Restif qui commença sa réputation, et, bien que les journaux aient
dédaigné de s'occuper de cette nouveauté non signée, elle fit grand
bruit dans les salons et dans tous les cercles littéraires de Paris où
on s'ingéniait à en découvrir l'auteur. Il se vendit plus de
cinquante exemplaires par jour de cette première édition qui fut
bientôt épuisée. Pour l'époque où il parut, ce livre était présenté
sous une forme nouvelle, avec une orthographe bizarre, dans un style
original qui rompait avec les traditions à la mode. Restif, nous
l'avons vu plus haut, ne fut pas grisé par ce succès et il fut le
premier à reconnaître les nombreuses imperfections de son œuvre. «Mon
but dans cet ouvrage, dit-il en note, n'est pas de peindre en grand;
je laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux; je
vole terre à terre; mes héros sont pris dans la médiocrité.»_
_Pour nous, le_ Pied de Fanchette _ne vaut guère mieux que
quelques-uns des sombres et ridicules romans de Ducray-Duminil, de
Corbière ou de Mme Cottin, et si, dans nos publications de_ Petits
Conteurs, _nous nous sommes souvent laissé entraîner à réimprimer
certains ouvrages par un sentiment littéraire de grande sympathie ou
même d'enthousiasme sincère, tel n'est point ici notre cas. Nous avons
jugé cependant que Restif de la Bretonne méritait une place dans notre
galerie et nous n'avons point trouvé, dans son bagage immense, une
seule œuvre d'honnête dimension qui représentât mieux que le_ Pied de
Fanchette _l'originalité même de l'auteur, et peignît en même temps
cette singulière école fantastique, fausse et sentimentale de la fin
du_ XVIIIe _siècle sur l'imagination de laquelle nos dramaturges ont
effrontément vécu en faisant pleurer nos pères et, ne craignons pas
d'ajouter, nos contemporains par la mise en scène de mélodrames tels
que la_ Grâce de Dieu _et, plus récemment, les_ Deux Orphelines. _Le
roman de_ Fanchette _se rapproche du roman de_ Justine; _ce sont les
mêmes malheurs de la vertu, moins les monstruosités sanguinaires du
vicieux marquis de Sade. C'est bien le type du roman et de
l'affabulation maladive qu'on retrouve partout vers la fin du dernier
siècle; c'est le chef-d'œuvre, si l'on veut, d'une école de mauvais
goût, mais encore, à tous ces titres, il rentrait dans notre programme
de le ranger dans une collection où nous prétendons apporter tous les
genres d'invention littéraire au_ XVIIIe _siècle et échantillonner, en
quelque sorte, les différentes manières de conter et les coloris
divers du style dans ce domaine des petits romans allégoriques,
satiriques ou réalistes, éclos en pleine fantaisie._
_On pourra juger de nos petits conteurs lorsqu'ils seront au complet
et présenteront dans leur ensemble une surface assez large à la
critique._
_Nous avons apporté peu de changements à l'orthographe insensée de
l'homme aux idées singulières, rêveur d'un_ Glossographe _ou la langue
réformée; nous eussions craint, en agissant autrement, de porter
atteinte à l'originalité de l'écrivain compositeur et prote, et de
diminuer la saveur et la curiosité d'une œuvre pour ainsi dire
photographiée sur l'édition originale. L'orthographe et le style de
Restif se tiennent et sont des signes typiques de cet ingénieux
réformateur. Si l'on peut faire, d'après Buffon, le diagnostic moral
de l'homme par le style, l'orthographe et le style de Restif de la
Bretonne ne peuvent que prêter doublement à la constatation de sa
folie particulière et l'on ne saurait les désunir._
_On pourra donc, en lisant cette réimpression textuelle, suivre et
comprendre les excentricités calculées du système d'orthographe de M.
