le démenti, le pénard rusé!» et Fanchette réfléchissait. Il est
impossible d'exprimer combien il serait divertissant de lire dans
l'intérieur d'une fille de seize ans, innocente, vertueuse, mais
surtout ignorante: Tout ce qu'enfante son imagination ressemble aux
contes des fées; sa confiance s'apuie sur tout; et cependant ses
craintes lui font voir des monstres par-tout; un rien les dissipe, et
la sérénité renaît sans cause, comme elle s'est évanouie sans raison.
Du reste, indécise et timide, elle a tremblé longtems avant de
hazarder un pas: elle n'est pourtant pas défiante; elle ne le devient
qu'aprês avoir été trompée: elle pense bien de tout le monde qu'elle
voit; et si quelquefois elle soupçonne des méchans, elle les supose
presque toujours parmi ceux qu'elle ne connaît pas. Oui, les hommes
n'aperçoivent, à la vue des attraits d'une jeune personne, que la
moitié la plus faible de ce qui devrait les toucher: elle deviendrait
bien plus intéressante, si l'on pouvait lire dans son cœur; y
découvrir ces trésors d'innocence, de franchise, d'une aimable
candeur. Mais cet âge heureux passe vite: Environnée de traîtres et de
perfides, sa jeune âme en prend les vices, et parvient quelquefois dês
l'adolescence, à ce point de dépravation, qu'elle ne croit pas même la
vertu nécessaire. Et voila l'ouvrage des hommes... Que dis-je! ah
pardon! Je ne suis point de ces misantropes attrabilaires qui
cherchent à dégrader le genre humain: non; je me trompais: les hommes,
mes semblables, que je chéris, que je révère, ne sont pas capables de
chercher à détruire la vertu dans leurs aimables, leurs charmantes,
leurs divines compagnes! c'est l'ouvrage de ces petits-maîtres, de ces
agréables qui portent par-tout leur inutilité et leur corruption; de
ces poupées, successeurs des _galles_[14], non moins dérèglés, et plus
dangereux; de ces vieillards, qui, l'or à la main, traînent avec eux
le dégout et le libertinage; et tous ces misérables sont indignes du
nom d'hommes.
L'esprit de Fanchette s'égarait dans un labyrinthe d'idées creuses:
Pour s'arracher à cette situation gênante, elle s'aprocha de son
clavessin, et lui fit rendre les sons les plus touchans. Quand on est
mélancolique, qu'on a beaucoup pensé, l'âme est remplie, et cherche à
s'épancher: Fanchette unit sa jolie voix à l'instrument: elle suivit
ce que son cœur lui dictait, et ses chants ne respirèrent que la
douleur: le nom de ses parens s'y mêlait; des larmes coulaient le long
de ses belles joues en le prononçant.
Cette occupation avait des charmes pour la belle Florangis; un rien
amuse une jeune fille; Fanchette oubliait l'univers: Et monsieur
Apatéon, rempli de l'idée des attraits naissans de sa pupille, fort
inquiet cependant sur ceux qu'il avait palpés durant la nuit, se
levait. Dês que sa toilette fut achevée, il se rendit dans
l'apartement de Fanchette: il la considéra longtems avant de
l'intérompre. Elle était en deshabillé galant: jamais sa taille ne fut
si bien dessinée: elle avait un soulier blanc comme la neige, bordé
d'un cordonnet d'argent; son joli pied batait la mesure, et chaque
mouvement qu'il faisait, portait de nouveaux desirs dans l'âme de
monsieur Apatéon. Il était hors de lui, lorsqu'il s'aprocha de
Fanchette; il la prit dans ses bras, et voulut lui ravir un baiser. La
jeune fille détourna la bouche; le vieillard cola la sienne sur les
plus beaux cheveux du monde, et crut ne perdre pas beaucoup au change.
