_«Ce grand prêtre juif était alors un enfant fort doux, très

Note sur la transcription: L'orthographe très spéciale d'origine (voir

l'ESQUISSE LITTÉRAIRE ci-après") a été conservée et n'a pas été

harmonisée.

Cette version comporte trois genre de notes: celles précédées par la

lettre U sont d'Octave UZANNE dans l'Esquisse Littéraire, celles

précédées par les lettres A à I sont de Restif, puis il y a les NOTES

à la fin numérotées de 1 à 45.

_CONTES_

de Restif

De La Bretonne

TIRAGE A PETIT NOMBRE

[Illustration: RESTIF DE LA BRETONNE

T de Mare sc.

Imp. A. Quantin]

_CONTES_

DE

Restif

De La Bretonne

LE PIED DE FANCHETTE

_ou le Soulier couleur de rose_

Avec une Notice bio-bibliographique

PAR

OCTAVE UZANNE

[Illustration]

PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

7, RUE SAINT-BENOIT, 7

1881

[Illustration]

ESQUISSE LITTÉRAIRE

SUR RESTIF DE LA BRETONNE

Les mœurs sont corrompues; puis-je peindre

le siècle d'Astrée?

RESTIF.

Zéphire, _fils d'Éole et de l'Aurore--qui prêta son nom à l'une des

plus mignonnes et singulières maîtresses de Monsieur Nicolas--Zéphire

est la seule divinité qu'il nous convienne d'invoquer au début de

cette étude d'essayiste. C'est, à vrai dire, avec une légèreté de

papillon butinant et folâtrant au milieu des innombrables documents

amassés par d'érudits et curieux chercheurs que nous allons effleurer

les reliefs extravagants et si multiples de cette physionomie

changeante du plus fécond conteur à la mode au dernier siècle. Selon

le rite antique, nous sacrifions donc très volontiers au petit dieu,

époux de Chloris, une des blanches brebis du poétique troupeau de Mme

Deshoulières; puisse cette offrande si peu onéreuse nous rendre

propice le_ favonius _des Latins; puisse ce même Zéphire soutenir

notre plume comme une houlette enrubannée, au cours de cette analyse;

puisse-t-il enfin voiler de ses ailes et couvrir des tendres roses

dont il fut si prodigue les mille et un détails cyniques que la vérité

historique va placer sur notre route._

_Restif de la Bretonne--dont nous venons de nous approprier, en

quelque manière, le style imagé dans ce préambule--est aujourd'hui

recherché, prôné, sinon très lu dans certains milieux d'enthousiastes.

«On l'a placé dans une chapelle comme une puissante statue de Bouddha,

dit un savant psychologue[U-1] dans une étude sur notre illuminé; on

l'a redoré à nouveau après un séjour d'un demi-siècle dans quelque

fosse humide, et maintenant ce n'est plus qu'hymnes et oraisons parmi

les flots d'encens. Le bon goût en gémit; mais sait-on encore ce que

sont le goût et les traditions françaises en fait de littérature?_

[U-1] Études de psychologie, _Portraits du_ XVIIIe _siècle_, par

Jules Soury. Paris, Charpentier, 1879.

_«Ceux qui le savent, poursuit le même pessimiste, ne comptent plus

guère dans une société affairée et distraite, avide d'émotions

violentes et de spectacles nouveaux. Ce qu'on appelait jadis le culte

des belles-lettres est une religion disparue. Ce n'est qu'à cet

affaissement des mœurs et des habitudes littéraires qu'un écrivain

comme Restif doit un regain de célébrité; ajoutons que ses œuvres

sont fort rares et nous aurons le mot de l'énigme._

_«Les bibliophiles, en effet, passent aujourd'hui pour des lettrés;

ils donnent le ton aux personnes du monde qui se piquent de

littérature, l'engouement de quelques riches amateurs suffit pour

faire une réputation. On ne lit pas, mais on montre dans sa

bibliothèque tel volume de Restif ainsi que de vieux laques de Chine

ou du Japon... A en juger par le nombre des curieux, l'ère de la

curiosité sera longue; mais quelle erreur de confondre le lettré et le

collectionneur et de prendre pour arbitre du goût, du talent et de

l'esprit des amateurs de belles reliures!»_

_Nous ne saurions adhérer entièrement au sentiment des lignes qui

précèdent, bien qu'elles reflètent assez fidèlement une opinion

courante dans un groupe très nombreux de littérateurs; la_

Restifomanie, _si nous pouvons employer ce mot, ne provient point

seulement de la vogue soudaine qui s'attacha il y a quelques années

aux éditions diverses de l'auteur des_ Idées singulières, _et aux prix

fabuleux qu'ils ont acquis dans les ventes célèbres depuis dix ans

environ; les bibliophiles en général ne mènent pas grand tapage dans

la littérature militante et ne se montrent guère aux avant-gardes de

l'armée des belles-lettres. Un bibliophile--et par là nous entendons

un amateur éclairé--ne se pique aucunement de donner le ton aux gens

du monde ou de provoquer un appel à la postérité en faveur de ses

élus; il n'a point la faconde du bibliographe, se montre assez sobre

de ses jugements et aime à voyager en égoïste dans sa bibliothèque,

comme ces heureux philosophes qui se cachent dans une retraite bien

loin des vanités mondaines. Pour les bibliomanes spéculateurs et

autres courtiers marrons de la curiosité, leur rôle se borne à suivre

les mouvements de hausse, mais point, que nous sachions, à faire

œuvre de réhabilitation littéraire._

_La vogue renaissante des ouvrages de Restif de la Bretonne est due à

l'excentricité même de leur contenu, à la puissante originalité de

l'écrivain, aux intéressants matériaux et documents qu'il fournit pour

les mœurs et aussi à ce ragoût de libertinage, à cette soif

perpétuelle de la femme, à cette sentimentalité raisonneuse et

pleurarde qui se heurte le plus singulièrement du monde aux

débordements de luxure de ses conceptions. Pendant la première moitié

de ce siècle, celui qu'on nomma un peu sans façon le_ Rousseau des

Halles _fut oublié complètement d'une génération peu soucieuse

d'étudier les mœurs de la veille. Cependant les pirates du feuilleton

et les corsaires du drame se mirent à flairer ce grand cadavre et à le

dépouiller aussi paisiblement que possible; les_ Nuits de Paris, les

Contemporaines, les Françaises, les Parisiennes _et_ Monsieur Nicolas

_inspirèrent plus de romans, de comédies et de mélo-drames qu'on ne le

saurait croire; ce fut à qui butinerait dans le lourd bagage laissé

par Restif et toute une cohue de vieux_ Jeunes France _s'y vautra, se

donnant à peine le souci du démarquage_.