Nicolas; système très compliqué, où le_ cicéro, _la_ gaillarde, _le_
petit-romain, _l'_F _remplaçant le_ PH, _le_ C _cédant la place à l'_S
_et l'accent aigu foisonnant, hérissent son texte d'imprévu, déroutent
un instant le lecteur et finissent presque par l'accoutumer, sinon par
le convaincre au désordre magistral de cet écrivain-typographe, dont
quelques innovations eussent mérité d'être mises en pratique par une
majorité trop routinière._
_Nous avons placé en tête de cette édition un portrait inédit de
Restif, à l'âge de ses amours les plus folles, avant l'apparition de
ces rides et de cette alopécie frontale qui font de son visage, dans
les gravures connues, une tête de fauve oiseau de proie. Il fallait
présenter l'auteur du_ Pied de Fanchette, _l'amoureux des tailles
guêpées et des souliers aux fines cambrures sous un aspect moins
sinistre. Le portrait que nous donnons est très authentique; il est
tiré d'une des nombreuses compositions de Binet, qui, on le remarquera
en contemplant avec attention les suites de gravures destinées à
l'œuvre de l'auteur des_ Contemporaines, _excellait à mettre en scène
assez fréquemment le romancier en personne et à le représenter dans
l'action qu'il décrit._
_Si nous avons donné peu de développement à cette esquisse littéraire,
c'est, nous le répétons, en raison du rôle si mouvementé de ce remuant
remueur d'idées, qu'on a peine à suivre dans l'action terrible de sa
vie, qui a consacré près de seize volumes à dévoiler son être, sans
parvenir à anatomiser son moral au complet et qui enfin termina
l'introduction de ses confessions par ces mots qui finiront cette
manière de préface:_ «Ulciscetur, si perficitur, omnia damna nostra!
Quando veniet? Nescio: Sua cuique vita obscura est.»
OCTAVE UZANNE.
Paris, le 10 mai 1879.
[Illustration]
LE PIED
DE
FANCHETTE,
ou
L'ORFELINE
FRANÇAISE;
_HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE_.
Une jeune chinoise avançant un bout du pied
couvert et chaussé, fera plus de ravage à
Pékin, que n'eût fait la plus belle fille du
monde dansant toute nue au bas du tazgète.
_Œuvres de J.-J. Rousseau, t. IV, p. 268._
Si je n'avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage
aurait été différent: Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec
un hypocrite, suffisaient pour l'intrigue; le premier amant de
Fanchette se fût trouvé fils de cet oncle; la marche aurait été plus
naturelle, le dénoûment plus saillant et plus vif: MAIS IL FALLAIT
DIRE LA VÉRITÉ.
A MADAME L***
FEMME D'UN MARCHAND
_Madame,_
_En vous dédiant cet ouvrage, c'est aux grâces que je le consacre. Née
dans l'état le plus proche du bonheur, vous joignez au charme
séduisant d'une figure aimable, les vertus et les talens: chérie,
adorée de tout ce qui vous environne, vous êtes heureuse par les
sentimens que vous inspirez: ils ne sont point tyranniques comme ceux
de l'amour; ils n'ont pas la froideur du respect; ils sont doux et
flateurs comme ceux de l'amitié. Voilà le précieux avantage dont les
grands ne jouissent presque jamais; belle L***, la fortune vous a
mieux traitée qu'eux. On les honore, et l'on vous aime: quelle
différence!_
_Ce n'est pas, Madame, que je veuille, comme tant d'autres, ravaler la
noblesse du sang, regarder tous les rangs comme égaux, et me parant
d'une fausse indifférence pour la fortune, insulter de loin à ses
favoris: non: je reconnais tous leurs avantages: je confesse qu'ils
sont grands, et qu'ils méritent qu'on les envie: Quel bonheur de
pouvoir servir efficacement l'état, d'approcher le père de la patrie,
de prétendre quelquefois à sa confiance, de tendre aux malheureux une
main secourable, non pas à la manière de ceux qui n'ont que des moyens
bornés, mais en soulageant des provinces entières! Est-il un cœur que
de si glorieuses prérogatives ne trouvent que de glace!_
_Ne croyez pourtant pas, Madame, que de ce côté-là même, le ciel vous
ait moins avantagée qu'eux; Dans ce siècle éclairé, le négociant jouit
de l'estime générale: Comme les grands il sert les états et l'humanité
toute entière, mais d'une manière différente: ce n'est point en
remportant des victoires, en gouvernant des provinces, en administrant
la justice ou les finances: C'est en fournissant aux hommes
l'agréable, l'utile et le nécessaire. Quels biens ses immenses travaux
ne procurent-ils pas à la société! Il fait jouir ses concitoyens des
productions des deux mondes, et raproche les peuples les plus