Le feu de la volupté circulait impétueusement dans ses veines. Il
enlève Fanchette, la porte sur une bergère: l'aimable Florangis ne
sait ce qu'il prétend; mais elle se défend comme si l'expérience l'eût
instruite: Apatéon, vieux routier, la laisse quelque tems se débattre;
gagne un poste, puis un autre; enfin... éperdue, respirant à peine, et
s'efforçant en vain d'apeler, l'innocente orfeline allait peut-être
éprouver un malheur, dont jamais elle ne se fût consolée, lorsque la
gouvernante accourut, pour avertir monsieur Apatéon, que le déjeûner
courait le plus grand risque du monde de se refroidir. Elle ne le
trouve pas dans son apartement: elle cherche la porte ignorée, la
découvre, et voit le tartuffe infâme attaché sur sa proie timide. En
femme prudente, elle sort; court, plus vite qu'elle n'avait fait
depuis trente ans, à la porte de Fanchette, et frape à coups
redoublés.
Il était tems. Apatéon presque vainqueur, craint qu'on ne le
surprenne; il abandonne Fanchette; lui recommande le secret en
menaçant, et s'élance chez lui par la porte dérobée. La jeune fille
épuisée et tout en eau cria d'entrer. «Qu'avez-vous, mademoiselle, dit
Néné?--Hêlas! repond Fanchette en pleurant...--Ma chère fille, reprend
la vieille, dites-moi... expliquez-moi... que s'est-il passé?--Je ne
sais ce que me veut monsieur Apatéon; il vient de me tourmenter... Il
voulait, ma bonne... Je n'en saurais douter; il n'est pas ce qu'il
paraît... Je rougirais trop de vous dire ce qu'il voulait...--Ne
l'a-t-il que voulu?...--Si vous n'eussiez frapé...--Ah! ma chère
fille!... Et cependant, je ne suis venue que par hazard.»
CHAPITRE X
_Ressource inattendue._
ON déjeûna. Apatéon baissa d'abord les yeux; l'ingénue Fanchette le
mit bientôt à son aise. Cette aimable fille était loin d'avoir l'idée
du but où tendait son tuteur. Elle avait seulement pensé qu'il
voulait faire une chose contre la décence: il n'en était pas venu à
bout; elle était satisfaite, et se promettait bien de se méfier à
l'avenir de pareilles entreprises. Apatéon (qui, de même que mon
lecteur, avait cru les lumières de Fanchette plus étendues) en la
voyant agir comme de coutume, conçut de nouvelles espérances, qui lui
rendirent son hypocrisie et sa gaîté.
Mais la gouvernante, qui la nuit en avait apris trop, à laquelle le
jour en fit connaître davantage encore, avait heureusement toute
l'expérience qui manquait à la jeune Florangis. Elle vit que tôt ou
tard son maître triompherait de l'innocence de Fanchette; elle avait
éprouvé plus d'une fois, qu'en bravant le péril, on y succombe; en
conséquence, elle résolut d'y soustraire une fille, sur laquelle elle
avait plus d'autorité qu'on ne pense.
Il est três-naturel que mon lecteur ignore, puisque je ne l'ai pas
dit, que le père de Fanchette mourant, ne s'était pas tellement fié à
son ami monsieur Apatéon, qu'il n'eût pris d'ailleurs des précautions
pour préserver sa chère fille des embuches d'un séducteur. Il savait
que de tout tems, la gouvernante du dévot Apatéon avait tendrement
affectionné son épouse: il lui connaissait des sentimens d'honneur: ce
fut en conséquence, qu'il lui remit une somme, produit de tout ce
qu'il avait sauvé de son desastre; de quelques bijoux et des habits
de madame Florangis; des siens même, qu'il fit vendre, dês qu'on
l'assura qu'il ne devait plus espérer de vivre: le tout formait
environ deux mille écus. Par un codicile, qui devait être secret, il
chargea la gouvernante d'employer cette somme à placer sa fille chez
une maîtresse ouvrière à l'insu de monsieur Apatéon, si sa bonne
volonté se refroidissait, ou que d'autres choses, qu'il n'exprimait
pas, et qui justement arrivèrent, l'y contraignaient. Le même écrit
portait, que si l'oncle de Fanchette venait à reparaître un jour, il
reprendrait sur sa nièce tous les droits confiés à d'autres.
