C'est ainsi qu'écrivait à Fanchette le jeune homme qui ne l'avait

qu'entrevue, et qui fut obligé de s'éloigner, lorsque son gouverneur

sortit. Ce billet fut remis, par un laquais, à la marchande qui, le

donnant à la jeune Florangis, lui dit: «Ma fille, voyez ce qu'on vous

écrit: si c'est ce que je soupçonne, j'espère que vous ne ferez rien,

sans avoir pris mes avis et ceux de madame Néné. Fanchette avait brisé

le cachet et lisait: son teint qui s'anima, décelait l'émotion de son

cœur. «Tenez, madame, dit-elle en finissant.» La marchande fut

touchée de la confiance que lui marquait la jeune Florangis, elle lut

à son tour. «Ma Fanchette, reprit-elle, que pensez-vous de tout

ceci?--Que les hommes emploient pour nous tromper, des stratagêmes

toujours nouveaux; qu'il faut ne rien répondre à ce jeune-homme, et

l'éviter.--Belle Florangis! que j'aime à vous voir penser de la

sorte! Cependant, ma chère fille, si c'était un établissement solide,

il ne faudrait pas le manquer par sa faute. Ce jeune homme est

aimable: ne l'avez-vous pas trouvé tel? Il ne serait pas si dangereux,

s'il m'avait paru moins digne de plaire.--Vous seriez donc charmée

qu'il dît vrai?--Oui, madame: mais je suis presque sure qu'il est un

trompeur.--(Elle est sincère au moins). Ma fille, vous en

raporterez-vous à tout ce que je ferai?--Oui, pourvu que ma bonne soit

de concert avec vous.--Elle aprouvera tout; je puis vous en répondre.»

Et la marchande quitta Fanchette, qui dit à sa chère Agathe: «Il me

semble, ma bonne amie, que mon cœur prend le parti de ce jeune homme

contre moi: j'entens une voix secrette qui me dit qu'il est sincère,

tendre, et qu'il fera mon bonheur. Que j'aurai de plaisir à lui tout

devoir!»

La marchande de modes regardait la jeune Florangis comme digne de son

neveu. «Une fille honnête, et si sage, se disait-elle souvent,

rendrait Dolsans le plus heureux des époux: elle n'est point riche;

mais elle est vertueuse, modeste; elle sera dans son ménage, économe,

règlée; c'est une belle dot que cela. Quand elle joint à la beauté, la

sagesse et la douceur, une fille a plus que la naissance et les

richesses: ses attraits retiennent le cœur de son époux, sa douceur

le captive, et sa conduite fait prospérer sa maison.»

Voila comme on raisonne parmi les gens du commun: chez les grands,

c'est autre chose: ces vertus que la bonne marchande estimait tant,

sont devenues trop roturières: et c'est ainsi que tout a son fort et

son faible dans le monde: Ah! si le bonheur, la vertu, les talens ne

vengeaient la médiocrité les puissans du siècle jouiraient d'un sort

trop digne d'envie!

La gouvernante de monsieur Apatéon venait rarement. Elle craignait

d'être observée. La marchande quittait à peine Fanchette, lorsqu'elle

entra. La touchante Florangis fut enchantée de la voir: son cœur la

desirait: la lettre de Lussanville l'avait émue: elle trouvait du

plaisir à la relire: elle venait d'embrasser sa bonne; elle allait la

lui montrer, lorsque Dolsans parut: Sa tante elle-même le conduisait.