_Qui songeait alors à tout ce fatras? On se disait que le génie

assassine ceux qu'il pille, et la prétention au génie enlevait tout

remords à la conscience. Tous ces prévaricateurs littéraires avaient

un double intérêt à laisser l'oubli couvrir de son ombre la mémoire de

l'auteur des_ Posthumes; _une enquête était nécessaire, et c'est en

essayant d'en suivre les différentes phases que nous pourrons nous

rendre compte de l'engouement excessif dont les œuvres de Restif

sont l'objet depuis ces dernières années._

_L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut

la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver;

glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, son

sort futur ne nous paraît guère mieux assuré[U-2]._

[U-2] Voyez nos _Caprices d'un bibliophile_, in-8º, Paris,

Rouveyre, 1878. Nous nous empruntons à nous-même les quelques

pages qui suivent.

_Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie

et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris

le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres

contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort

vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont

ses derniers jours étaient enveloppés._

_Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une

députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et

plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière

Sainte-Catherine[U-3] où il fut inhumé._

[U-3] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.

_Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble

si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche

ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la

politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes où

l'âme, disons plutôt la faconde du pauvre romancier était toute semée,

furent englobés dans la plus profonde insouciance._

_Le glorieux écrivain de la veille était déchu! Ses ouvrages ornèrent

pêle-mêle les parapets des quais; ils furent vilipendés, rejetés avec

mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent,

hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes

infortunés._

_L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu

à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de

loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais

sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de

nouveau leur morale si variée et souvent si contraire._

_Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que_: ad

posteros _et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir

entièrement. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris

réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes

nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en

calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage

exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour

viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de

reconstituer son époque dans ses moindres détails et d'analyser les

modes et la vie intime du Paris d'alors.--Ce temps est venu, et tous

ses volumes, fidèles représentants, pour la plupart, de la seconde

moitié du_ XVIIIe _siècle, sont recherchés et hors de prix

aujourd'hui_.

_Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles

Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et rendu à la

vogue, avec l'expression de leur originalité et d'une manière aussi

complète qu'intéressante, les œuvres de ce fécond littérateur[U-4]._

[U-4] Quérard dans _la France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe

Girault dans _la Revue des romans_ (2 vol. in-12, 1839, tome II,

pages 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le

fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850),

avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la

Bretonne.

_Dans les numéros du_ Constitutionnel _des 17, 18 et 19 août 1849, le

spirituel auteur_ de Monsieur de Cupidon _consacra à Restif de longs

articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il

publia cinq ans plus tard_[U-5].

[U-5] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par

_Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot.

Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.

_Dans l'intervalle, en 1850, la_ Revue des Deux Mondes _fit paraître

une analyse de_ Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé[U-6].

[U-6] _Histoire d'une vie littéraire au_ XVIIIe _siècle_.--_Les

Confidences de Nicolas_ (Restif de la Bretonne), par Gérard de

Nerval, _Revue des Deux Mondes_, nos des 15 août, 1er et 15

septembre 1850.--_Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé_,

fait partie des _Illuminés ou les Précurseurs du socialisme_,

Récits et portraits, par Gérard de Nerval, dont la première

édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.

_Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval,

montre l'homme plutôt que l'écrivain; c'est la biographie de Restif,

ses aventures amoureuses, ses misères et ses folies, c'est, en un mot,

le romancier envisagé et remis en roman par un rare poète._

_Ces deux bio-bibliographies, traitées de manière toute différente,

mais de main de maître, suffirent pour ramener l'attention vers les

livres de Restif de la Bretonne, car l'individualité, l'originalité,

voire une pointe de folie, donnent aux œuvres littéraires le plus sûr

passeport à la curiosité de l'avenir. On commença à rechercher les_

Restif, _on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse

d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent;

bref, les chercheurs et les lettrés s'aperçurent que l'œuvre entière

du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de servir

de documents précis aux études rétrospectives, digne aussi, par

conséquent, de figurer dans une bibliothèque d'érudit_.

_L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de

l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant

d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de

Rivarol_: L'imprimerie est l'artillerie de la pensée; _les formats

même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète,

tout contribua à faire briller, avec un nouvel éclat, la renommée un

moment ternie et compromise du père des_ Parisiennes.

_Ce fut bien vite une fureur parmi les hommes de lettres et

collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir

Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses catalogues, un

libraire en renom mit en vente un Restif de la Bretonne dans les

conditions suivantes_:

«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. _Deux cent douze

parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12,

in-8º et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr.

dorée (Chambolle-Duru), superbe exemplaire, richement relié, lavé

et encollé.--Prix:_ VINGT MILLE FRANCS.»

_20,000 francs!!! il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France

qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la

Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire

Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM.

le duc d'Aumale, au baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et

autres bibliophiles aussi féroces que riches[U-7]._

[U-7] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif,

possède aussi au grand complet et dans un très bel état les

œuvres de son grand parent.

_L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant

bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et,

avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus

remarquables, il fit paraître_ LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de

tous les ouvrages de Restif de la Bretonne[U-8]. _Cet ouvrage colossal,

outre_ la description raisonnée des collections originales, des

réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations,

_contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus

curieuses et les mieux étudiées qui nous guideront plus d'une fois au

cours de cette étude._

[U-8]--1 vol. in-8º de XV-510 p. Paris, Auguste Fontaine, 1875.

_Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que

tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume

parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8º d'une centaine de

pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable

manière[U-9]; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses

bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est

un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit

sur l'écrivain du_ Paysan perverti.

[U-9] _Restif de la Bretonne_, à Toulouse, et à Paris chez

Daffis, in-8º, 1877.

_M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J.

Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête

d'une réimpression_ d'un choix des Contemporaines[U-10], _fit une

notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et

dernièrement, M. Jules Soury publiait dans_ le Temps _la très curieuse

étude psychologique, insérée par la suite dans un ouvrage que nous

avons mentionné plus haut._

[U-10] _Les Contemporaines_, ou aventures des plus jolies femmes

de l'âge présent. (Choix des plus caractéristiques de ces

nouvelles pour l'étude des mœurs à la fin du XVIIIe siècle.)

Notices par J. Assezat, 3 vol.: les _Contemporaines mêlées_, les

_Contemporaines graduées_ et les _Contemporaines du commun_.

Paris, Alphonse Lemerre 1875 (De la collection Jannet-Picard).

_L'œuvre de Restif ne saurait être réimprimée ni entièrement, ni en

majeure partie; cependant il n'est point téméraire de penser que

quelques-unes de ses œuvres seront un jour publiées à nouveau. Déjà

plus d'un essai de publication des écrits de ce monstre d'originalité

a été tenté avec succès en France et à l'étranger, et nous croyons

qu'un choix judicieux fait parmi les principaux ouvrages de son

immense bagage d'écrivain serait favorablement accueilli du public._

_Dans les_ Nuits de Paris, _dans les_ Parisiennes, _les_ Françaises,

_dans les_ Années des Dames nationales, _on arriverait à glaner des

mélanges remarquables et dignes de l'intérêt des lecteurs curieux et

lettrés.--Si jamais il nous était loisible de publier_ Monsieur

Nicolas, ou le cœur humain dévoilé, _livre étonnant entre tous, nous

osons dire qu'il nous serait agréable de nous mettre à la tête d'une

telle entreprise et de présenter alors Restif en une longue étude où

les faits se presseraient, où les documents et les notes

s'accumuleraient dans un travail d'ensemble qui formerait assurément

plus d'un volume. Mais à cette époque de vie hâtive, il ne faut point

se consumer à des tâches qui risquent de demeurer stériles, ni mettre

sur la table de l'érudition aimable des mets trop lourds ou trop

complexes pour la rapidité des repas du jour. Puisque l'on ne sait

plus dîner, ni souper ni lire, dans toute l'acception exquise de ces

doux plaisirs d'antan, allons au buffet de la bibliographie légère et

curieuse, et résumons, résumons, résumons notre étude sur l'homme et

l'œuvre; dosons le tout pour la mémoire comme les traitements faciles

à suivre de ce siècle de progrès._

_Entre le dictionnaire et la terrible et ennuyeuse préface grave et

embroussaillée de notes en manchettes et en bas de pages, prenons le

juste milieu. Un prodigieux vivant aussi hâbleur, aussi fanfaron de

vices et aussi infatué de vertus intimes que Restif de la Bretonne

serait intéressant à fouiller, à déchiffrer, à dépister dans tous les

coins où se masque sa vie; mais cet intérêt de chercheur serait bien

égoïste et tous les érudits, comme les collectionneurs et autres sages

monomanes, on ne l'a point assez remarqué, sont de purs égoïstes. Ils

ne font grâce d'aucun détail aux malheureux lecteurs qui n'ont point

vécu dans leur atmosphère de recherches, avec leurs alternatives de

joie et de prostration; ils sont semblables à ces voyageurs qui

cherchent à étonner des auditeurs indifférents par le récit de leurs

voyages, et ils ne se doutent point de l'ennui qu'ils causent et de

leur incommensurable égoïsme, comme ces hommes du monde dont parle

Chamfort, qui ignorent le monde par la raison qui fait que les

hannetons ne connaissent point l'histoire naturelle._

_Concluons donc par cette simple esquisse littéraire de

Restif--biographie au trait, étude linéaire et concise au possible._

_II_

_Restif de la Bretonne, en exposant une de ses théories familières sur

la façon de doter les enfants_ ab initio, _écrivit à son sujet: «Je

fus sans doute conçu dans un embrassement chaud qui me donna la base

de mon caractère: s'il eût été accompagné de dispositions vicieuses,

j'étais un monstre; la preuve de la pureté du cœur de mes parents,

c'est ma candeur native.» Cet aveu mérite d'être enregistré au début

d'une biographie aussi compliquée et aussi exceptionnelle que celle

que nous avons à poursuivre, car il est hors de doute qu'avec son

tempérament essentiellement sensuel et érotique, l'auteur du_ Pied de

Fanchette _eût été un monstre mille fois plus pernicieux que le

célèbre marquis de Sade, si ses instincts d'impétueux Égipan n'avaient

été traversés par un courant contraire et adoucis par une sensiblerie

généreuse qui font de lui un être à part, quelque chose de bizarre et

d'extravagant comme un maréchal de Retz au pays d'_Astrée.

_Nicolas-Edme Restif naquit à Sacy, près de Vermenton, dans cette

contrée des lurons de basse Bourgogne, entre Auxerre et Avallon, le 23

octobre 1734[U-11]._

[U-11] La date de la naissance de Restif a été certifiée par la

communication de l'acte de baptême de l'auteur, conservé dans les

registres de la paroisse de Sacy et dont M. Sylvain Puychevrier a

fourni copie dans un numéro du _Bulletin du Bouquiniste_ (8e

année, Ier semestre 1864, p. 492). Tous les biographes commettent

l'erreur (propagée par Restif lui-même) de faire naître l'auteur

de la _Fille naturelle_ le 22 novembre 1734. Cette date, en

effet, se trouve consignée dans les premières lignes de _Monsieur

Nicolas_.

