeune-homme se crut moins

malheureux.

Les autres amans de Fanchette ne se découragèrent pas: monsieur

Delaunage envoyait tous les jours de nouveaux dons qu'on refusait;

Satinbourg et Damasville ne pouvaient obéir à l'ordre de ne plus

revenir: Le marquis et le comte fesaient toujours des promesses

éblouissantes; mais le financier prenait une autre route. Un jour

l'aimable Florangis sortait d'une église: un carosse barrait la porte.

Fanchette se présente pour passer: deux grands laquais la prennent

entre leurs bras, l'y placent malgré elle, ferment les portières, et

le char vole. Lorsqu'il s'arrêta, la jeune personne se trouva dans la

cour d'une maison superbe: on la porte dans un apartement

somptueusement meublé: elle y était à peine qu'elle vit entrer

l'individu massif et rond, qui lui parla si cavalièrement chez sa

maîtresse. «Ma reine, lui dit-il en l'abordant, ne craignez rien: vous

êtes libre ici; ce n'est pas mon usage d'employer la violence avec les

belles.--Pour me prouver que vous dites vrai, monsieur, permettez que

je me retire sur le champ.--Mon cœur! pas sitôt: il faut du moins

m'écouter auparavant. Pourquoi faire la bégueule et la sauvage? En

vérité, mon enfant, si vous conservez cette manie-là, vous ne percerez

jamais, et, jolie comme vous êtes, ce serait réellement dommage: vous

pourriez prétendre à tout... Voulez-vous, par un mariage légitime et

cérémonieux, vous ensevelir avec un malôtru? ma foi! ce n'est pas mon

avis. Je veux vous donner des lumières, des conseils; vous parler en

ami... Allons, petite... Mais pourquoi!... Voyez qu'on lui fait grand

mal!... soyez moins farouche. Asséyez-vous.--Non, monsieur; je veux

m'en aller.--Ah! belle pouponne, un moment... Eh! laissez-nous donc

voir ce petit pied, il est si joli! pourquoi le cacher!...--Je ne suis

point faite, monsieur, non, je ne le suis point, pour cette

humiliation.--Eh! qui prétend vous humilier!... Écoutez, ma fille: cet

agrément là peut seul faire votre fortune, et je vous avouerai, moi,

que c'est ce qui me plaît davantage en vous. Mon aimable enfant, ne

croyez pas que je veuille vous faire vieillir avec moi: je change

souvent: j'ai des trésors; je les partage avec celles que je quitte:

on sait que je suis de bon goût: m'avoir eu, c'est un titre pour

trouver un autre amant.--Je ne veux, monsieur, ni de vos richesses, ni

d'amant.--Je suis plus instruit de vos affaires que vous ne pensez,

belle Fanchette; vous allez épouser un maladroit que vous n'aimez pas,

et vous vous arrachez à l'amant que vous préférez: Je sais tout cela:

voici la proposition que je vous fais: Dans huit jours vous épouserez

Lussanville fils de ma sœur et mon pupille; je vous doterai

richement: cela n'a-t-il rien qui vous tente?--Hêlas!... Monsieur,

j'ai promis d'épouser Dolsans, de me sacrifier, pour lui sauver

la vie, et je tiendrai ma promesse.--Ah! pour le coup, ma belle,

je ne vous conçois plus. Quoi!... Vous n'aimiez donc pas

Lussanville?--Pardonnez-moi.--Et vous le refusez?--Oui, monsieur.--La

raison, s'il vous plaît, de ce procédé rare?--C'est que tôt ou tard

j'occasionnerais la mort de Dolsans, ou la sienne, et je ne crois pas

acheter trop une si chère vie aux dépens même de mon bonheur.--Mais où

donc a-t-elle vécu? Ma foi, ma mignonne, les romans vous ont tourné la

tête. Il faut la guérir. De sorte que, sous le sceau du plus

inviolable secret, vous seriez bien loin de me rien accorder, pour

recevoir la main de mon neveu, et l'assurance de succéder à toutes mes

richesses.--Ah ciel! quelle horreur!...--Elle s'effraye! ah! je veux

la guérir! répétait-il en riant.»