éloignés: C'est lui qui fait que des nations autrefois barbares,
connaissent les commodités de la vie, et se polissent par degrés: ce
sera par lui qu'elles deviendront à leur tour l'azile des arts et des
sciences: Sans lui, l'agriculture, cette première source de tous nos
biens, demeurerait languissante et découragée: D'un bout du monde à
l'autre, obéi comme un monarque, sans troupes, sans l'effrayant
apareil des combats, sa probité lui donne toute sa puissance._
_Madame, en quoi donc ceux que distingue une naissance illustre
peuvent-ils se flater de l'emporter sur votre condition? Ah! s'il est
quelque avantage, c'est chez vous que je le vois: Quels biens sont
préférables à cette vie douce que l'aisance procure? on ne tremble pas
devant vous; l'on vous considère, et cela suffit. Qu'est-ce, pour la
plupart des hommes, que le bonheur si vanté d'être puissant, sinon la
triste prérogative de pouvoir assouvir des désirs dérèglés, ausquels
une plus humble fortune aurait mis un frein? Oui, Madame, soyez fière
de votre état: il est utile, il est nécessaire: les ducs et les lords
n'ont pas de plus nobles titres._
_Fanchette, ainsi que vous, Madame, est née dans l'ordre de citoyens
respectables qui s'apliquent au commerce: cet attrait qui lui soumit
tous les cœurs, vous le possédez: Daignez l'introduire dans le monde:
Elle ne peut y paraître sous une plus charmante et plus vertueuse
conductrice._
_J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,
Madame,
Votre três-humble et três-obéissant serviteur
R. D. L. B._
[Ornement]
LE
PIED DE FANCHETTE
_HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE_
CHAPITRE PREMIER
PRÉFACE
_Parturient montes, nascetur ridiculus mus[1]._
JE suis l'historien véridique des conquêtes brillantes du Pied mignon
d'une belle. O vous! l'étonnement et la terreur de l'univers,
conquérans célèbres, Ninus, Sésostris, Alexandre, César, Charlemagne,
Gengiskan, vertueux Henri IV, fougueux Charles XII, et toi-même, le
héros de mon pays, immortel Louis XIV, pavillon bas. Vous avez règné
sur des hommes que fit trembler votre redoutable puissance; et
Fanchette, jeune, sans nom, sans naissance; mais avec un minois
séduisant, des yeux pleins de douceur, un pied... ah ciel! un pied...
comme on n'en vit jamais, tant il est joli, règne, par l'amour sur
tous les cœurs. Son triomphe est bien plus doux que ceux que vous
procurèrent tant de victoires: Pour conserver les sujets qu'elle a
soumis, il ne lui faut que paraître et _faire un pas_. Telle autrefois
cette fameuse Sémiramis, en montrant aux peuples mutinés ses beaux
cheveux épars et sa gorge nue, calma la révolte des séditieux
enchantés. Ou plutôt: Telle on voit de nos jours l'aimable L***,
chaussée d'une mule mignone, attirer sur son petit pied[2] les yeux
d'une foule d'admirateurs: Il n'est pas un jeune-homme qui n'envie le
sort de son heureux époux: Si d'un sourire, cette belle encourageait
ceux qu'elle a charmés, du militaire, elle ferait un CONDÉ; du poète,
un Voltaire; du prosateur, un Rousseau; du musicien, un Rameau; du
peintre, un Boucher; de tous les artistes, de grands hommes; et de
tous les hommes, des amans.
Quelle emphâse, après un tel tître, dira-t-on?... Mais, cher lecteur,
c'est l'usage, lorsqu'on écrit l'histoire de personnes vivantes, ou
dont la famille est en crédit: on emploie de grands mots, de grandes
phrases, pour dire de três-petites choses. D'ailleurs, mon sujet n'est
pas aussi mince qu'on pourrait se le figurer. L'attention des femmes
de nos jours à relever les grâces d'un joli pied, et notre expérience,
semblent nous indiquer que seul il peut faire naître des passions.
Mais que dis-je? pourquoi me borner à notre siècle, et ne former que
des conjectures, tandis que l'histoire nous fournit des exemples?
L'_éclat de la chaussure_ de la belle Judith _éblouit Holoferne_,
avant que _sa beauté rendît captive l'âme_ du général assyrien[3]. Le
père du farouche Vitellius ne put voir sans émotion le joli pied de
l'impératrice Messaline; _il obtint la permission de la déchausser,
s'empara d'une de ses MULES, qu'il porta toujours avec lui, et que
souvent il baisait_[4]. Serait-ce parce que dans les femmes, ces êtres
charmans destinés à plaire, la nature a voulu que tout fût enchanteur
et séduisant? Il le faut bien. Ces magiciennes aimables font de toutes
les choses à leur usage un talisman vainqueur: tout devient flèche de
l'amour dês qu'elles l'ont touché.