Voici cet acte: «Le vingt-trois octobre mil sept cent

trente-quatre, nous, curé de Sacy, avons baptisé NICOLAS-EDME,

fils de maître Edme Restif, marchand, et de honneste femme Barbe

Ferlet, les père et mère, _né le même jour_ et de légitime

mariage, lequel a eu pour parrain M. Restif _minore_ (le frère de

Restif, qui se préparait dans les ordres mineurs à devenir prêtre)

et pour marraine honneste fille Anne Restif qui ont signé avec

nous et les témoins: Restif; Anne Restif; E. Restif; Foudriat,

curé de Sacy.»

Quant à l'orthographe même du nom de Restif, bien que dans

l'à-propos de la _Vie de mon père_ il soit dit: «Notre nom s'écrit

indifféremment _Rétif_, _Rectif_ ou _Restif_», nous adoptons, avec

M. Assezat, l'orthographe régulière avant la réforme du XVIIIe

siècle et écrivons _Restif_, ainsi que l'auteur signait

couramment, comme on peut s'en convaincre dans un fac-similé de

petit traité qui figure dans la monographie de Restif par Charles

Monselet. (M. Charles Monselet a cependant adopté _Rétif_).

_Son père, après avoir vécu quelques années à Paris en qualité de

clerc d'homme d'affaires, était venu se donner à la culture à la ferme

de la Bretonne. Il s'était marié deux fois et avait eu sept enfants

d'un premier lit. Nicolas-Edme fut le premier-né d'un second mariage

avec Barbe Ferlet de Bertro qui devait doter la Bourgogne de six

autres petits Restifs. On voit que l'écrivain des_ Gynographes _était

d'une famille qui savait suivre les préceptes de la Bible et qu'il

devait chasser de race._

_«L'enfance de Nicolas ressembla à celle des autres petits paysans,

dit M. J. Soury dans une charmante page de son étude remarquable; tout

le jour il courait dans les prés et dans les bois de Nitry et de Sacy,

il cherchait les nids, menait au champ et sur les collines prochaines,

où l'air est très vif, les troupeaux de son père, et quand, le soir

venu, il distinguait les murs blanchis de la petite ferme de la

Bretonne, il hâtait le pas, trop lent à son gré, de ses moutons et de

ses chèvres. C'était l'heure du souper: le père, la mère, les enfants

et tous les gens de la ferme, les garçons de charrue, les vignerons,

les servantes, s'asseyaient à la même table._

_«Après le repas, le père de famille ouvrait sa Bible et en expliquait

tout haut quelques chapitres. Quoiqu'on songe encore involontairement

au tableau célèbre de Greuze, il n'y a pas moyen de révoquer en doute

cette coutume dans la maison paternelle de Restif. Bien avant d'avoir

lu la Bible, Nicolas la savait par cœur, surtout le_ Pentateuque, _et

il la mettait en action_.»

_Aussi, vers sa dixième année, il élève un autel de pierre dans une

solitude sauvage et y offre en holocauste des oiseaux, comme un grand

prêtre juif. «Je voyais, dit-il, avec des élans de dévotion

tourbillonner la fumée de mon sacrifice que j'accompagnais de quelques

versets de psaumes[U-12]._»

[U-12] _Monsieur Nicolas_, page 172 et _passim_.

_«Ce grand prêtre juif était alors un enfant fort doux, très bon et

d'une timidité presque maladive. Comme il avait la plus jolie figure

du monde, les filles couraient après, l'embrassaient malgré lui, à la

sortie de la messe, aux heures où les garçons de son âge jouaient

devant les métairies ou dans les granges; Nicolas ne savait comment

échapper à ses persécutrices. Il fuyait, plus léger qu'un jeune faon,

sans prendre garde aux rieuses qui criaient: «V'la qui monsieur

Nicolas! V'qui l' sauvége!»--«C'ô in chevreu», disaient les hommes;