On était revenu de l'église; on avait chanté, dansé, dîné; on allait
aller à vêpres; la bonne Néné dit adroitement à l'oreille de
Fanchette, de feindre une indisposition pour rester. La jeune fille ne
savait pas feindre[15]: elle dit tout uniment à monsieur Apatéon,
qu'elle le priait de sortir seul pour ce jour-là, parce qu'elle
n'avait pas envie de l'accompagner. Le vieillard insista sur la
nécessité d'aller à vêpres; on le pria d'en dispenser; il était
complaisant; il se rend, et sort.
Dês que la gouvernante s'aperçut que Fanchette était seule, elle
courut à son apartement, et, sans perdre le tems en de vaines paroles,
elle lui donne cet écrit qui contenait les dernières volontés de
monsieur Florangis. L'aimable fille le lut en sanglotant, et le rendit
à Néné, qui le renferma précieusement dans la boîte d'où elle l'avait
tiré. «Eh bien, mademoiselle, auriez-vous le courage de reprendre les
habits que vous aviez en entrant ici; ces habits, tristes preuves de
votre infortune, et de quitter l'aisance dont vous jouissez chez un
suborneur?--Un suborneur!--Oui, mademoiselle; celui qui vous a reçue
des mains de son ami; pour qui vous devriez être le plus sacré des
dépôts, mérite ce nom que vous venez de lire dans l'écrit de votre
père: Il veut vous deshonorer et vous perdre. Il n'est qu'un moyen
d'échaper... Votre bon père! oh! quelle serait sa douleur!... Il
l'avait prévu... Que décidez-vous?--Qu'il faut obéir à mon père. Ah!
ma bonne! je ne tiens donc plus à rien! Personne ne va plus
s'intéresser à mon sort! Si monsieur Apatéon voulait me tromper, tout
le monde me trompera.--Chère Florangis! je ne suis qu'une pauvre
femme: mais un jour vous connaîtrez mon zèle; combien je vous aime...
Ma chère fille! je ferai l'impossible pour vous. Ne perdons pas de
tems; quittez ces colifichets et ces bijoux; ils sont, sur une fille
pauvre, de tristes enseignes, qui disent qu'elle est à vendre, ou que
déjà peut-être ils ont été le prix infâme mis à son innocence;
reprenez vos habits: les voila; je viens de les aproprier; de parler à
la plus honnête marchande de modes de Paris, chez laquelle vous allez
entrer; de placer chez un notaire la somme que me confia votre père:
mademoiselle, tous les Apatéons du monde n'empêcheront pas qu'une
femme indigente, sujette, comme d'autres, à mille défauts, ne mette
son bonheur à vous être utile.--Vous allez donc me servir de mère, lui
dit Fanchette d'un ton caressant?--Ah! belle Florangis, un jour vous
ne douterez pas que je n'en aye pris les sentimens. Par un
commencement de bonheur, ma chère fille, ajouta Néné, la marchande,
sans vous être parente, porte votre nom: ce trait vous rend chère à
cette femme estimable avant même de vous avoir vue; et, pour éviter
toutes les questions sur votre famille, vos connaissances, elle vous
fera passer pour sa nièce.»--Tout en causant, Fanchette se trouva
vétue des modestes habits que lui fit quitter Apatéon, et n'en fut pas
moins belle: ils devenaient étroits et courts; mais qu'importe? elle
ne les devait à personne: l'aimable fille était contente. On sort par
une porte du jardin sans être vues des gens de la maison: on se rend
chez la marchande de modes: Néné présente Fanchette, ne dit qu'un mot,
et se hâte de retourner. Elle arrivait à peine, que le dévot Apatéon
rentra.
CHAPITRE XI
_Reviendra-t-il?_
«VENEZ, mademoiselle, dit la marchande à Fanchette: Je sais qu'il ne
faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra
compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais
vous donner.» En même tems la jeune Agathe se lève, et court, d'un air
enjoué, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait
instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette
femme honnête un dépôt plus précieux.
