vous êtes pauvre; vous êtes innocente: Souvenez-vous de votre beauté,
pour être toujours en garde contre les séducteurs: vous les verrez, ma
chère fille, attachés sur vos pas, ne vanter vos attraits, que pour
vous rendre vile et coupable. Oh! si vous saviez avec quel mépris un
homme riche regarde une fille sans bien, lorsqu'il l'a séduite!... Que
ne puis-je vous faire passer cette idée comme je la sens!... Comment
se trouve-t-il des femmes qui consentent à laisser ravir des faveurs
au tyran superbe qui voit leur défaite d'un air insolent et
dédaigneux!... Ma fille, la pudeur et l'innocence sont de tendres
fleurs, qu'un souffle endommage, qu'un attouchement ternit, et qu'une
imprudence détruit irréparablement[8]. Souvenez-vous-en, ma fille, de
cette innocence, trésor que vous possédez, pour en connaître le prix
inestimable, et trembler au moindre danger d'y donner la plus légère
atteinte. Que votre pauvreté n'abaisse point votre âme: conservez, ô
ma chère Fanchette, cette noble fierté, qui voit le comble de
l'avilissement dans le désordre, et non dans l'indigence. Soyez
modeste: prenez des sentimens conformes à votre fortune: ces arts
amusans qu'on vous enseigna, ne les oubliez pas: Les talens semblent
faits pour donner un nouveau lustre à la vertu comme à la beauté; mais
qu'ils n'occupent désormais dans votre esprit que la seconde place; un
travail lucratif et dont le produit puisse subvenir à vos besoins,
voila maintenant l'essenciel pour vous: vous n'avez plus que cette
source, ma chère fille, où vous puissiez vous desaltérer sans
deshonneur. Regardez, chère Fanchette, ah! regardez toujours avec
horreur, ces femmes élégantes, que le crîme charge de brillans et de
colifichets, bandelettes profanes, destinées à parer les victimes
qu'on immole à la débauche: ces infortunées n'ont pas un diamant, pas
un bijou, qui n'affiche leur encan, et qui ne les avilisse aux yeux
même des libertins. Elles passent une vie ignominieuse dans
l'apparence des plaisirs, mais dans une calamité réelle. Dites-moi, ma
fille, regarderez-vous comme heureuse, celle qui ne paraît nulle part
sans exciter le murmure de l'indignation parmi les gens sensés, les
mordantes épigrammes des petits-maîtres, et le dédain de son sexe?
Quel sort!... Et ce n'est-là qu'une partie des angoisses qu'elles
éprouvent, et peut-être la plus légère. Ah ma fille! la possession de
tous les biens du monde pourra-t-elle jamais payer l'honneur[9]!...
«Hêlas! ma chère enfant!... le ciel nous a tout enlevé... Votre mère
avait un frère, longtems mon premier et mon meilleur ami: ma ruine
entraîna la sienne. Il ramassa quelques débris, et quitta sa patrie,
avec sa femme et un fils au berceau, pour aller tenter la fortune sous
un autre hémisphère. Soit que son malheur, que nous avions causé,
l'ait aigri; soit que la mort l'ait enlevé, il ne nous est rien
parvenu qui nous instruise de son sort. Si pourtant il vivait, et
qu'il revînt un jour ce serait un père que tu recouvrerais... Mais
peut-être qu'alors sans azile... O malheur! tes suites sont encore
plus cruelles que toi-même: Tu détruis jusques aux liens qui
réunissent les sociétés et les familles: Tu jettes l'homme, après la
tempête, sur des rives desertes et sauvages, oú personne ne le connaît
plus... Chère Fanchette! le ciel y pourvoira sans doute... Il changea
son nom de Rosin, pour acquérir un nouveau crédit: c'est ce que j'ai
su par hazard; mais ce nom qu'il a pris, je l'ignore... Ma fille,
recevez ce bijoux: l'infortune n'a pu m'obliger à le dépouiller des
diamans qui l'embellissent: c'est le portrait de votre mère...
Joignez-y cet écrit, qu'elle traça pour son frère, lorsqu'elle était
prête à rendre le dernier soupir. S'il nous avait haïs, il ne pourra
résister aux tendres sentimens que cette lettre renferme; et s'il
nous aime encore, vous lui serez plus chère: conservez soigneusement
ces dons précieux, les derniers présens d'un père qui vous aime...