«il ôt dératé», répondaient les femmes. A le voir, au moindre mot,

baisser en rougissant ses grands yeux aux longs cils, les parents

disaient au père et à la mère: «C'est une fille modeste que votre

fils; êtes-vous sûrs de son sexe?»_

_Lui-même avoue qu'il était femme par la sensibilité, l'excitabilité

de son imagination._

_«Encore quelques jours et, dès onze ans, M. Nicolas deviendra un

embrasseur redoutable qui, à son tour, mettra en déroute les folles

embrasseuses. Il ne fera pas bon pour elles de le rencontrer sur les

chemins, surtout les jours de fête, avec son chapeau neuf, sa chemise

à manchettes, son habit rouge, sa veste et sa culotte bleu céleste,

chaussé de fins bas de coton, avec des escarpins aux boucles fort

antiques et très éblouissantes.»_

_Le sensible Restif, en dépit de la fréquente école buissonnière qu'il

faisait aux beaux jours d'été, étudiait de son mieux pendant l'hiver à

l'école de maître Jacques à Vermenton. A peine sut-il lire couramment

qu'il fut pris d'une fièvre intense de savoir, et comme les braves

femmes du village, les ouvriers de la ferme s'extasiaient devant la

facilité et l'ardeur savante du petit Nicolas qui récitait tout haut

ses lectures au premier venant, son père le mit en pension à Joux où

il ne resta que peu de temps, y ayant pris la petite vérole dont il

faillit mourir._

_A peine rétabli, il fut décidé qu'un cousin de Nicolas, Jean Restif,

avocat à Noyers, une des lumières de la famille, viendrait interroger

l'enfant et déciderait de sa vocation d'après les aptitudes qu'il lui

reconnaîtrait. Ce Jean Restif, homme respectable et d'une austère

vertu (selon les termes mêmes de M. Nicolas), arriva pour la fête de

Sacy, mis plus que simplement, un vieil habit de drap gris, ses

souliers coupés à cause des cors aux pieds, et il se prit aussitôt à

interroger son petit cousin: «Que lisez-vous?--La Bible, monsieur

l'avocat, et mon père nous la lit tous les soirs[U-13].» Et voici le

jeune homme bavardant avec son grand cousin Jean, lui faisant part de

ses remarques sur la Bible, contant ses autres lectures, émettant ses

idées avec timidité d'abord, puis avec une grande assurance, tant et

si bien que lorsque le brave père de Restif demanda à l'austère

examinateur: «Que pensez-vous... en ferai-je un laboureur?» celui-ci

répondit: «Non!»--«En ferai-je un prêtre comme son aîné?»--«Moins

encore, répondit le juge, il aime les femmes; comme la pauvreté, qui

n'est pas vice, tient les pauvres toujours à la veille d'être fripons,

ce penchant à l'amour peut devenir néfaste; donnez une solide

instruction au petit cousin, puis après nous verrons.»_

[U-13] Les Restif (d'après une note de M. Assezat) avaient, lors

de la Réforme, embrassé la religion protestante. Une partie de la

famille s'était expatriée lors de la révocation de l'édit de

Nantes; l'autre, à laquelle appartenait la branche dont sortait

notre auteur, était revenue au catholicisme lors des Dragonnades.

On y avait cependant conservé, comme on le voit, l'une des plus

caractéristiques habitudes du protestantisme, la lecture de la

Bible.

_Nicolas fut, en conséquence, conduit par le coche à Paris, chez l'un

de ses frères d'un premier lit, l'abbé Thomas, précepteur chez les

jansénistes de Bicêtre; il y fut nommé «frère Augustin» et porta la

soutane et le camail comme tous les_ petits curés _de l'endroit. Le

voici donc au sortir de la vie ensoleillée des champs, claustré dans

la monotonie des exercices religieux, n'ayant pour toute lecture que

des œuvres jansénistes telles que les_ Provinciales, _les_ Essais _de

Nicole_, _la_ Vie _et les_ Miracles du diacre Pâris, _ouvrage d'une

gaieté douteuse pour un adolescent plein de pétulance et

d'imagination. Par bonheur, à ce qu'il raconte, quelques sœurs firent

tout au monde pour perdre son âme, et il laisse sous-entendre qu'il

put prendre sa revanche des coups de férule de l'abbé Thomas en

goûtant le bonheur dans les bras des tendres Mères.--L'exil de Nicolas

dura peu, les jansénistes de Bicêtre furent persécutés et dispersés et

«l'ex-petit prêtre Augustin» revint en Bourgogne chez son autre frère,

le curé de Courgis, un brave et saint homme adoré de ses ouailles._

_Restif de la Bretonne approchait alors de sa quinzième année et dès

ce moment nous voyons les événements de sa vie se précipiter et ses

aventures amoureuses naître et se succéder avec une rapidité qui

semble défier l'analyse, tant ces amours et amourettes innombrables

foisonnent de détails. Restif a tissé avec sa propre existence le

canevas de plus de cent romans et écrit un millier de contes et

nouvelles, vécues par lui-même, selon le mot du jour. Qu'on juge de la

discrétion qui nous est recommandée, de la concision dont il nous faut

faire preuve dans ce modeste avertissement au_ Pied de Fanchette _qui

ne peut être qu'une brève causerie familière._

_Voici d'abord Jeannette Rousseau, la fille du notaire de Courgis, le

grand amour idéal qui poursuit Nicolas à toutes les étapes de son

existence passionnée; cette Jeannette dont il rêvait encore avant de

mourir et sur laquelle il écrivit ces lignes: «Jeannette Rousseau, cet

ange sans le savoir, a décidé mon sort. Ne croyez pas que j'eusse

étudié, que j'eusse surmonté toutes les difficultés parce que j'avais

de la force et du courage. Non! je n'eus jamais qu'une âme

pusillanime, mais j'ai senti le véritable amour. Il m'a élevé

au-dessus de moi-même et m'a fait passer pour courageux, j'ai tout

fait pour mériter cette fille dont le nom me fait tressaillir à

soixante ans après quarante-six ans d'absence... Oh! Jeannette, si je

t'avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire

et j'aurais laissé Rousseau loin derrière moi, mais ta seule pensée

m'agrandissait l'âme, ce n'était plus moi-même, c'était un homme

actif, ardent, qui participait au génie de Dieu.»_

_Après cette Jeannette tant chantée, voici Marguerite, la servante de

son frère le curé, puis la céleste Colette, la Mme Parangon, femme de

l'imprimeur d'Auxerre[U-14], où Restif fit son apprentissage vers la

seizième année, et plus tard la célèbre Septimanie, comtesse d'Egmont,

Zéphire la charmante grisette, tour à tour vêtue d'indienne et de

taffetas rose, Sara, Suadèle, Henriette et tant d'autres, sans compter

les mésaventures du mariage de notre héros avec Agnès Lebègue. Comment

narrer une existence si pleine d'épisodes et d'aventures incroyables,

si remplie, si touffue! Ce serait refaire les_ Confidences de Nicolas

_ou dépasser en étendue et en intérêt peut-être les_ Mémoires _du

charmant aventurier Casanova; mais reprenons notre récit hâtif._

[U-14] La famille de cet imprimeur existe encore à Auxerre, et il

y aurait ici indiscrétion à révéler le nom de Mme Parangon.

_Restif ne resta pas de longues années chez son frère le bon curé de

Courgis. En juillet 1751, il fut reçu comme apprenti chez un grand

imprimeur d'Auxerre dont il déguisa le nom à l'aide d'un terme

typographique en l'appelant M. Parangon. Cette période de sa vie, de

1751 à 1755, où il vint à Paris, reste assez obscure; sa passion pour

Mme Parangon et ses amourettes avec quelques belles filles

auxerroises semblent remplir ces quatre années. Dans le_ Cœur humain

dévoilé, _le jeune typographe trouve le moyen de nous attendrir durant

de longs chapitres sur Edmée Sévigné, Manon Prudhot, Madelon Baron,

Marianne Tangis, Rose Lambelin, Fanchette, sa fiancée et autres

aimables damoiselles dont nous ne saurions compter ici les aventures.