Pour réussir à cette cure, merveilleuse, selon lui, le financier

accable Fanchette de sa lourde masse, et se met en devoir de ravir des

faveurs, dont la moindre était d'un prix au-dessus de tous ses

trésors[19]. L'aimable fille, comme tant d'autres, aurait pu céder à

la violence[20]; mais elle était vertueuse tout-de-bon: elle s'échape:

le pesant _midas_ la poursuit: telle autrefois Syrinx fuyait devant le

dieu inventeur des chalumeaux. Fanchette, hors d'haleine, apelait de

toutes ses forces: mais quels secours espérer dans une maison vendue

au crime? Épuisée de lassitude, tremblante, le pied lui glisse, elle

va tomber; le financier avance un canapé, qui la reçoit. Avant qu'elle

puisse se relever, il est à ses pieds; il s'en empare; il les baise un

million de fois: Tous les efforts de Fanchette pour se débarrasser,

sont inutiles. Elle fond en larmes. «O! mon père! s'écrie-t-elle,

votre fille touche à sa perte; mais elle n'est pas ici par son

imprudence... Eh! quoi! un scélérat peut donc souiller l'âme la plus

pure!...» Elle finissait à peine ces mots, qu'on frape rudement: le

financier se relève: il hésite, mais enfin, voyant qu'on redoublait,

il ouvre lui-même: c'est Lussanville qui paraît: Fanchette s'élance

dans ses bras. «Sauvez celle que vous avez aimée, s'écrie-t-elle;

arrachez-la des mains d'un barbare, que mes larmes ne touchaient

pas...» Dans ce moment d'indignation et de douleur, Lussanville cola

sa bouche sur celle de Fanchette, qui ne la détourna pas; il

l'emporte; et l'éloigne de la demeure d'un infâme.

CHAPITRE XXI

_Fanchette perd une de ses mules._

PLUS léger que zéphyre, lorsque de son haleine, il agite doucement les

tiges des fleurs, Lussanville avec son précieux fardeau, gagnait sa

voiture: l'air effrayé de Fanchette fut remarqué par deux inconnus,

qui dans ce moment se trouvèrent vis-à-vis la demeure du financier.

L'un d'eux sur-tout, vivement frapé des traits de la jeune personne,

la considérait avec intérêt. Ses regards vont se fixer sur un petit

pied, qu'une mule mignone contenait à demi. L'émotion que lui causent

ce pied séduisant et cette mule délicate fait palpiter son cœur.

Également touchés pour une fille jeune et belle, à laquelle ils

croient qu'on fait violence, tous deux se disposent à la secourir: ils

accourent. La belle Florangis, qui les prit pour des satellites du

financier, s'élance précipitamment dans la voiture de Lussanville: les

deux inconnus, qui s'imaginent qu'elle est contrainte, la saisissent

par sa robe: «Cher ami! s'écrie Fanchette!» et ses bras ceignent

Lussanville. Au nom si doux qu'elle vient de donner au charmant

jeune-homme, les libérateurs s'arrêtent, se regardent, et conviennent

qu'avec cette figure, on n'est jamais réduit à forcer les filles. Mais

la jolie mule de Fanchette avait tenté le plus aparent des deux

inconnus[21]: dans le mouvement précipité que fit l'aimable fille pour

se débarrasser de ses mains, son pied s'embarrassa; l'inconnu sut

profiter de son trouble pour faire glisser le bijou qui l'avait

charmé; il s'en empare adroitement, fait un compliment flateur à la

jeune beauté, explique quelles ont été leurs vues en s'aprochant: on

leur répond par une inclination profonde, et la voiture part comme

l'éclair.

Les deux inconnus paraissaient étrangers: En effet, l'un était un

riche habitant des colonies françaises en asie; l'autre, le gouverneur

d'un fils unique que ce particulier avait renvoyé en france il y avait

plusieurs añées. Le jeune-homme était disparu tout-à-coup dans un tems

où il était préocupé d'une passion violente: son gouverneur s'épuisa

vainement en recherches: rebuté, désespéré, il avait été lui-même

porter au père de son élève la nouvelle d'un si grand malheur. Ils

étaient de retour depuis quelques jours seulement.