Agathe était une blonde, touchante, tendre, sincère; mais vive,
sémillante: elle n'avait que quatorze ans. Dês la première vue,
Fanchette la charma: elle prit pour elle un gout vif, qui fut suivi
d'une amitié constante, et les rendit toujours inseparables. Fanchette
fit, sous les yeux de sa jeune amie, des progrês rapides: elle avait
pour le travail un gout décidé; l'on aprend toujours bien vite ce que
l'on aime. De son côté, la bonne gouvernante tâcha de lui procurer
tous les amusemens qui dépendirent d'elle. Comme je l'ai dit, elle
avait placé les deux mille écus, que lui remit en mourant le père de
Fanchette; elle joignit à cette somme ce qu'elle avait amassé depuis
quarante ans: le tout formait un fonds qui composait huit cens livres
de rente: elle avait en outre gardé de quoi payer l'aprentissage de
Fanchette, et pour son entretien durant trois ans qu'il devait durer,
afin que la jeune personne eût toujours de réserve quelques années de
son revenu: à soixante ans, l'on est économe et prévoyant. Néné lui
fit présent d'un clavessin, lui donna les livres qu'elle demandait; en
un mot, elle avait promis de lui servir de mère, et lui tint parole.
«Ma chère Fanchette, lui disait-elle quelquefois, j'avais des parens
dans la misère, mais tous, avant moi, ont payé le tribut à la nature;
vous êtes à présent la personne qui devez m'intéresser le plus:
recevez les bagatelles que je vous donne, comme les présens de
l'amitié; ils n'avilissent personne.»
Oh! que j'aime cette bonne Néné! Elle était fille d'un laboureur: dês
sa jeunesse, elle vint à la ville, et servit. Elle aporta de son
village de la pudeur, un cœur tendre, une figure apétissante et
beaucoup de bonne foi: un garçon de boutique, un clerc de procureur,
un valet-de-chambre, un maître-d'hôtel, etc., la trompèrent
tour-à-tour, en lui promettant de l'épouser, et ne lui tinrent jamais
parole: elle aima le plaisir, mais elle eut toujours horreur du crîme:
elle devint sage à force de manquer à l'être. Dês que le feu des
passions fut éteint, elle respira: «Heureuse tranquillité, se
disait-elle, que vous avez tardé longtems! pourquoi ne futes vous pas
la compagne de ma jeunesse, ainsi que de la maturité!» Son cœur
n'était cependant pas moins sensible: elle aima madame Florangis,
ensuite Fanchette, autant qu'elle était capable d'aimer: Eh! qui peut
mesurer le sentiment dans une âme tendre! La jeune personne était pour
elle un trésor. «Évitons, se disait-elle, à ma chère fille, les
déchiremens auxquels je fus en proie, lorsque je me trouvais la dupe
d'un perfide: qu'elle ressente au fond de son cœur l'inexprimable
douceur d'avoir toujours été vertueuse: hêlas! je ne puis me le cacher
à présent: je ne pouvais être heureuse qu'avec le premier amant que
j'ai favorisé: j'eusse rougi devant tous les autres.»
Cette fille simple, ignorante, savait placer ses bienfaits: elle
aurait pu répandre des dons insuffisans sur une centaine d'orfelins,
et ne faire le bonheur d'aucun: elle s'attache à Fanchette, et l'on
verra ce qu'il en fut. O vous! qu'une âme bienfesante et généreuse
porte à soulager l'indigent, retenez cette leçon que vous donne la
conduite de Néné: Adoptez une famille pauvre; rendez la seule à
l'état, si votre fortune ne vous permet de soulager qu'elle: toute
autre manière de faire l'aumône est vicieuse: vous pouvez donner des
mœurs à cette famille que vous releverez; vous ne ferez que des
vagabonds de mendians à quî vous procurerez des secours trop
médiocres, pour qu'ils ne dépendent que de vous.