Cette joie pure, ce sourire de la satisfaction, cette rougeur timide,

cette agitation délicieuse, que cause la vue de ce qu'on aime, on vit

se peindre tout cela sur le visage de Dolsans. Fanchette baissait les

yeux. Enhardi par sa tante, encouragé par la présence de la bonne Néné

dont il était connu, le jeune homme parla: il fit avec grâce à la

jeune Florangis les complimens les plus flateurs: jamais il n'avait eu

tant d'esprit et ne s'était exprimé avec autant d'aisance: l'amour

rendait ses discours touchans; le desir d'en inspirer leur donnait un

air de vérité: ils rapelèrent à la gouvernante ses premières années;

elle desira pour sa chère fille un époux si parfait. De concert avec

la marchande on les laissa seuls un moment. Agathe même que Fanchette

voulait retenir, suivit sa mère et la bonne. «Ma belle demoiselle, dit

le jeune peintre, en tombant à ses genoux, vous voyez un amant qui

vous adore: une félicité sans bornes, ou le comble des malheurs, voila

ce que peut lui faire éprouver votre réponse. Si vous me laissez me

flater de l'espérance de vous toucher un jour, il n'est personne dans

le monde à qui je porte envie: si vous me l'ôtez, je suis le plus à

plaindre des mortels: que faut-il que j'espère?» Fanchette rougissait.

Elle cherchait, suivant sa coutume, au fond de son cœur la réponse

qu'elle devait faire, lorsqu'on frapa: Dolsans se relève, la porte

s'ouvre, et Lussanville, le jeune, l'aimable Lussanville paraît.

CHAPITRE XIV

_Où tout le monde est content, sans en avoir sujet._

«SI j'avais prévu, mademoiselle, que le hazard me procurât aujourd'hui

le bonheur de vous voir, je n'aurais pas écrit: je viens vous demander

pardon de ma témérité... l'obtiendrai-je? les sentimens que j'ai

montrés dans mon billet, dictés par l'honneur et par l'amour, me

rendront-ils excusable? Pour vous prouver combien ils sont sincères,

je consens à ne plus vous parler jusqu'à leur exécution. Permettez

seulement que je m'offre quelquefois devant vous, soit aux temples,

soit à la promenade; et daignez me dire, si je puis espérer de voir un

jour couronner ma constance!... Je suis injuste de demander que vous

vous expliquiez; je le sens: Eh-bien! permettez seulement que

j'interprète votre silence. Deux années seront un terme bien long;

mais si l'impatience que cette attente me causera, était partagée, que

je serais heureux!... Vous ne répondez rien... Je me retire; et ce

gage, que je vous laisse de ma foi, vous prouvera...--Je ne puis le

recevoir, monsieur, intérompit Fanchette...» Et dans le moment la

bonne et la marchande rentrèrent.

Leur surprise fut extrême, en apercevant le jeune-homme, qui, sans

leur donner le tems de se remettre, répète ce qu'il venait de dire à

la belle Florangis, remet entre les mains de la gouvernante une boîte

fort riche, baise la main de sa maîtresse, dérange quelque chose sur

une comode, et disparaît comme l'éclair, avant que Néné songe à

refuser son présent, ou du moins à le lui rendre.

Dolsans ne savait si ce qu'il venait de voir et d'entendre, était un

songe ou la réalité. «Fanchette, dit la bonne, comment ce jeune-homme

vous connaît-il?» La marchande expliqua tout; la jeune Florangis

donna la lettre, qui ne fut pas lue sans étonnement: la gouvernante

ouvre sans hésiter la boîte de Lussanville: à l'entrée, l'on trouve

une promesse de mariage bien signée, ensuite une bague, un fort beau

diamant, des boucles d'oreilles, un colier, et tout le reste de la

parure, le tout bien choisi, et plus beau que les bijoux qu'Apatéon

lui-même avait donnés. Il n'était plus possible de rien renvoyer,

puisqu'on ignorait la demeure du jeune homme. La marchande était

inquiète; Dolsans paraissait desespéré; Fanchette réfléchissait; la

bonne se déterminait. «Ouais, se disait Néné, voyons ceci: Fanchette

est assez belle pour faire naître une passion durable: ce jeune homme

sera dans peu maître de lui-même: il est riche: d'ailleurs il se fera

connaître: ma chère fille aurait un rang digne de son mérite: quelle

gloire pour elle! quelle joie pour moi! quel crève-cœur pour monsieur

Apatéon!... Mais hêlas! les hommes sont si trompeurs! ne m'en ont-ils

pas tous promis autant?... Bon! valais-je Fanchette, jeune, bien

élevée, sage?...» De son côté, la marchande disait: «Mon neveu peut en

trouver une plus riche, aussi vertueuse et qui ne balancera pas.» Et

Dolsans: «L'univers entier ne m'offrira jamais une fille si touchante

et si belle.»