Il vint à Paris par le coche en 1755 et le pauvre Nicolas commença une

lutte terrible contre l'adversité, les tentations et la misère de la

grande ville. Il était entré comme ouvrier compositeur à l'imprimerie

du Louvre; mais la corruption des milieux qu'il fréquentait le soir

après le travail ne tardèrent pas à le gangrener dans l'âme. Selon son

biographe Monselet, on le rencontrait dans les caves du Palais-Royal,

repaire des militaires et des comédiens de province, contant fleurette

aux nymphes de comptoir, ou bien joyeusement assis au cabaret de la_

Grotte Flamande, _mangeant une fricassée de petits pois entre Aline

l'Araignée et Manette Latour. «Il faudrait, s'écrie l'auteur de la_

Lorgnette littéraire, _la plume d'Homère pour tracer le dénombrement

des maîtresses de l'inconstant Bourguignon; avec lui les aventures

galantes se succèdent sans intervalle; son cœur n'est jamais vide, et

la blonde s'y rencontre souvent en même temps que la brune. Sur la fin

de sa vie, lui-même s'est mis à faire son calendrier amoureux, une

patronne par jour, trois cent soixante-cinq au dernier décembre et les

plus belles filles du monde, des marchandes, des grisettes,

quelquefois même des grandes dames; puis, une fois son calendrier

terminé, voilà que Restif se trouve sur les bras un excédent de

soixante et quelques femmes.»_

_Après des déboires sans nombre, et en dernier lieu accablé par la

rupture de son mariage fictif avec une Anglaise, Henriette Kircher,

qui s'était fait passer à ses yeux lui pour une riche héritière,

Restif revint à Auxerre, à Courgis, à la Bretonne; puis il part pour

Dijon où il travaille dans une imprimerie, revient à Paris et se marie

enfin, sérieusement cette fois, à Auxerre avec Agnès Lebègue, le 22

avril 1760._

«_J'étais beau ce jour-là, écrit-il en évoquant ses souvenirs; j'étais

beau ce jour de ma mort morale; on loua ma figure en disant qu'Agnès

ne me méritait point. Arrivé à l'église, le fatal serment du mariage

fut prononcé. Un mot frappa mon oreille au moment où, levant les yeux

sur ma cousine Edmée, je la voyais en prière à l'écart: Enfin la

voilà_ donc mariée! _et moi je pensais tristement: «Infortuné! te

voilà donc lié!... Je revins de l'église avec le sentiment que j'étais

perdu et je l'étais_...»

_Restif marié, c'était l'enfer. Après avoir payé les dettes criardes

de sa femme, il s'établit de nouveau à Paris, où il reprit du travail

chez la veuve Quillau, à l'imprimerie Royale._

_Nous laisserons sous silence les discordes du nouveau ménage, le mari

inconstant, la femme infidèle et de plus bel esprit, les luttes

infinies et nous comprendrons que M. Nicolas ait abandonné pour une

certaine Rose Bourgeois l'infâme Agnès, comme il la nomme. Aussitôt

libre, ses amours reprennent, l'incroyable satyre ne se lasse pas ou

plutôt c'est à croire avec un de ses biographes qu'il ne pouvait voir

aucune femme sans s'imaginer qu'elle l'aimait et sans écrire une

relation imaginaire de ses amours. Selon M. Jules Soury, avec lequel

nous serions volontiers d'accord, notre romancier, qui finit par

tomber dans le délire des persécutions, fut toute sa vie un de ces

aliénés que le docteur Lasègue appelle_ exhibitionniste; _il exhibait

plus ou moins toute sa personne devant les devantures des marchandes

de modes ou dans les escaliers obscurs des maisons où il poursuivait

ses singulières bonnes fortunes._

_En 1767, Restif se révèle littérateur et publie_ la Famille

vertueuse, _le premier ouvrage de cette série d'œuvres incroyables

qui devaient se succéder avec une si grande rapidité, que nous sommes

forcés ici d'abandonner l'écrivain pour terminer à bon terme la

biographie de l'homme même. Ce premier essai n'avait pas été heureux,

mais il put se rattraper vers la quarantième année par le_ Pied de

Fanchette, _le_ Paysan perverti _et les_ Contemporaines, _qui lui

acquirent toute sa célébrité. Recherché avec curiosité de tous côtés,

invité partout, Restif n'en devint que plus misanthrope._

_«C'était alors, écrit M. Soury, un homme de taille moyenne et un peu

courbé, d'allure timide et réservée, presque cléricale, car l'ancien

enfant de chœur de Bicêtre avait gardé le pli et les manières de sa

première éducation; les yeux et les sourcils fort longs, qui, dans la

vieillesse lui donnèrent l'aspect d'un hibou, étaient encore noirs; la

bouche charmante et fine, avec le nez aquilin des Restif. A le voir

dans ses habits d'ouvrier, les bras nus, la poitrine velue, on

admirait un torse d'une rare puissance et qui eût pu convenir à une

statue d'Hercule. Sa capacité de travail était prodigieuse: en six

ans, il imprima quatre-vingt-cinq volumes dont il lut trois fois les

épreuves. De 1767 à 1802, Restif a publié deux cents volumes; il

pouvait donc écrire un demi-volume par jour._

_«Ce n'était pas seulement le descendant d'une forte race de paysans,

c'était un sobre et vigoureux athlète, qui sans un point vulnérable

eût été un anachorète. Il mangeait peu et ne buvait jamais de vin.