«De tant d'amis qui m'accablèrent des témoignages de leur affection
dans des tems plus heureux, il ne me reste qu'un homme, qui veut bien
s'intéresser à vous. Quoiqu'excessivement riche, il vit sans faste. Je
ne lui connais qu'un défaut; c'est d'avoir trop de cette dévotion
minucieuse qui se charge de pratiques, bonnes peut-être, mais qui loin
d'être essencielles et nécessaires, emportent un tems qu'on pourrait
mieux employer: A cela prês, la voix du public lui donne sans partage
le tître d'honnête homme. C'est entre ses mains que je vais te
remettre, ô toi! chère enfant, le seul bien dont la perte fait en ce
moment couler mes larmes. Obéis, ma Fanchette, comme à moi-même, à ce
nouveau père que je te donne en mourant.»
Le bon marchand s'arrêta: Fanchette fondait en larmes: Elle couvrit de
baisers les mains de son père, qui lui dit d'une voix entrecoupée par
les sanglots: «Ma fille, assure-moi que je vivrai dans ton cœur...
que mes leçons règleront ta conduite, et...--Cher papa! s'écrie
impétueusement la jeune fille: ah! quelle âme me croyez-vous donc,
pour demeurer insensible à vos bontés!... Mon père!... jamais... non
jamais votre nom chéri, vos avis, votre tendresse ne sortiront de ma
mémoire, ni de mon cœur...» Les yeux du moribond s'animèrent; le
sourire de la satisfaction vint encore se tracer sur ce visage hideux
et décharné: son cœur paternel palpita: il dut à sa fille le bonheur
de ses derniers momens. «Bénis-la, mon dieu! dit-il à demi-bas: mon
dieu! bénis-la, cette chère enfant, le plus précieux des dons que tu
m'as faits; car elle a répandu de la douceur jusque sur les angoisses
de la mort.» Ces mouvemens étaient trop vifs et trop doux; des organes
débilités, un corps abattu, ne purent les soutenir: une faiblesse
survint à Florangis: Celui dont il venait de parler à sa fille entre
dans ce moment; il donna quelques secours à son malheureux ami; qui
r'ouvrant ses yeux éteints, l'aperçut, et montra de la joie.
«Fanchette, ajouta-t-il, d'une voix tombante, voila... celui... qui
veut bien... te servir de père...» En achevant ces mots, prononcés
avec peine, ses yeux se refermèrent; on n'entendit plus que quelques
soupirs, impuissans efforts de la nature qui lute encore contre la
destruction... On arracha Fanchette d'auprês du corps de son père,
qu'elle arrosait seule de ses larmes: Les yeux de son ami (la jeune
fille le remarqua) restèrent toujours secs.
CHAPITRE VI
_Aparences trompeuses._
«BELLE Fanchette, calmez une douleur trop vive; ces soupirs et ces
sanglots ne vous rendront pas votre père: J'aurai pour vous la même
tendresse; mes soins, mes attentions à prévenir non-seulement vos
besoins, mais vos désirs, surpasseront tout ce qu'il aurait pu faire
pour vous. Je ne desire que de vous voir heureuse: comptez sur moi:
disposez en maîtresse absolue de ma maison et de moi-même.» C'est
ainsi que s'exprimait monsieur _Apatéon_[10], pour consoler Fanchette,
huit jours aprês la mort de son père.
Les effets suivirent les paroles: La jeune Florangis n'était plus mise
avec la même élégance que dans ses premières années; son père ne lui
donna que des étofes grossières, et conformes à sa fortune: En huit
jours elle vit reparaître son ancienne magnificence: outre un deuil
parant, elle eut des bijoux, une montre enrichie de brillans, les
étofes du meilleur gout, les modes les plus séyantes et les plus
nouvelles. Malgré la légèreté de son âge, ces belles choses
n'effacèrent pas du cœur de Fanchette la mémoire d'un père qui la
chérissait, et n'affaiblirent point les regrets que lui causait sa
perte. Elle n'était pas ingrate non plus; elle était pénétrée de
respect pour monsieur Apatéon; mais elle se disait quelquefois: «Ah!
si je tenais tout cela de mes parens! si c'était mon vertueux père,
que je dusse accompagner ce soir à la promenade, sous cet apareil
éblouissant, que je serais heureuse!» Et la jeune fille pleurait. Je
ne prétens pas nier qu'un petit levain d'orgueil ne contribuât à faire
naître ces regrets, peut-être autant que la tendresse: mais l'orgueil
est une vertu, s'il élève l'âme, et nous montre de la bassesse à
recevoir, lorsqu'il nous est impossible de rendre de la même manière.