«Oh ça! ma chère Fanchette, dit la bonne, il s'agit ici d'un choix

qui doit dépendre de vous seule: ni madame, ni moi, ne devons parler

pour ou contre aucun des deux...--C'est bien mon sentiment, intérompit

la marchande.--Décidez-vous vous-même, reprit Néné, l'inclination ne

doit point être gênée: vos amans sont tous deux également aimables;

ils paraissent tous deux guidés par l'honneur: prononcez.--Ma bonne,

répondit Fanchette, vous me tenez lieu de mère; je vous obéirai.

Cependant...--Parlez.--Pourquoi m'obliger de prendre, si jeune encore,

un parti d'où dépend le bonheur de mes jours? Souffrez qu'auparavant

la raison m'éclaire: la lumière de son flambeau est encore en moi

faible et tremblante: un gout imprudent pourrait me décider, un faux

brillant me décevoir, et me préparer d'éternels regrets.» On convint

que Fanchette avait raison. Dolsans même l'aprouvait au fond de son

cœur. Il espérait beaucoup de ses soins, de la protection de sa

tante, et plus encore de son amour. La bonne, la marchande et Dolsans

sortirent. La première, ravie de joie emportait la boîte de bijoux,

dont l'aimable Florangis l'avait priée de se charger; la seconde

savait bien lequel de ses amans Fanchette préférait; et le jeune homme

s'abandonnait à l'espérance.

Dolsans paraissait vingt-quatre ans. Il était brun, grand; ses yeux

avaient quelque chose de trop vif; sa démarche était aisée: il avait

la main belle, et se tenait bien. Sa physionomie était spirituelle;

son air fin et pénétrant humiliait ceux qui l'approchaient: sa

conversation était amusante et fleurie: il savait beaucoup, et

paraissait s'en targuer un peu, quoiqu'il affectât d'être fort

modeste. Son caractère le portait à la tendresse; mais son séjour en

Italie l'avait rendu jaloux et défiant.

Lussanville, plus jeune, plus beau, plus riche, et non moins tendre,

était fait pour aimer, et pour l'être à son tour. On voyait peintes

sur son visage la franchise et la candeur; ses traits étaient mâles;

son regard noble et doux: de longs cheveux châtains lui descendaient

au-dessous de la ceinture; il avait le nez aquilin; la bouche

apétissante et vermeille; le teint délicat; la jambe fine et faite au

tour. Son âme était grande et généreuse; l'honneur et l'amour avaient

seuls du pouvoir sur elle: il ne manqua jamais à sa parole donnée: il

fut ami constant; amant respectueux, soumis; quelquefois malheureux,

mais toujours fidèle.

CHAPITRE XV

_Comme Fanchette intéroge son cœur._

«O mon père! jamais votre fille n'eut un plus grand besoin de vos

lumières et de votre tendresse!... Hêlas mon digne père aujourd'hui

choisirait un époux à sa fille. Il n'est plus... Infortunés enfans,

qui perdez les auteurs de vos jours, ah! quels malheurs vous sont

réservés! Sans guides, sans amis, vous vous égarerez; il ne se

trouvera pas une main généreuse qui daigne vous ramener. Méprisés,

avilis, ce n'est pas encore là pour vous le comble de la misère: si

vous avez quelque beauté, des scélérats jettent sur vous de criminels

regards; ils vous parent pour vous immoler, et deshonorer la cendre de

vos vertueux et tendres parens. Oh! quelle douleur, s'ils en étaient

les tristes témoins! mais l'éternelle nuit leur dérobe votre ignominie

et le tombeau devient pour eux un azile... Et voilà quel était mon

sort, sans une pauvre femme, née dans la bassesse, et qui coula ses

jours dans la servitude! O ciel! ô dieu, qui m'avez servi de père!