CHAPITRE II
_Très-singulier._
SUR les quatre heures du soir, un jeudi, je traversais la rue
_montorgueil_ pour enfiler celle de la _comédie italienne_. On donnait
la vingt-quatrième représentation des _moissonneurs_: Une multitude de
chars brillans, qui touchaient à peine le pavé, roulans avec fracas,
éclaboussaient les filles sages, les hommes à talens, et le reste de
cette populace utile, dont (heureusement pour elle) on ne saurait se
passer. Moi, pauvre hère, héritier du cynisme de Mézerai[5] (mais non
de son avarice), croté jusqu'à l'échine, je me _gare_ sur la porte
d'une marchande de modes. Ma figure, hétéroclitement parée, excita
dans un essaim de jeunes filles qui la remplissaient, ce _rire
inextinguible_[6] des dieux d'Homère. Je me retournai sans courroux
(car j'ai la modestie de me croire ridicule). Je voulais regarder
toutes ces jolies rieuses: je n'en vis qu'une, et mon cœur en
tressaille encore. On la parait. O dieu! qu'elle était belle! Ses
cheveux, plus noirs que l'ébène, contrastaient avec les lis de sa
peau: Sa coîfure lui donnait un petit air lutin: Sa vive et noire
prunelle lançait les flâmes; son tendre regard demandait les cœurs:
les œillets et les roses ont moins d'éclat que le coloris de ses
joues: On entrevoyait deux globes d'une blancheur éblouissante, que
son corset ne pressait point encore: Une jupe courte laissait à
découvert le commencement d'une jambe... à quoi la comparer? à tout ce
que l'on peut imaginer de plus séduisant: Son pied, ce pied mignon,
qui fera tourner tant de têtes, était chaussé d'un soulier rose, si
bien fait, si digne d'enfermer un si joli pied, que mes yeux, une fois
fixés sur ce pied charmant, ne purent s'en détourner... Beau pied!
dis-je tout bas, tu ne foules pas les tapis de perse et de turquie; un
brillant équipage ne te garantit pas de la fatigue de porter un corps,
chef-d'œuvre des grâces; _tu marches en personne_: mais tu vas avoir
un trône dans mon cœur.
L'épouvantable vacarme des carosses commençait à cesser; les rues
devenaient libres, et je restais immobile. Une des compagnes de la
belle aux souliers roses, presqu'aussi jolie qu'elle, et qu'un jeune
homme charmant caressait, me donna son attention: J'entendis qu'elle
disait: «Ah Fanchette, comme il te regarde!» Ces mots me tirèrent de
ma rêverie: je m'écriai, dans un entousiasme plus que poétique: Oui,
Fanchette, divine Fanchette, dans les provinces, à la ville, à la
cour; ni reines, ni princesses, ni duchesses, ni marquises, ni les
fastueuses épouses des héros de finance; aucunes des beautés
anciennes, modernes, présentes et futures, ne vous ont valu, ne vous
valent, ni ne vous vaudront jamais.
Aprês cette incartade, j'allais m'éloigner, lorsqu'un vieillard de ma
connaissance, que depuis longtems j'avais perdu de vue, m'aborda: il
me reconnaît: je l'embrasse: il me prend la main; m'entraîne; entre
chez la marchande; et la belle Fanchette lui fit l'accueil le plus
flateur.
CHAPITRE III
_Qui n'en imposera pas au lecteur._
KATHÉGÈTES (c'est le nom du vieillard) parla quelque tems à la fille
charmante, dont le joli pied m'avait si vivement frapé: Leur entretien
me parut court. Tel, nouvellement arrivé de province, un spectateur à
l'_opéra_, devient tout yeux et tout oreilles: tantôt les décorations,
les instruments, la musique, les machines: tantôt les acteurs, et
surtout les actrices; la légèreté, les gracieuses évolutions, les
attitudes voluptueuses, ces mouvemens des danseuses où l'art
disparaît, et que le sentiment semble nuancer, l'occupent, l'enlèvent:
le spectacle est fini, la toile est baissée, qu'il regarde et qu'il
écoute encore: Et moi, ravi d'admiration, je considérais Fanchette et
sa jeune compagne, que le vieillard était déjà sorti: je m'en aperçu,
et me hâtai de le suivre.
