L'abbé Vorlèze lisait auprès d'une fenêtre ouverte. Sur sa petite table
de bois blanc, il avait établi un échafaudage de livres pour empêcher
l'air de trop hâter la combustion de sa lumière. Il lisait pour se
calmer; car il avait ressenti le premier mouvement de colère de sa vie,
lorsque M. de Sommery l'avait à peu de chose près mis à la porte. Ses
yeux parcouraient les pages, ses lèvres murmuraient les paroles sans
qu'aucun son arrivât à son esprit, ni parvînt à le distraire de ce
qu'il se plaisait à intituler _chagrin_, quoique ce fût un bon gros
ressentiment.
Il fut très-étonné quand sa servante lui annonça M. de Sommery.
Il se leva et alla au-devant du colonel: c'était la première fois que
M. de Sommery venait dans sa maison.
L'abbé murmura les paroles du publicain: _Domine, non sum dignus ut
intres in domum meam_.
Puis il avança une chaise à M. de Sommery. Quand le colonel fut assis,
l'abbé se remit sur sa chaise. M. de Sommery se leva dans une grande
agitation et dit en marchant dans la chambre: «Monsieur Vorlèze, ma
femme pleure beaucoup; c'est vous qui lui aurez fait quelques contes.
Puisque vous le voulez absolument...»
Ici, M. de Sommery fit deux longueurs de chambre avant de continuer. Il
était évidemment embarrassé. Il y avait des mots qu'il ne disait que
lorsque sa promenade l'amenait à ce point où il tournait le dos à
l'abbé. «Puisque vous le voulez absolument... et puisqu'on pleure à la
maison... on portera mon fils à l'église.--Oh! mon bon monsieur de
Sommery, dit l'abbé, la grâce de Dieu vous a donc touché?--Il n'est pas
question de cela, monsieur Vorlèze. On portera mon fils à l'église.
Mais daignez m'écouter: j'ai mes convictions comme vous avez
_peut-être_ les vôtres; je n'en ai pas changé; j'ai en horreur les
inutiles momeries de l'Église. Dieu est donc bien méchant, puisque,
sans vos prières, il condamnerait ce brave et digne garçon à un
supplice éternel? Il est donc bien faible, puisque, après vos prières,
il est forcé de faire grâce au chenapan quelconque qu'il vous plaît de
lui recommander?--Monsieur!... dit l'abbé.--Ne m'interrompez pas,
monsieur Vorlèze, continua M. de Sommery. Je vous disais que mes
convictions n'ont pas changé; mais, puisque ma femme... et vous... et
Alida... et aussi sa femme... puisque tout le monde veut qu'il soit
porté à l'église, il sera porté à l'église... j'y consens, mais à une
condition.--Et quelle condition? dit l'abbé d'un ton un peu
ironique.--Je ne veux pas, continua M. de Sommery, par une faiblesse
particulière et amenée par certaines bizarreries de situation, je ne
veux pas donner aux cagots et aux tartufes des armes contre la
philosophie et les idées libérales.--Que voulez-vous faire alors?--Ce
que je veux faire, le voilà: Cette nuit, à une heure, on apportera le
corps à l'église, sans pompe, sans bruit, sans témoins; vous direz la
messe des morts; le corps sera reporté chez moi; vous ne parlerez à
personne de ce qui se sera passé.»
M. de Sommery s'assit alors; il paraissait fatigué et ému. «Monsieur,
répondit le curé, je ne pense pas qu'un ministre de l'Église puisse
être complice d'un pareil scandale. Comment! vous voulez venir à
l'église clandestinement? vous voulez vous cacher pour sauver l'âme de
votre fils, comme de la chose la plus honteuse qui se puisse faire?