quelles grâces ne dois-je point vous rendre! ne permettez pas, grand

dieu! que je manque jamais de respect à cette bonne femme que vous

m'avez donnée pour mère: celui qu'elle choisira, sera mon époux.

«Si tous deux également perfides cherchaient à me tromper!... mais

pourquoi Lussanville serait-il un séducteur? Il ne me rendra plus de

visites, jusqu'à l'instant où je verrai l'effet des sermens qu'il

vient de me renouveler... Comme mon cœur s'est ému, lorsqu'il est

entré! j'éprouvais une satisfaction inexprimable, tandis que le son de

sa voix frapait mon oreille... Il ne me pressait pas de lui

répondre... Avec quelle adresse il a fait parler jusqu'à mon

silence!... Et ces présens?... Il ne me les fait pas comme monsieur

Apatéon; il n'éxige pas que je m'en pare pour lui; que... Il ne veut

me voir, sans m'aborder, que dans des lieux, où l'innocence et la

pudeur n'ont rien à craindre... Qu'il paraît tendre! Ah! mon père sans

doute l'aurait aimé; il l'eût destiné pour sa fille... Et pourquoi

donc mon cœur se trouble-t-il seulement de songer à lui?...

L'aimerais-je? est-ce-là ce qu'on nomme de l'amour?... Je ne le crois

pas, mais je voudrais bien l'aimer, et qu'il me fût toujours fidèle...

Il ne le sera pas: mille autres beautés plus séduisantes que la mienne

le toucheront; des filles adroites m'enlèveront son cœur. Il

m'oubliera... Que j'en serai fâchée!

«Dolsans... Il ne saurait être aussi tendre que Lussanville... Aimable

Lussanville!... Dolsans dit qu'il m'aime... Et s'il m'aimait de tout

son cœur; que Lussanville m'oubliât, ne serais-je pas toujours

heureuse?... Mon cœur ne me répond rien... Ah Lussanville! soyez

constant!... Mais, s'il ne l'était pas?... Je sens... je crois sentir

que je serais malheureuse... Pauvre orfeline, abandonnée, ou plutôt,

obligée de fuir comme un monstre, le seul ami qui restât à mon père,

il me sied bien, de préférer le plus aimable, et le plus riche, qui

peut être... que sait-on?... est un fourbe. O Dolsans! la raison du

moins est pour vous, et mon cœur ne méprisa jamais ses conseils...

Irrésolutions que les sages avis de mon père feraient cesser, vous me

tourmenterez longtems encore! Ciel! fais-moi connaître le plus digne,

et s'il se peut, que ce soit Lussanville!»

Agathe revint. Profondément ensevelie dans ces idées, Fanchette

oubliait qu'elle avait promis d'accompagner la marchande et sa fille

dans une visite: la présence de sa jeune compagne l'en fit

ressouvenir: elle se prépare, et veut prendre ce joli soulier vert que

Dolsans avait vu: elle cherche, ne trouve rien, n'y fait pas grande

attention, et sort avec Agathe.

CHAPITRE XVI

_Où le pied de Fanchette soumet tout._

APRÊS le bonheur de voir et d'entretenir ce que l'on aime, il n'est

rien de si doux que de recevoir de sa main l'image de ses attraits: si

ce soulagement à l'absence manque encore, l'amant bien épris revoit sa

maîtresse dans ce qui fut à son usage; une pièce de son ajustement lui

rapelle tous les charmes de celle qu'il adore. Ce qu'il touche n'est

rien, mais son amante l'a consacré, c'est un trésor à ses yeux.