Fanchette descendait rarement dans la boutique: encore était-elle
voîlée de manière qu'on n'aurait pu la reconnaître. Un jour elle y
parut un moment, pour montrer son ouvrage à la marchande: une calèche
lui couvrait le visage: mais ses habits courts laissaient voir le bas
d'une jambe fine et son joli pied: Un jeune homme, en grand deuil,
entre avec son gouverneur, pour faire quelques achats: ses yeux se
fixent sur Fanchette: sa taille dégagée, cette jambe, et ce pied
surtout le frapèrent. Il s'efforçait de voir son visage: l'aimable
Florangis s'en aperçut: elle se hâta de demander l'avis de sa
maîtresse, et remonta dans sa chambre avec Agathe. Les grâces de sa
démarche achevèrent d'enchanter le jeune homme. «Ah! qu'elle est bien,
madame, dit-il à la marchande!--Vous ne pouvez que le conjecturer,
monsieur, lui répondit-elle.--L'on ne saurait être laide avec... non,
madame, jamais femme laide n'eut autant de grâces:... un si joli pied
ne peut soutenir que la beauté même.» Cela n'était pas tout-à-fait
exact; mais ce jeune-homme commençait à devenir amoureux, et l'on ne
doit pas chercher l'exactitude et la modération dans les expressions
des amans. Il fit encore quelques questions, auxquelles la marchande
(qui, pour le babil ne le cédait néanmoins à personne) ne répondait
que par des monosyllabes. Le gouverneur acheta, paya, sortit; son
élève parut ne le suivre qu'à regret. Et Fanchette disait à la jeune
Agathe: «Mon amie, le connais-tu? Aparemment que c'est ici qu'il
achète?... Reviendra-t-il?»
CHAPITRE XII
_Nouvelle conquête: S'en réjouira-t-on?_
«FANCHETTE est disparue!... On ne l'a pas vu sortir!... On ne sait ce
qu'elle est devenue!... Ah scélérats! vous me la rendrez!... Mais que
la foudre m'écrase, si... Je veux qu'on me la trouve, ou, je jure...
Fanchette!... Elle était si mignone, si sage, si... Je perdrai
l'esprit, si l'on ne me la ramène... Un galant peut-être me l'enlève!
et moi, nigaud! depuis six mois je soupire... Il fallait, morbleu!
brusquer l'aventure... Il aurait été si doux de passer dans ses
bras... Je l'espérais: je me suis trompé. Ah! si je la retrouve!...
Jolie, délicate Fanchette, quel mortel à présent savoure sur tes
lèvres de rose, des baisers... des baisers... ah! toutes les délices
dans lesquelles je nage ne valent pas un de ces baisers-là!... Elle ne
serait pas sortie seule: on me l'enlève: mes gens sont du complot...
Hola! traîtres! par la mort! si vous ne m'avouez la vérité, je vous
fais tous pendre... Comme elle était modeste!... Mais où donc était
Néné!... Lorsque sa jolie main se promenait sur les touches de ce
clavessin; que son pied séduisant batait la mesure; que sa voix si
douce, si touchante... J'aurais du la croquer mille fois... Maudit
déjeûner! sans toi... Imbécile que je suis! je me consolerais du moins
aujourd'hui: un autre ne cueillerait pas une rose que j'ai si
longtemps couvée des yeux... Ah!...» C'est ainsi que s'exprimait
monsieur Apatéon, aprês qu'il se fut aperçu de l'évasion de Fanchette;
qu'il eut grondé Néné, à laquelle cependant il n'osa faire de
questions sur la vision de la nuit précédente; qu'il eut mis tous ses
gens en campagne pour ratraper sa jolie proie: et son monologue finit
par un cri de fureur. Tous les mouvemens qu'il se donna furent
longtems inutiles: une pauvre femme, une jeune fille trompèrent, avec
succês, un tartufe!