J'allais lui faire des questions: il me prévint. «Vous, me dit-il, qui
ne vous repaissez que de chimères, auteur infortuné de romans plus
malheureux encore, je veux vous procurer les moyens de dire vrai au
moins une fois dans votre vie. Des affaires importantes m'occupent
aujourd'hui. Il s'agit de rendre à son amant, à sa famille, à la
patrie une jeune personne, que des vœux involontaires ensevelissent
toute vive dans un couvent, et de marier mon élève. Dans huit jours
venez me trouver. J'ai des mémoires... Vous y verrez une histoire
étonnante: des faits... Cela fera du bruit...
--Huit jours! le terme est bien long, intérompis-je, pour l'impatience
que vous venez de faire naître.» Le vieillard allait me répliquer: son
élève paraît; il me quitte et le joint. Je vais instruire mes lecteurs
de ce que c'était, et de l'accident qu'occasionna ce retard.
A peine le huitième jour commençait à poindre, que je sors du lit en
tressaillant. Je vole chez monsieur Kathégètes; il n'est pas levé; on
l'éveille: j'entre; il s'habille: il cherche le manuscrit, ne le
trouve pas, apelle un garçon qui le sert, gros rustaud nouvellement
débarqué, lui fait une question, dont la réponse fut pour moi, cher
lecteur, un coup de poignard: ce malheureux avait donné notre
histoire pour en faire des papillotes! Nous nous écrions tous deux, le
vieillard et moi. Le valet de chambre accourt: il avait encore à la
main quelques déplorables fragmens de l'ouvrage, triangulairement
tailladés. Il est aisé de s'imaginer quelle fut ma douleur, en les
lisant. Prétendant me consoler, le vieillard me raconta les faits en
gros. Il ne fit qu'accroître ma douleur: c'était l'histoire de la
jolie Fanchette!... Mais des détails hâchés, pouvaient-ils remplacer
ce que j'avais perdu? J'étais venu rempli des plus hautes espérances:
je m'en retournai vide, triste, anéanti.
Quinze jours s'écoulèrent: J'oubliais déjà que j'avais été sur le
point de porter le titre glorieux d'historien, et prêt à devenir
l'émule des R..., des F..., des V..., et surtout des T..., dont les
héros sont plus raprochés de ceux que je devais célébrer; lorsqu'en
entrant au CAFÉ où _virtus bellica gaudet_, j'entendis deux jeunes
officiers disputer aussi chaudement que de jeunes bacheliers de la
faculté des _dépêches_[A] sur l'inoculation. Je m'approche: ils
parlaient d'un manuscrit. Ce mot est intéressant pour un auteur.
J'écoute. L'un en niait l'autenticité, l'autre la défendait: On me
prend pour arbitre: Je demande (à l'imitation des gens de loi) qu'on
_me saisisse de la chose contentieuse_, et quelques jours pour donner
ma décision.
[A] C'est un nom fort _désignatif_ pour la _faculté de médecine_.
Cher lecteur, quelle dut être ma surprise, lorsqu'en jetant les yeux
sur le manuscrit, je reconnus dês les premières lignes, l'histoire
qu'un malheureux valet de chambre mit en lambeaux! l'histoire du pied
de Fanchette!
... Le maroufle avait entendu mes regrets et ceux du vieillard, ils
lui suggérèrent l'idée d'une friponnerie: il fut adroitement s'emparer
de ce qu'il nous avait montré, et dont nous fesions peu de cas, cacha
les feuilles encore entières, courut à tous ceux qu'il avait frisés,
les dépapillota, rajusta le tout comme il put, et fit copier. Le
manuscrit ainsi recompleté, à peu de chose prês, il alla le vendre à
l'abbé .. qui, dit-on, achète des ouvrages tout faits, dont il a le
front de se donner ensuite pour l'auteur. Suivant sa méthode, ce
fameux écrivain avait defiguré celui-ci sous prétexte de le corriger,
de manière à le rendre méconnaissable. Un petit-maître entra comme il
achevait. «Encore un ouvrage, dit-il d'un ton railleur?--Hom... Hom...