En jurant à sa belle maîtresse de l'aimer toujours, Lussanville avait

aperçu sur une comode sa jolie chaussure; en sortant il s'en était

adroitement emparé; en se levant le lendemain, il écrivit ce billet.

BILLET

DU JEUNE LUSSANVILLE A MADEMOISELLE FANCHETTE

_Je vous adore; et pour vous le prouver, je me condanne au

suplice le plus cruel pour un amant, à l'absence; mais hier, je

volai l'ornement de ce joli pied, qui fut le premier de vos

attraits qui frapa ma vue: ce n'est pas que j'aie besoin de

quelque chose pour me rapeler mon vainqueur; mais ce que je tiens

a porté la divinité qu'adorera toujours Lussanville, c'est le

plus précieux de tous ses biens[16]. Il ne le rendra qu'en

recevant votre foi. L'excuserez-vous, mademoiselle?... Non; si

vous le haïssez et qu'un autre... Mais si votre cœur vous parle

pour moi, vous ne verrez, dans cette action trop libre, que le

plus ardent amour._

LUSSANVILLE.

«Fanchette, dit la marchande, aprês que la belle Florangis eut lu ce

billet, l'excusez-vous?--Oui, madame, répondit la jeune personne.» Et

rien moins que contente, la bonne maîtresse descendit dans sa

boutique.

Monsieur Apatéon était malade de rage de n'avoir pu retrouver

Fanchette: la gouvernante vint le jour même aprendre à sa pupille

cette intéressante nouvelle. L'aimable Florangis parla de Lussanville,

et montra son billet. «Un billet encore, dit la bonne Néné! Eh

mais!... Comment!... En vérité... j'ai la meilleure opinion

du monde de ce jeune Lussanville.--Parlez-vous tout de bon, ma

bonne?--Oui, mais ne m'en croyez pas si vite: les hommes...--Eh

bien! les hommes?--Si vous saviez combien ils ont de finesses

différentes!--Ressemblent-ils tous à monsieur Apatéon?--Ah! vraiment,

ce ne serait que demi-mal, s'ils se ressemblaient tous: mais l'un

fait la sainte-nitouche: l'autre paraît tendre, sincère, de la

meilleure foi du monde; vous pouvez vous fier à lui; il ne veut

rien... et prétend tout. Celui-ci va se pendre, si vous ne l'aimez, se

jeter dans la rivière, ou tout au moins mourir en langueur, qui...

huit jours aprês qu'il ne desire plus rien, vous regarde avec

indifférence. Celui-là traite l'amour cavalièrement; mais il épie

l'occasion comme le chat fait la souris. L'on en voit jouer les grands

sentimens, fulminer contre les trompeurs de filles, et cela, ma chère

Fanchette, pour les mieux tromper. Il en est qui donnent brusquement

l'assaut, et vous disent pour la première fois qu'ils vous aiment, en

montrant une audace qui prouve tout le contraire. Enfin l'on trouve

quelquefois un amant qui prend notre rôle, et fait le précieux; il met

adroitement sous nos yeux tout ce qu'il vaut, et bien davantage

encore; c'est une coquette en pourpoint: croiriez-vous que ces vils

originaux ont l'art d'attirer dans leurs filets: Hêlas! ma chère

enfant, je ne le croirais pas sur le rapport d'autrui; mais on

s'instruit à ses dépens[17]: tous ces gens-là m'ont trompée.»

La gouvernante avait les yeux humides, en achevant ces mots, et jurait

au fond de son cœur qu'ils ne tromperaient pas la jeune Florangis.