Fanchette vivait heureuse et tranquille: dês le premier jour, elle
avait oublié l'abondance et la délicatesse; comme dès le premier
instant, ces bijoux, ces ajustemens, idoles cruelles auxquelles tant
de femmes sacrifient l'honneur et les mœurs, ne lui coûtèrent pas un
soupir. Les avis de son père se retracèrent à son souvenir: «Je
travaille, se disait-elle; je remplis les vues du cher auteur de mes
jours: le ciel me bénira.» Et le ciel la bénissait.
La marchande avait un neveu, nommé _Dolsans_, jeune-homme qui
promettait beaucoup; disciple des _Michel-Ange_, des _Raphaël_, des
_Lebrun_; émule des _Vanloo_, des _Vernet_. Il revenait de rome; dês
la première visite qu'il rendit à sa tante, il vit la belle Florangis.
Il était fête: Fanchette avait une robe neuve, peu riche, mais
extrêmement parante: c'était un présent de la bonne Néné: la beauté de
sa chevelure était relevée par une frisure de gout: son joli bonnet
paraissait monté de la main des grâces, c'est-à-dire, par elle-même
sous la direction d'Agathe. Un soulier vert orné d'une fleur en or,
enfermait son pied mignon. Elle était assise, le dos tourné, et lisait
_Émile_, lorsque le jeune Dolsans entra. Le premier objet qui frapa sa
vue fut le joli pied de Fanchette, posé sur un petit tabouret. Son
cœur palpita. En embrassant sa tante, il le regardait: en répondant à
toutes ses questions, il le regardait encore. «Qu'avez-vous vu
de curieux à rome?--Bien des choses, ma tante.--Faites-moi
quelque détail.--Ah! que ce que j'en découvre est séduisant!--Vous
autres, peintres, vous vous passionnez pour cette ville comme
pour une maîtresse: tout vous y paraît merveilleux: ma foi,
je n'ai jamais vu votre rome: mais paris est bien aussi
séduisant qu'elle--Ma tante!...--Oui, mon cher neveu, ne vous
en déplaise; je le soutiendrai contre tous les romains.--C'est une
merveille!...--Merveille tant qu'il vous plaira. Elle a son église de
saint-pierre, à ce qu'on m'a dit; mais paris a son louvre et ses
tuileries: des connaisseurs ont assuré devant moi, qu'aucun édifice
dans le monde n'égalerait le louvre, s'il était achevé.--Je ne parle
pas d'édifices, ma tante.--Pour les chefs-d'œuvres de la peinture,
l'on voit dans le salon...--Eh mon dieu! ni de peinture.--Le caractère
de la nation, les mœurs des habitans? ah! pour le coup, mon neveu,
tout l'univers doit mettre _pavillon bas_ devant notre patrie. Quelle
_aménité_, quelle élégance dans les nôtres! Je vois le monde, mon cher
Dolsans; j'entens dire à des gens de poids, que notre _urbanité_
présente servira de modèle à toutes les races futures.--Je vous
accorde tout cela, ma tante, j'enchérirai, s'il le faut: paris
renferme des merveilles qui surpassent tout ce que j'ai jamais
vu.--Vous voila raisonnable. Nous aurons bientôt de vos ouvrages: vous
serez sans doute devenu parfait?... Vous ne me répondez rien! (Il
s'avançait pour regarder Fanchette, qui ne s'était pas encore
retournée.)--Quelquefois j'embellis la nature; mais ce que je viens de
voir est fait pour desespérer, ou pour élever au-dessus de lui-même
l'artiste le plus habile.--Mon neveu, reprit la marchande, en lui
parlant à l'oreille; restez-en là: vous me connaissez: malgré la
tendresse que j'ai pour vous, une imprudence vous excluerait de chez
moi.»
Dolsans entendit ce qu'on voulait lui dire: il baissa les yeux: au
bout d'un moment, il les leva sur le pied de Fanchette, et dans son
cœur il disait: «Ah! fût-elle aussi laide qu'elle m'a paru belle, ce
charme inexprimable me la ferait adorer.»