Chaque jour monsieur Apatéon procurait à sa pupille de nouveaux
amusemens. Il passait auprês d'elle les journées entières. La musique,
les instrumens, la danse, la promenade, les spectacles, les soupers
fins se succédaient. A la vérité, Fanchette ne voyait d'hommes que ses
maîtres; c'était avec monsieur Apatéon qu'elle dansait. Mais l'aimable
fille était bien loin de s'en plaindre: elle goutait un genre de vie
dont le tumulte était banni, et que des plaisirs innocens variaient.
Tout le monde dans la maison baissait les yeux devant elle, et ne lui
parlait qu'avec respect. Monsieur Apatéon soupait tête-à-tête avec
elle; mais dès qu'on avait quitté la table, il laissait Fanchette en
liberté. «Que j'ai de grâces à rendre au ciel, disait quelquefois la
jeune Florangis de ce que cet ami de mon père ne l'a pas abandonné!
qu'il est digne de mon respect, de mon estime et de ma reconnaissance!»
En se levant le matin, c'est-à-dire à dix heures, monsieur Apatéon,
rafraîchi par un sommeil long et paisible, s'informait si sa pupille
était habillée: elle ne se faisait pas attendre: ils sortaient tous
deux et se rendaient dans un temple, où le dévot personnage donnait
l'exemple d'une piété fervente. Il ramenait ensuite Fanchette au
logis: l'on déjeûnait; les maîtres de danse et de musique arrivaient:
aprês les leçons, on se mettait à table pour dîner: on se promenait
ensuite dans un jardin presqu'aussi délicieux que celui d'_éden_,
jusqu'aux vêpres, qu'on allait entendre chez des religieuses: s'il
fesait beau, les tuileries, le luxembourg, les boulevards, étaient
durant une heure le théâtre des triomphes de Fanchette: ensuite l'on
allait au spectacle, ou l'on rentrait.
J'oubliais de faire le portrait de monsieur Apatéon. C'était un petit
homme d'environ cinquante ans; ni beau ni laid; d'un embonpoint plus
que médiocre; au teint frais et fleuri; aux yeux doux et benins; aux
regards en-dessous; fin sans le paraître; aimant la mollesse, la bonne
chère; ayant toujours, en parlant, un air de bonhommie qui lui gagnait
les cœurs. Il nageait dans la joie, lorsqu'aux promenades publiques,
il entendait louer Fanchette de la tête aux pieds: il laissait alors
tomber en tapinois ses regards sur le pied mignon de sa pupille, et
par distraction il disait tout haut: Qu'il est charmant! Il avait un
soin particulier d'orner cette partie des attraits de la jeune
Florangis, par la chaussure la plus élégante: il ne trouvait jamais
qu'une boucle fût assez galante et d'assez bon gout; aprês avoir couru
successivement tous les bijoutiers, il finit par en dessiner lui-même
d'une forme nouvelle que tout PARIS admira: Car pour la parure du beau
sexe, monsieur Apatéon s'y entendait mieux que personne au monde: On
dit que dans sa jeunesse, il avait inventé les mantelets, pour cacher
un petit défaut dans la taille d'une jolie maîtresse, dont il était
fou: les calèches, dans une autre occasion, furent encore une
émanation de son cerveau: la jolie Nic* ayant touché son cœur, il lui
fit porter des jupes traînantes, parce que cette belle n'avait pas la
jambe fine: et pour Fanchette, il ordonna toujours qu'on les lui fit
si courtes, que rien ne dérobât la vue de son joli pied.