Ensuite elles sortirent ensemble pour quelques emplettes que la bonne

Néné voulait faire pour sa chère fille. Un long mantelet, une immense

calèche ensevelissaient la jeune personne, de sorte qu'elle était

voîlée comme une femme turque qui sort pour aller au bain: cependant

Fanchette attirait les regards; tous les yeux se fixaient sur son joli

pied: elle ne rencontra pas un homme dont il ne touchât le cœur; pas

une femme dont il n'émût la bile; personne dont il n'excitât

l'admiration.

Lorsqu'elles furent chez le marchand, les garçons, au lieu d'écouter

la vieille Néné, regardaient le pied de Fanchette, et si les ordres du

maître de la maison ne les eussent tirés de leur extase, peut-être la

bonne et sa chère fille n'auraient pas obtenu sitôt qu'on leur vendît

de l'étofe. Lorsqu'ils virent les traits de l'aimable Florangis leur

admiration n'augmenta pas: ils se disaient: Qu'elle est belle!.....

mais elle n'en avait pas besoin.

C'était chez un vieillard voisin du père de Fanchette, que la bonne

achetait. Il n'était pas moins frapé que les jeunes-gens des grâces de

cette aimable personne. Néné lui dit qu'il voyait la fille de son

ancien confrère. Le vieillard surpris, l'examine de plus prês, dit

qu'il la remet, et veut l'embrasser: Fanchette évita l'accolade: mais

il s'empara de sa main; il la pressait assez rudement, en lui disant

tout bas, tandis que la gouvernante choisissait, rebutait,

bouleversait, et ne trouvait rien digne de sa pupille: «Ma belle

voisine, je vous ai vue toute enfant; je me sens pour vous une

affection que vous pouvez mettre à l'épreuve; toute ma maison est à

vous, et je ne desire autre chose que de vous servir de père et

d'ami.» Fanchette se rapela monsieur Apatéon, fit au marchand une

profonde révérence, et le remercia. «Il faut accepter mes offres, ma

belle enfant, vous serez chez moi comme ma fille, et je vous

marierai.» Ici Fanchette fut en défaut: jamais Apatéon n'avait parlé

de la marier: elle aurait été bien charmée qu'on l'eût mariée avec

Lussanville; avec cet amant si tendre, qui regardait comme un trésor

ce qu'elle avait touché: mais comme elle était prudente, elle remercia

de nouveau le marchand, et s'aprocha de sa bonne.

Tandis qu'elles se fesaient montrer des étofes, deux jeunes cavaliers

qui les avaient suivies, dês leur sortie de chez la marchande de

modes, en fesaient aussi déployer à côté d'elles: dans le magazin du

marchand rien n'était à leur gout que Fanchette; aussi ne

regardaient-ils qu'elle. Si Fanchette restait en place, ils admiraient

son éblouissante beauté; si l'aimable personne fesait un pas, leurs

yeux se fixaient sur son pied mignon: ils voulurent plusieurs fois

lier avec elle un entretien: Fanchette répondait avec modestie, mais

elle ne répondait qu'un mot et s'éloignait.

Enfin la bonne Néné se détermina pour un satin, que le vieillard avait

lui-même été chercher dans un cabinet séparé. Jamais on ne vit rien

de si bon gout: sur un fond blanc-perle, courait un dessin vert et

rose, d'où s'échapaient des fleurs argent et lilas. Le prix qu'on

demanda parut si médiocre, que la belle Florangis et sa bonne crurent

que le marchand se trompait; elles le lui firent remarquer. Mais il

les assura qu'il y gagnait encore. Les deux jeunes-gens et les garçons

s'écrièrent comme de concert: «Oh! que cette étofe aura de grâce,

lorsqu'elle l'embellira!»