«En toute ma vie, a-t-il écrit, un repas, quel qu'il fut, n'a jamais

troublé ma tête au point de m'ôter le goût du travail.» Il lui est

arrivé de mettre vingt ans le même vêtement; on lui voyait toujours

une vieille redingote bleue «l'aînée de ses habits»; pour courir les

rues, il se couvrait d'un lourd manteau à collet de très gros drap

noirâtre, qui lui descendait à mi-jambes; il se sanglait au milieu du

corps comme une bête de somme; un grand chapeau de feutre à larges

bords, comme on le voit aux estampes de ses_ Nuits de Paris, _lui

couvrait toute la figure. D'ailleurs peu de chemise et point de soins

de toilette. Cubières-Palmaiseaux raconte qu'il rencontra Restif avec

une barbe extrêmement longue et inculte: «Elle ne tombera, dit l'homme

aux idées singulières, que lorsque j'aurai achevé le roman auquel je

travaille.--Et si ce roman est en plusieurs volumes?--Il sera en

quinze!»_

_Tout Restif est là, volontaire et dédaigneux comme Rousseau._

_Nous voudrions suivre Restif dans ses relations mondaines et

littéraires, le surprendre dans ses logis divers, le montrer pendant

la Révolution où il joua un rôle curieux et déploya un grand

enthousiasme républicain; présenter ses retours conjugaux vers Agnès

Lebègue et son divorce prononcé pendant la Terreur, le juger pendant

sa vieillesse; mais la place nous manque, quelque succinct que nous

puissions nous montrer et nous voici contraint d'enregistrer la date

de sa mort en regrettant de n'avoir pu complètement effleurer le récit

de sa vie._

_Restif de la Bretonne mourut à l'âge de soixante-douze ans, le 8

février 1806 vers midi, dans une maison de la rue de la Bûcherie.

Cubières-Palmaiseaux, un honnête écrivain prud'homme, fit sur l'auteur

de tant d'œuvres singulières ce quatrain de mirliton funèbre._

Pénétré d'ardeur pour le bien,

Et brûlant d'amour pour la gloire,

Il monta, non sans peine, au temple de Mémoire,

Fut bon ami, _bon père_ et sage citoyen.

_Restif avait eu, en effet, deux filles de son déplorable mariage_;

Agnès _et_ Marie-Jeanne, _la première fut mariée à un sieur Augé, puis

à Louis Vignon; la seconde épousa un de ses cousins et conserva ainsi

le nom de Restif_.

_III_

LE PIED DE FANCHETTE _fut le premier succès littéraire de Restif_.--La

Famille vertueuse _et_ Lucile ou le progrès de la vertu,

_précédemment publiés, n'avaient rapporté à leur auteur ni honneur ni

profit. Dans la_ Revue _de ses ouvrages[U-15], l'historien de_

Fanchette _s'exprime ainsi à son sujet: «Ce petit roman qui eut

beaucoup de succès est l'histoire de la jeune marchande de la rue

Saint-Denis (Mme Lévêque) à laquelle il est dédié.--Il est inutile de

rien dire de l'intrigue: elle est fort commune; mais ce qui la

singularise, c'est que tous ces événements sont occasionnés par le

joli pied de l'héroïne et ces événements sont très multipliés. Les

trois premiers chapitres, qui sont une espèce de préface, ont été très

goûtés. Cependant feu M. Fréron refusa de l'annoncer comme étant un

peu libre. On l'a plusieurs fois contrefaite en province.»_

[U-15] _Revue des ouvrages de l'auteur_, 1784. Cette revue aurait

pu être faite par Grimod de la Reynière fils, comme le pense M.

Paul Lacroix, d'après les notes fournies par Restif.

_On voit que Restif ne se faisait aucune illusion sur la valeur

littéraire de son ouvrage; bien plus, d'après une réponse à un

littérateur allemand qui lui mandait le succès de ses livres en

Allemagne, il se montre juge de lui-même encore plus sévère dans ce

passage d'une lettre datée du mois d'août 1778[U-16]: «Je vous avoue_

qu'il est des œuvres que je suis fâché qu'on ait traduites; le Pied

de Fanchette _est un ouvrage manqué depuis le quatorzième chapitre; le

succès qu'il a eu ici et quatre éditions ne m'en font pas accroire...

J'ai fait une seconde édition du_ Pied de Fanchette _un peu meilleure

que la première, en deux volumes au lieu de trois, mais sans avoir

rien retranché; au contraire, elle commence par un Avertissement d'une

page qui n'est ni dans la première, ni dans la seconde édition, ni

dans les contrefaçons.»_

[U-16] Cette lettre se trouve à la fin du tome XIX de la seconde

édition des _Contemporaines_ (1781 et années suivantes); à la fin

de ce tome XIX se trouvent 55 feuillets non chiffrés qui

renferment des correspondances particulières d'un grand intérêt.

La lettre qui nous intéresse est adressée à M. J.-A. Engelbrecht

et porte le no 19 de ce dossier épistolaire.

_La première édition du_ Pied de Fanchette ou l'orpheline française

_parut en 3 volumes petit in-12, en 1769 sous cette rubrique: Imprimé

à la Haie (sic) et se trouve à Paris chez Humblot, libraire, rue

Saint-Jacques, près Saint-Ivès.--Quillau, imprimeur-libraire, rue du

Fouarre. Cette édition, tirée à mille exemplaires avec dédicace,

tables et notes imprimées en rouge, est celle qui a servi de copie,

comme étant la plus intéressante, à la réimpression que nous donnons

aujourd'hui._

_La seconde édition, deux parties en deux volumes, parue cette même

année 1769,_ à Francfort et à Leipzig en Foire, _ne doit être

considérée que comme une contrefaçon imprimée en Suisse, et ce n'est

guère qu'en 1776 que nous retrouvons le_ Pied de Fanchète (_sic_) ou

le soulier couleur de rose (_variante à_ l'Orpheline française) _en

édition nouvelle (2 parties en 1 volume), revue par l'auteur.--Dans

cette édition les changements sont assez nombreux. Outre les trois

parties réunies en deux, les intitulés des chapitres différent

entièrement de l'édition primitive, et ces chapitres ne sont plus

qu'au nombre de 52 au lieu de 53.--A la fin de la préface, Restif a

ajouté, après s'être excusé sur ses chagrins domestiques des fautes de

l'auteur dans la première édition_:

«_Très indulgents lecteurs et très aimables lectrices, ce fut à la

veille du mariage de Fanchette que l'éditeur de la véridique histoire

que vous achevez entrevit cette belle chez la marchande de modes et

que son joli pied, chaussé d'un soulier rose à talon vert, fut pour

lui la divine Clio: on essayait à la fiancée sa parure pour le

lendemain et celle qui nomma Fanchette était Agathe.--La clarté est le

premier devoir d'un écrivain; j'y ai satisfait. Adieu._»