CHAPITRE VI
_Danger qu'on aura prévu._
FANCHETTE, jeune, innocente et vertueuse, était tranquille chez son
bienfaiteur Apatéon. Souvent elle s'était aperçue qu'en lui parlant,
il rougissait et lui pressait la main: quelquefois, comme sans y
penser, il achevait de boire ce qu'elle avait laissé: lorsqu'ils
revenaient ensemble, au lieu de lui donner la main pour descendre de
la voiture, il la prenait dans ses bras et la portait jusqu'à
l'escalier: en montant, ses pieds touchaient à peine à terre;
l'obligeant vieillard la soulevait, et parvenait hors d'haleine à la
porte de son apartement: sous prétexte qu'une chaussure trop juste
pouvait la gêner, dês qu'ils étaient rentrés, lui-même présentait à
Fanchette des mules élégantes, tombait à ses pieds pour l'empêcher de
se baisser, et la débarassait de son joli soulier. La jeune fille
sentait au fond de son cœur une vraie reconnaissance de tous ces
soins; cependant quelquefois ils la firent rougir: mais elle regarda
ce mouvement de pudeur comme un commencement d'ingratitude; elle en
eut horreur.
Un jour qu'il faisait très-chaud, le vieillard eut des affaires:
Fanchette, restée seule, se mit à lire les _lettres récréatives et
morales de C***_. Cette lecture l'assoupit: Elle était sur un sopha,
un de ses pieds apuyé sur un siége, et l'autre tombant sur le parquet.
On découvrait le commencement de sa jambe, et ce joli pied sur-tout,
chef-d'œuvre des grâces, était parfaitement en vue. Le bon monsieur
Apatéon revient, et vole où tendent tous ses désirs. On entrait de son
apartement par une porte secrette, dans celui de la belle Florangis.
Il aperçoit sa pupille qui sommeillait. Le cœur du papelard battit
avec violence: il s'aproche, en tressaillant de plaisir: il
s'agenouille: il baise mille fois ce pied charmant. Il ne voulait pas
s'en tenir-là: la jambe de l'aimable fille le tentait; mais une
secousse que le mouvement de sa lourde masse donne au plancher,
éveille Fanchette. Elle voit monsieur Apatéon la bouche collée sur sa
mule. Elle se lève en rougissant. Le vieillard à genoux et confus,
prit sur le champ son parti, et poussant un gros soupir, il dirige
langoureusement ses regards sur une image placée vis-à-vis de lui:
«Grande sainte, s'écrie-t-il, protège cette fille aimable, dont je
viens de baiser les pieds avec humilité; que sa belle âme soit inondée
des grâces qui donnent le salut comme son corps a toutes celles qui
font naître l'admiration. Loué soit le créateur, qui la fit si
charmante... et si sage!» Il se relève en achevant ces mots, et baise
avec feu la main de Fanchette, qui la retire vivement. «Je vous aime
en dieu, ma chère fille, lui dit Apatéon. Nous ne sommes pas comme ces
athées, qui n'ont en aimant, que des vues illicites; ne craignez rien
d'un homme, qui n'adore en vous que le créateur lui-même.» Ensuite il
s'assit auprês de sa pupille, qui n'avait rien compris à son action et
à ses discours: il prenait de tems-en-tems ses belles mains, les
pressait; quelquefois il passait son bras autour d'une taille swelte
et légère; il hazarda même de lui dérober un baiser. Fanchette, sans
défiance, souffrait cependant: elle ne sentait plus son cœur
s'épanouir: la présence de monsieur Apatéon la réjouissait dans
d'autres tems; à présent elle le souhaiterait bien loin. Elle pensait
tout cela mais elle n'en témoignait rien. Apatéon crut son triomphe
facile: cependant il ne voulut rien hazarder: il remit à la nuit
suivante l'exécution d'un projet, formé depuis que Fanchette était en
sa puissance.
CHAPITRE VIII
_Par bonheur!_
A SOUPER, le sensuel Apatéon fit à sa pupille une chère plus délicate
encore que de coutume: il voulut l'engager à boire, à son exemple, de
ces délicieux breuvages, qui portent le feu dans les veines, et dans
le cœur les désirs impétueux: «Ma chère fille, disait le dévot,
toutes les choses d'ici-bas sont faites pour les élus[11]; elles ne
les corrompent pas; au contraire, ce sont eux qui les sanctifient.»