CHAPITRE XVII

_Qui doit avoir de grandes suites._

JAMAIS Néné n'avait été si contente: elle paya, se chargeait de

l'étofe; Fanchette avait d'autres bagatelles: mais soit qu'un

coup-d'œil du vieillard les eût instruits; soit d'eux-mêmes, les

garçons les en débarassèrent malgré elles, et leur offrirent leur bras

pour les remener. «Que vous êtes charmante, mademoiselle, disait le

plus aimable des deux, qui conduisait Florangis! je m'estimerais

heureux, si vous me permettiez de vous rendre quelques visites, et de

me faire connaître: Je suis riche; de bonne famille; mes ancêtres

sont commerçans en draps depuis plus d'un siècle: On m'a placé chez

monsieur Delaunage, parce qu'on marchande son fonds pour moi: Vous

voyez que c'est un établissement avantageux et tout formé: Ma mère

m'adore: toutes mes volontés seront une règle pour elle; d'ailleurs

votre nom est connu; monsieur votre père se ruina, mais il ne fit tort

d'un sou à personne; son honneur est entier dans le corps des

marchands: Consentez à devenir ma compagne, à rentrer dans un état

pour lequel vous êtes née.»

Ce jeune garçon parlait bien raisonnablement, et Fanchette aimait la

raison. Dolsans n'avait pas un moment balancé Lussanville: Satinbourg

(c'est le nom du jeune marchand) pensa l'emporter, non par

l'inclination; mais par la convenance, la douce égalité, l'amour d'un

premier état. La jeune fille répondit sagement: «Monsieur, je suis

reconnaissante des sentimens que vous me montrez; mais je crains un

engagement, et des raisons fortes me font une loi de n'y pas songer

encore: vous ne pouvez me rendre de visites; cela ne serait pas séant:

mais voyez ma bonne.» Ces derniers mots satisfirent le jeune garçon

marchand.

Celui qui conduisait la gouvernante ne s'oubliait pas. «Cette jeune

demoiselle dépend de vous, madame, lui disait-il: vous ne seriez pas

fâchée de lui trouver un établissement honnête; et je suis votre

affaire. Un frère aîné que j'avais, vient de mourir: mon père, chez

lequel je vais retourner, demeure rue saint-antoine. Sa boutique vaut

au moins celle de M. Delaunage: il est âgé, infirme, veut se retirer,

et va tout me remettre: voyez, informez-vous; il se nomme Damasville:

je préfère mademoiselle Florangis au parti le plus riche, et je ferai

mon possible pour la rendre heureuse.--Vous êtes bien honnête,

monsieur, répondit la bonne Néné.» Et l'on arrive.

Tandis que la gouvernante rendait compte à sa pupille des propositions

de Damasville, les deux jeunes cavaliers, de retour avant elles,

parlaient à la marchande de modes. L'un était le comte d'A***, et

l'autre le marquis de C***; charmans, riches, maîtres d'eux-mêmes.

Leurs vues n'étaient pas honnêtes comme celles de Lussanville, mais

ils étaient puissans; ils offrirent tout-d'un-coup à la marchande, de

faire la fortune de sa nièce et de la rendre une fille de conséquence:

Il ne s'agissait, disaient-ils, que de perdre un honneur de préjugé,

pour en avoir un autre infiniment plus commode, et plus considéré dans

le monde. La marchande (et de modes encore!) élevée chez les

ostrogoths, ne connaissait pas cet honneur-là; elle les assura que

jamais elle ne consentirait à l'échange, et les pria sérieusement de

n'y plus songer.

CHAPITRE XVIII

_Foule d'amans._

DURANT la maladie de monsieur Apatéon, qui fut longue, Fanchette et sa

bonne sortirent quelquefois. Néné crut bien faire de conduire sa

pupille chez celles des connaissances de ses parens inconnues à

monsieur Apatéon, et qu'elle estimait le plus; afin qu'à son retour,

l'oncle de la belle orfeline eût moins de peine à la retrouver. Les

malheurs de monsieur de Florangis avaient fait des ingrats de tous ses

amis; le joli pied de sa fille les rendit tous criminels. Il n'y eut

pas un vieillard qui ne tâchât de la séduire, pas un jeune-homme qui

n'entreprît de la toucher.

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 5 / 18 段