Quelques-unes des compagnes de Fanchette entrèrent: sa lecture fut
intérompue: elle se leva: Dolsans, interdit, immobile, la regardait;
il s'ennivrait du plaisir de la regarder. Chaque pas de la belle
Florangis fesait éclore de nouveaux charmes; tout s'embellissait sous
ses pieds: Telle la divine Cypris marche précédée des desirs brûlans,
accompagnée des grâces, et suivie des plaisirs. Dolsans voulut lui
faire un compliment: il ne trouva rien qui pût exprimer ce qu'il
sentait. Il garda le silence; ses yeux seuls parlèrent: et Fanchette
peut-être n'entendit que trop ce langage.
Jeunes et touchantes beautés, toutes les conquêtes flatent votre cœur
novice encore; vous ne voyez que votre triomphe: mais le piége est
caché sous des fleurs; trop souvent hêlas! il en est qui ne devraient
exciter que des larmes amères.
CHAPITRE XIII
_C'en est trop d'un._
PARDON, _mademoiselle, si j'ose vous écrire avant de m'être fait
connaître: mais je suis si peu maître de mon impatience; les
occasions de vous voir naîtraient si difficilement, qu'il m'est
impossible de les attendre. A peine vous ai-je entrevue: vous
étiez comme voilée: l'envie que je montrai de lire mon sort dans
vos regards ne servit qu'à me priver plutôt du plaisir que me
causait votre présence: et cependant je sens que mon cœur est à
vous pour jamais. Je n'ai pas l'injustice de me plaindre de votre
fuite: elle ne vous rend à mes yeux que plus digne du don que je
prétens vous faire de ma foi, de ma tendresse et de tout
moi-même. Oui, je le jure, par le saint auteur de la nature, je
n'aurai jamais d'autre épouse que vous. Je suis riche, et je m'en
réjouis depuis que je vous aime; auparavant, je n'y pensais
seulement pas: je ne suis point d'une naissance illustre; ma
famille est de finance; je m'en réjouis encore: nos conditions
sont égales, et la distance imaginaire des rangs, d'autant plus
tyrannique, qu'elle est moins réelle, ne nous séparera pas._
_Je vous avoue que vos grâces seules m'ont touché; j'ignore si
vous êtes aussi belle que tout le reste l'annonce. Oui,
mademoiselle; je ne sais quoi me fit tressaillir en vous voyant.
Vous êtes faite au tour: cependant ce n'est pas votre taille:
vous avez la main belle; des bras arrondis d'une blancheur de
lait; une jambe... ce n'est pas encore cela qui m'a charmé: mes
yeux se sont fixés sur le plus joli pied que j'eusse encore vu;
je ne pouvais les en détourner, et mon cœur battait avec
violence. Pour achever l'enchantement, vous avez parlé: dieu!
quel son de voix séduisant! Non, non, il est impossible qu'avec
cette voix touchante, l'on n'ait pas dans l'âme un fond
d'inaltérable douceur, d'innocence, de candeur; et voila ce qu'il
faut pour rendre un époux heureux..... Ah mademoiselle! si vous
consentez que mon bonheur soit votre ouvrage, croyez que je ne
négligerai rien pour faire le vôtre. Un homme estimable par ses
mœurs, qui s'offre en qualité d'époux, ne doit pas être
dédaigné: ses vues sont pures; il présente le don le plus
précieux pour une jeune fille, en même-tems qu'il demande pour
lui le bien qui donne le prix à tous les autres, une compagne
aimable et vertueuse. Réfléchissez sur ce que je me permets de
vous écrire aujourd'hui: Je n'ai plus de parens: je dépendrai
d'un tuteur durant quelque tems encore: à vingt ans je serai
maître de moi: telle fut la volonté de mon père: Je puis donc
vous donner un terme fixe pour tenir ma parole. Recevez la
promesse que je vous fais de n'être qu'à vous. J'irai le plutôt
qu'il me sera possible savoir mon sort et votre réponse._
_Je suis, mademoiselle, avec un attachement qui ne se démentira
jamais,_
_Votre, etc._
DE LUSSANVILLE.