Mais Fanchette ne savait pas sanctifier la débauche; elle n'avait
appris de son père qu'à aimer la sobriété. Elle associa, suivant sa
coutume, les naïades à bacchus, le vieillard ne put rien gagner sur
son esprit. Ce jour-là, il ne se retira point aussitôt après l'avoir
remise dans son appartement: il voulait l'aider à se déshabiller.
Fanchette était bien innocente; mais une lumière naturelle indique à
son sexe les règles de la bienséance: la jeune fille sentit qu'il
fallait mettre un terme à ses complaisances pour monsieur Apatéon;
elle ne voulut jamais y consentir; le vieillard fut obligé de lui
céder.
Restée seule, Fanchette voulait réfléchir; mais il ne se présenta
devant elle qu'un cahos impénétrable à débrouiller: au fond de son
cœur, elle éprouva des mouvemens de crainte: pour la première fois,
cette porte qui donnait de son appartement dans celui du vieillard, et
qui souvent l'avait rassurée contre mille petites frayeurs enfantines,
lui donna de l'inquiétude. Elle alla trouver dame Néné, gouvernante
sexagénaire de monsieur Apatéon. Il est bon de dire, que dame Néné,
fille de la nourrice de la mère de Fanchette, avait toujours
tendrement aimé la marchande, et que son affection rejaillissait sur
sa fille. La pupille de monsieur Apatéon pria dame Néné de coucher
dans sa chambre. «Pourquoi, mademoiselle?--C'est que j'ai peur.--Vous
avez peur! Eh! de quoi?--Je ne sais.--Je le crois bien, mais
n'importe; tout ce qu'il vous plaîra; j'y consens.--Ma bonne?--Eh
bien!--Vous viendrez?--Oui.--Sans manquer au moins?--Je vous le
promets.--Ma bonne?...--Vous pleurez, mademoiselle?... Ma chère fille,
qu'avez-vous?...--Hêlas! j'ai perdu mes parens... Mon père... il
n'est plus!--La pauvre enfant!... elle me fend le cœur!...
Paix, paix, ma mignone: monsieur a des bontés pour vous, et
quant à moi...--Ah! ma bonne!--Comment! cesserait-il...--Non;
mais...--Mais?...--Il n'est pas mon père!--L'aimable petite! qu'elle
sent bien ce qu'elle a perdu!... Il faut se faire une raison, ma chère
fille...--Je voudrais... que monsieur Apatéon eût moins de
bontés.--Vous m'étonnez, mademoiselle, en tenant ce langage!--Il me
rend confuse. Par exemple, je ne sais pourquoi, lorsqu'il me porte
dans ses bras, qu'il me baise la main, j'éprouve une peine... une
peine que je ne saurais vous comparer à rien. Une pauvre orfeline ne
peut, sans honte, penser qu'il lui rend des services qu'elle ne
recevrait d'une domestique qu'avec répugnance.» La vieille gouvernante
se frotait les yeux, et prêtait toute son attention. Elle se fit
expliquer ce que c'était que ces services, et son étonnement redoubla.
Dame Néné connaissait les hommes; mais l'extérieur édifiant de son
maître lui en avait toujours imposé. Elle se rendit dans l'apartement
de Fanchette, et se mit dans un petit lit qu'elle aprocha de celui de
la jeune personne. Toutes deux parlèrent três-bas: «Je suis tranquille
à présent, dit l'aimable Florangis: tantôt il m'a surprise;
j'étais endormie; il me baisait le pied, lorsque je me suis
éveillée...--Vraiment! vraiment! le pied! à vous!... il s'y connaît...
Mais comment ne l'avez-vous pas entendu? votre porte est rude, et fait
du bruit.--Il n'est pas entré par-là.--Eh! par où donc, si ce n'est
par la porte?--Par celle qui donne de cet apartement dans le
sien.--Que voulez-vous dire?--Ce que vous devez savoir.--Une porte de
son apartement dans le vôtre!... voila la première fois que j'en
entens parler.--Rien n'est plus vrai cependant; et dès demain, si
vous le voulez, vous pourrez la voir.» Elles entendirent du bruit, et
se turent.