«Quel trésor! disait l'asiatique à l'instituteur. Dans la position, où

je me trouve, une fille si belle pourrait seule adoucir l'amertume

répandue sur le reste de ma vie: oui, je bénirais le ciel de l'avoir

rencontrée, si je ne lui croyais un mari... Mais, que sait-on?

peut-être n'est-elle que sa maîtresse?... Malheureusement tous les

moyens de nous en assurer nous manquent.--De toutes manières,

répondait le gouverneur, vous devez en abandonner la poursuite; cette

jeune personne étant ou mariée, ou indigne de vous fixer.--Indigne de

me fixer!... Voyez, mon vieux ami, voyez cette mule, et

représentez-vous les traits de celle qui l'a portée... mais voyez-la

donc!--A quarante ans révolus, vous! séduit par un pied mignon! ah!

ah!...--Eh! vous même, qui riez de si bonne grâce, y résisteriez-vous?

Le parti en est pris: il faut découvrir son nom, sa fortune: nous

avons tout employé pour retrouver une malheureuse famille que j'ai

laissée... dans la misère: il ne restait qu'une fille; on vous a dit à

vous-même qu'on ignore ce qu'elle est devenue... Et voilà ce qu'a

causé sans doute la malheureuse nécessité où je me suis vu de faire

croire ici ma mort. Mon fils se croyant maître de lui-même, aura

méprisé votre autorité, donné dans le désordre, et se sera perdu...

Mes parens n'ont plus compté sur moi... Nous allons faire de nouveaux

efforts: si tout est inutile... que cette jeune beauté soit libre...

quelle qu'elle ait été, je n'hésiterai pas. Combien en est-il, dans ce

sexe enchanteur, qui, séduites par un perfide, entraînées par

l'exemple, souvent livrées par celle qui devait les protéger, sont

vertueuses au sein du libertinage! car, vous le savez, sans doute, la

vertu ne consiste pas à garder une fleur que l'honnête-femme a du

donner: tout git donc dans la manière de la perdre: eh! que

reprochera-t-on à celles dont je parlais? Non, je ne leur fais pas un

crîme d'un état qu'elles n'auraient pu éviter, non... et je n'en

estimerai pas moins la jeune personne qui vient de me charmer: ma

main, ma fortune, j'offrirai tout, je donnerai tout: son empire sur

mon cœur est absolu... il l'est, ami, il l'est... et si

malheureusement elle se trouve mariée... je n'ai jamais éprouvé ce que

je ressens pour elle... je ne sais si je répondrais de ma vertu.»

En s'entretenant de la sorte, les deux amis suivaient la route

qu'avait prise la voiture de Lussanville. Ils s'arrêtent par hazard

devant la maison qu'il occupait, et reconnaissent un des domestiques

qui venait d'accompagner le jeune amant de Fanchette. Ils l'abordent

pour l'intéroger: mais Lussanville était aimé de ses gens; ils ne

s'entretenaient de leur maître que pour en dire du bien, et jamais

pour médire de ses actions: celui-ci leur tourna le dos, sans leur

répondre.

Les inconnus n'aprirent rien dans ce moment: mais l'un d'eux ne

pouvait dissimuler la joie qu'il ressentait d'avoir trouvé la demeure

de l'heureux amant avec lequel il ne doutait pas que ne vécût la jeune

fille au pied mignon. Il se retira, dans la résolution de ne rien

négliger pour découvrir quel est le sort de la belle dont il a ravi la

jolie mule (et rien de plus galant que cette mule; elle était bleu

céleste, garnie d'un rézeau en argent), il ne pouvait se lasser de

considérer ce bijou, dont la vue allait jusqu'au fond de son cœur

réveiller les desirs.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

[Ornement]

SECONDE PARTIE

[Ornement]

SECONDE PARTIE

CHAPITRE XXII

_Présens qui deviendront fameux._

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 6 / 18 段