c'est une bagatelle.--Voyons... l'on peut voir, mon cher?--Oui, cette
note.--L'auteur a ma foi! raison; rien de plus sot et de plus ignare
qu'un petit-maître.» Tout en lisant, le petit-maître remarqua les
ratures,--qui seules étaient de la main de l'abbé. Certains bruits
courans dans le public augmentèrent ses soupçons; la fin de cette note
qu'il venait de lire, et d'autres endroits rayés, les confirmèrent;
il saisit le moment d'une visite qui survient, s'empare du manuscrit,
court le montrer pour perdre de réputation son ami: il a même
l'infidèlité d'en faire une nouvelle copie corrigée, mutilée,
augmentée, afin de la rendre plus différente de celle de
l'auteuromane. Il prêta ce nouvel exemplaire à une femme à vapeurs,
qui le lut en entier sans bâiller, le trouva délicieusement écrit, et
cependant raya, restitua, embellit, et laissa le manuscrit épuré sur
sa toilette, où l'officier le trouva. Celui-ci me le remit, comme je
viens de le dire: je lui fis connaître mes droits, qu'il ne disputa
pas. C'est ainsi que par un coup du sort, l'ouvrage revint à son
légitime propriétaire. Heureux le public et moi-même! si l'absence du
vieillard Kathégètes ne l'eût empêché de le revoir.
FIN DE LA PRÉFACE.
[Ornement]
[Ornement]
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE IV
Qui devrait être le premier.
_Où l'on fait connaître Fanchette._
UN riche marchand de draps de cette capitale, nommé _Florangis_,
habitant des rues saint-denis ou saint-honoré (peu nous importe) avait
une vaste boutique; où l'on ne découvrait que les quatre murs; en
récompense, on voyait dans le fond un large escalier, sur lequel vingt
personnes pouvaient aller de front sans se coudoyer. On parvenait par
cette belle route dans un magasin obscur, dont les croisées garnies
d'abajours ne donnaient qu'un faible crépuscule. Toutes les étofes,
tant de nos manufactures, que d'angleterre et des indes s'y
trouvaient, on n'avait qu'à choisir. Outre ce beau magasin, cette
grande boutique, et cet escalier commode, ce marchand avait une femme,
jolie comme une paysanne irlandaise[B], coquette comme une _fille
d'affaire_[C], aimant le jeu, la table etc..........[D].
[B]: L'abbé Prévôt dit que ce sont les plus belles personnes de
l'Europe.
[C]: Un grand homme (_monsieur de Voltaire_) vient de donner un
petit ouvrage (_la princesse de Babylone_) dans lequel il prouve
qu'on peut nommer ainsi les filles de l'_opéra_.
[D]: La dame _à vapeurs_ a malicieusement laissé dans cet endroit
une petite lacune, que les scholiastes des races futures ne
manqueront pas de remplir par des sotises.
Malgré les moyens de fixer la fortune qu'on vient de lire, le marchand
se ruina. Mais auparavant sa femme eut une fille. On crut pendant
quelques années que la jeune personne serait riche, et son éducation
fut conforme à cette fausse idée. Fanchette (c'est son nom) avait
douze ans, lorsqu'elle perdit sa mère, qui ne put survivre au désastre
de sa maison, qu'elle avait causé. A quinze ans, elle éprouva un
malheur plus grand encore: Son père, honnête-homme, mais qui n'avait
pu, comme tant d'autres, résister à sa femme, tomba malade: il sentit
que sa fin était proche; et sa fille qu'il abandonnait dans l'âge des
passions et de la séduction, fit couler des pleurs bien amers. Il
l'apela, la baigna longtems de ses larmes, et lui tint un discours
aussi tendre que sage, qu'on lira dans le chapitre suivant.
CHAPITRE V
_Instructions placées à propos._
«CHÈRE enfant, qu'allez-vous devenir, lorsque vous n'aurez plus de
père! Si je vous faisais passer ma fortune telle que je l'ai reçue de
mes parents, je ne serais pas sans craindre la séduction, quoiqu'il me
fût alors facile de vous trouver un asile; mais je ne laisse à ma
fille, pour héritage, que ma misère et sa beauté, deux sources
d'égarements et de crimes[7]... O Fanchette! c'est pour vous seule que
je désirais de vivre, depuis que j'ai perdu celle que j'aimais... trop
peut-être; mais qui d'un coup-d'œil et d'un sourire, ramena toujours
dans mon cœur l'amour et la tranquillité. Dieu tout-puissant,
disais-je dans toutes mes prières, permets que j'élève ma fille; que
je sois son guide, jusqu'à ce que je l'aie remise entre les bras de
l'époux que tu lui destines!... Le ciel ne le veut pas: dês
aujourd'hui peut-être il va terminer une carrière... Hêlas! elle fut
longtems heureuse... Je te loue, grand dieu! des biens dont j'ai joui:
éloigne, je t'en conjure, de ma chère enfant, les malheurs de sa
mère... et ceux que j'éprouvai...