Depuis longtems, elles étaient tranquilles: le sommeil venait de
répandre ses pavots sur la jeune Florangis[12], et la vieille
s'assoupissait[13], lorsqu'Apatéon, qui ne soupçonnait rien de
l'arrangement de sa pupille, se glissa dans son apartement. Il
s'avance avec précaution, et retient son haleine: il touche un lit: il
s'aperçoit qu'il est occupé: mille fois ses mains errantes et perfides
s'avancèrent pour violer le dépôt sacré qu'un ami rendant le dernier
soupir, confia à sa bonne-foi; et mille fois la crainte, non du crîme,
mais d'échouer, le retint. Enfin, il entend soupirer; il ne se possède
plus: sa bouche cherche celle de Fanchette: ses mains pressent... «O
ciel! s'écrie-t-il, en reculant d'horreur! que viens-je de toucher-là!
Ce n'est pas ma jolie Fanchette, c'est un monstre qui la remplace!» La
vieille, qui venait de s'éveiller, grommèle d'un ton rauque entre ses
dents je ne sais quoi, qui mit en fuite le satyre impur. «Ma fille!
dit la gouvernante, en éveillant Fanchette, j'en sais trop: mais
j'étais ici, par bonheur!»
CHAPITRE IX
_Par hazard._
«QUI l'aurait pensé, disait en elle-même la vieille gouvernante, le
matin en s'habillant! Il y a vingt ans que je suis au service de
monsieur Apatéon: Je n'en avais que quarante, lorsque j'entrai chez
lui, et cependant jamais il ne m'a dit une parole libre, et fait un
attouchement qui répugnât à la pudeur, si ce n'est cette nuit... Comme
les hommes changent! et qu'il faut peu de chose pour faire échouer une
vertu que, peut-être, les plus rudes épreuves n'avaient point encore
ébranlée!... Oh! il n'en est pas où il pense... Le bon monsieur
Florangis pensait bien juste: hêlas! il savait que nos meilleurs amis
nous trompent... Mais voyez un peu ce monsieur Apatéon, avec sa mine
doucerette! Il lui faut une fille de seize ans, au teint de lis et de
roses, faite au tour, à la jambe fine, au pied le plus mignon que l'on
puisse voir en france!... Il n'en tâtera brin, sur ma foi.»
En s'entretenant ainsi, la vieille se trouve habillée, et Fanchette
s'éveille. «Ma bonne, dit la jeune Florangis, vous avez dit tantôt que
vous en saviez trop?--Eh-bien, mademoiselle, je me trompais: j'ai
voulu dire que j'en savais assez.--Mais! c'est la même chose... Que
savez-vous?... dites-moi?--Ce que je sais?... Je sais que, pour vous
rassurer, il est absolument nécessaire que je couche toujours ici, et
que durant le jour, il ne sera pas mal que votre porte ne soit jamais
fermée.--Ah! ma bonne!... Mais vous voyez donc bien, que je n'ai pas
de vaines terreurs, et de petites peurs d'enfant? aussi ce ne sont pas
des frayeurs que j'éprouve, c'est une inquiétude, un...
je-ne-sais-quoi, ma bonne, lorsque monsieur Apatéon est auprês de
moi.--L'aimable enfant! c'est son père tout revenu... Tenez,
mademoiselle Fanchette, je vous aime cent fois plus que jamais...
Oh!... vous me... Tenez, je pleure, mais c'est de joie... Ah! que
toutes ces jeunes filles à minois fripon ne lui ressemblent-elles!
nous ne verrions pas tant de vauriens et de dévergondées!... Je m'en
vais préparer le déjeûner de monsieur; il faut de ces choses qui
flatent une sensuelle voracité, et provoquent l'apétit en dépit de la
nature. Ne vous habituez pas, ma chère fille, à cette excessive
délicatesse; car cela ne durera pas toujours... Et s'il vous parle
d'un ton... vous entretienne de fariboles... qu'il vous prenne la
main, et veuille se regaillardir; là, ferme, retirez-moi votre main,
et le regardez noir: car... il a surement dessein de vous éprouver.
Bon-jour, mademoiselle: n'oubliez pas ce que je vous dis, et comptez
toujours sur moi.»