_Une quatrième édition, imprimée à la Haye en 1786, n'offre, en dehors

des gravures, aucune autre différence avec la seconde, que cette

particularité du nom de Mme Lévêque imprimé en toutes lettres dans la

dédicace; quelques corrections et suppressions à signaler et un

extrait du_ Tableau du Siècle, _de Nolivos de Saint-Cyr, ajouté à la

note 61._

_Il faut prêter quelque attention à une note publiée il y a quelques

années par M. Assezat au sujet de cette édition[U-17], qui reconnaît à

des indices certains, mais trop longs à énumérer ici, que cette date

de 1786 est fautive et que cette réimpression n'a pu être faite qu'en

1794._

[U-17] Voir _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_, 7e

année, no 152, 5 septembre 1874, p. 517. Cet article est signé

Aszt, lire: Assezat.

_La cinquième et dernière édition du roman de_ Fanchette _que nous

puissions enregistrer fut donnée par_ Cordier et Legras, _rue Galande,

no 50, en 1801, 3 volumes in-18 avec le titre correct et le

sous-titre_: Cinquième édition, revue, corrigée et augmentée _de_

plusieurs anecdotes curieuses et amusantes.--_Pougens rendit compte de

cette réimpression dans sa_ Bibliothèque française (_1re année; no 6,

p. 190)._

_Lorsque nous aurons parlé d'une comédie intitulée_ Marianne _dont le

sujet est tiré du_ Pied de Fanchette _et qui fut représentée sur un

petit théâtre de la rue de Provence le 5 février 1776, que nous aurons

ajouté qu'une traduction allemande parut à Hambourg en 1777, in-8º, et

que nous aurons enfin mentionné la traduction espagnole:_ El pié de

Franquita, _Paris, Rosa, 1834, 2 volumes in-18, nous penserons avoir

épuisé la nomenclature historique de l'ouvrage dont nous donnons une

édition qui sera sans doute définitive et qui n'aurait point sa raison

d'être si elle ne rentrait dans le cadre de nos_ Petits conteurs du

XVIIIe siècle.

_IV_

_La passion de Restif pour les pieds mignons et les jolies petites

chaussures bien cambrées et à hauts talons fut un de ses goûts

esthétiques les plus singuliers, et c'est assurément la hantise la

plus persistante dont il fut obsédé au cours de sa vie aventureuse et

galante. Binet avait beau s'évertuer à trouver des chaussures

impossibles, des mules d'une délicatesse inouïe, des coquets souliers

d'une grâce adorable dans les dessins qu'il destinait à l'illustration

de ses livres, jamais il ne parvint à réaliser l'idéal du pied rêvé

par l'ardent romancier. Restif retouchait lui-même ses dessins jusqu'à

leur enlever toute proportion d'ensemble pour mieux arrêter l'exiguïté

des petits pieds de ses héroïnes; cette passion dégénérée en idée

fixe, en monomanie incurable, le poussait à s'emparer des mules

charmantes qu'il rencontrait, avec la pensée d'augmenter une

collection déjà considérable qu'il eût voulu voir mettre avec lui au

tombeau. Dans ses courses à travers les rues et les faubourgs de

Paris, il tenait toujours les yeux en éveil sur la démarche des

grisettes, des nymphes ou des moindres trottins de modistes et c'est

ainsi qu'il trouva le sujet du_ Pied de Fanchette _dans une de ses

promenades d'amateur passionné._

_«Je passais un dimanche matin dans la rue Tiquetonne, raconte-t-il

dans_ Monsieur Nicolas[U-18], _j'aperçus une jolie fille en jupon

blanc, encore en corset, chaussée en bas de soie avec des souliers

roses à talons hauts et minces, genre de chaussure qui faisait

infiniment mieux la jambe aux femmes que la mode actuelle. Je fus

enchanté; je m'arrêtai, la bouche béante, à la considérer... En chemin

je fis le premier chapitre de l'ouvrage:_ Je suis l'historien

véridique des conquêtes brillantes du pied mignon d'une belle, _etc.

Je mis la main à la plume dès le lendemain. Mon imagination se

trouvant un peu refroidie, je sortis pour revoir ma muse... Dans la

rue Saint-Denis, vis-à-vis la fontaine des Innocents, j'aperçus une

femme dont le pied était un prodige de mignonnesse. Aussi était-il

chaussé d'une jolie mule d'étoffe d'or faite par le plus habile

artiste de la capitale... Je la suivis jusqu'à l'église du Sépulcre,

où elle entra, et je revins chez moi plein de verve. J'allai en

deux jours au quatorzième chapitre.» Et dix jours après, eût pu

ajouter Restif, le volume était terminé et dédié à Mme Lévêque, femme

du marchand de soieries dont l'enseigne était_ la Ville de Lyon,

_vis-à-vis des Innocents. La belle Mme Lévêque avait, si nous en

croyons la chronique du temps, le plus joli pied de Paris._

[U-18] T. X, p. 2716 et suivantes.

_On ferait, comme le remarque fort bien l'érudit bibliophile Jacob, un

ouvrage entier et des plus singuliers en se bornant à extraire des

livres de Restif tout ce qui concerne son goût, sa passion pour les

jolis pieds et les jolis souliers de femmes. Il suffirait de lire

quelques-unes des notes qui se trouvent à la fin de ce livre pour

convaincre le lecteur du sentiment profond qu'éprouvait notre auteur

au sujet de ces souliers hauts qui affinent la jambe et_ sylphisent

_tout le corps, selon son mot. Dans les_ Nuits de Paris (IVe _partie_,

LXXIe _nuit, pages 779 et suivantes_), _nous recommandons le chapitre

intitulé la_ Mule enlevée _qui se rapproche assez, par certains côtés,

du roman que nous publions._

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 1 / 18 段