Non, monsieur! Vous ne voulez pas, dites-vous, donner un triomphe
à l'Église? Je n'en dois pas donner un, moi, au philosophisme,
à l'irréligion et à l'athéisme. Vous amènerez le corps de votre
fils à l'église en plein jour. Je vous en prie, monsieur de
Sommery.--Impossible, monsieur. J'avais cédé aux pleurs de madame de
Sommery, à vos propres instances; mais je ne puis aller, de concession
en concession, jusqu'au ridicule.--Ni moi, monsieur, dit l'abbé,
jusqu'à la lâcheté.--Mais, monsieur, vous parlez d'un ton... auquel je
ne suis pas accoutumé.--C'est que, jusqu'ici, j'ai toujours été envers
vous respectueux et soumis, parce que je vous croyais supérieur à moi.
Mais, quand je vous vois trahir et tourner en dérision à la fois la
religion de nos pères et votre prétendue philosophie, je sens mon âme
se remplir d'un sentiment que je ne puis définir. Quoi! il y a encore
dans votre coeur lutte entre la vanité et l'inquiétude pour ce fils qui
n'est plus! Non, monsieur, non, l'église de Dieu n'est pas un mauvais
lieu où l'on entre la nuit en se cachant.--Monsieur Vorlèze, dit M. de
Sommery, c'est pour madame de Sommery, à laquelle une première
résolution, conforme à d'immuables opinions, a causé une douleur qui
m'inquiète.--Monsieur de Sommery, j'en suis désespéré, mais je ne m'en
crois pas le pouvoir, je ne le peux pas.--Je croyais, monsieur, que
votre religion enseignait la charité.--Je croyais, monsieur, que votre
philosophie défendait l'hypocrisie.»
Ici, M. de Sommery se promena longtemps dans la chambre sans parler;
puis tout à coup il vint à M. Vorlèze, lui prit la main et lui dit: «Eh
bien, monsieur, je n'en aurai pas; je vais vous ouvrir mon coeur.
Monsieur, il y a bien des misères dans le coeur humain. Monsieur, pour
moi, je vous aurais repoussé. Je ne sais pas si c'est de l'orgueil ou
de la force, mais je défendrais qu'on me portât à l'église. J'y ai
souvent pensé, et ma résolution est depuis longtemps écrite dans mon
testament. Mais, monsieur, depuis que mon fils est mort, dit M. de
Sommery en criant, l'Église, le ciel, l'enfer, les flammes éternelles,
je crois à tout, j'ai peur de tout! Je veux des prières pour mon fils;
je veux les prières de l'Église; et dans l'église, monsieur Vorlèze, je
les veux. Écoutez: si vous l'exigez, ce sera le jour devant tout le
monde, s'il le faut; je dirai tout haut ce que je vous dis
là.--Voyons, monsieur de Sommery, dit l'abbé Vorlèze, calmez-vous. Nous
ferons tout ce que vous voudrez, et moi, je demande pardon à vous et à
Dieu de vous avoir mis dans cet état. J'ai exagéré la sévérité de mes
devoirs; c'est au bénéfice de mon propre orgueil que je vous ai
reproché le vôtre avec tant d'amertume. J'ai osé mettre des conditions
aux prières que vous demandiez pour votre fils; j'ai été un méchant
homme. Écoutez, pour apporter le corps dans l'église, il faudrait
mettre dans notre confidence au moins des domestiques. Rentrons chez
vous. Attendez que je prenne tout ce qu'il me faut.»
L'abbé fit un paquet assez volumineux et suivit M. de Sommery. Il n'y
avait qu'un domestique qui veillait le mort. «Mon ami, dit le curé,
allez vous coucher, je finirai la veillée.»
Quand ils furent seuls, l'abbé disposa tout lui-même pour pouvoir dire
la messe. Madame de Sommery baisa la main de son mari en pleurant. «Oh!
mon Dieu, dit l'abbé, comment faire? Je n'ai pas d'enfant de choeur
pour répondre et servir la messe. Aller en éveiller un, c'est tout
trahir. Dites-moi... monsieur de Sommery, il ne s'agit que de lire
quelques réponses...--Volontiers,» dit M. de Sommery.....