Pendant ce temps, Clotilde, seule dans sa chambre, pâle et agitée,
écoutait le vent qui secouait ses fenêtres, comme quelqu'un qui eût
voulu entrer. Elle avait fini par se coucher; mais elle ne pouvait
dormir. Dans les grands coups de tonnerre qui se succédaient, elle
cachait sa tête dans son lit en tenant sa couverture convulsivement
serrée dans ses mains. Mais tout à coup elle entend un autre bruit se
mêler à celui du vent, qui semble vouloir déraciner la maison. On a
frappé doucement à sa porte, et une voix l'appelle tout bas; elle
frémit, elle retient son haleine; mais son coeur bat si fort, qu'il
l'empêche d'entendre.
On frappe encore et on appelle. Ah! on appelle Marie! C'est Tony
Vatinel.
Clotilde se précipite à bas de son lit et va ouvrir sa porte. C'est
Tony Vatinel, c'est quelqu'un: elle n'aura plus peur.
Avant que Tony fût entré, elle s'était replongée dans son lit.
Un éclair remplit la chambre d'une lueur bleuâtre.
Elle voit Tony, pâle comme un mort, les yeux étincelants comme des
charbons ardents et fixes d'une manière effrayante. «Quelle imprudence,
mon Tony, lui dit-elle, de venir par une pareille nuit! Combien
j'aurais souffert si je vous avais soupçonné en route par un temps si
effrayant!»
Tony ne répondit pas. «Tony, continua-t-elle, je n'ai pas besoin que
vous fassiez de semblables extravagances pour être persuadée de votre
amour. Mais je ne me plains pas, puisque vous êtes là. J'avais bien
peur. Je suis heureuse de vous voir, de vous voir là, près de moi. Tout
ce qui se passe d'horrible au dehors semble me rendre plus heureuse
votre présence ici.»
A ce moment, un violent coup de tonnerre se fit entendre. Par un
mouvement involontaire, Clotilde saisit les mains de Vatinel et les
serra avec force. Tony, assis près du lit de Clotilde, pencha sa tête
et la plaça sur l'oreiller à côté de la tête de Clotilde, couchée sur
le bras étendu de Vatinel.
Leurs bouches voisines se partageaient, pour respirer, le peu d'air qui
les séparait, et s'envoyaient l'une à l'autre leur haleine qui les
enivrait.
De douces pensées s'emparèrent alors du coeur de Clotilde. Elle aimait
Tony Vatinel, et elle se l'avouait; elle l'aimait avec passion, et elle
sentait que l'amour est dans l'âme comme ces arbres à l'ombre desquels
meurt toute végétation. Elle aimait Vatinel, et non-seulement elle ne
pouvait aimer que lui, mais il lui semblait qu'elle ne pourrait plus
rien éprouver que pour lui, fût-ce même de la haine; le reste lui
devenait tout à fait indifférent. Elle chercha dans son coeur sa haine
si profonde pour Arthur de Sommery, son ardeur de vengeance si
adroitement dissimulée, et elle trouva que les injures et les outrages
d'Arthur de Sommery n'avaient plus sur elle aucune prise, qu'elle ne le
haïssait plus que parce qu'il la séparait de l'homme qu'elle adorait.
Elle frémit alors des projets qu'elle avait si longtemps cachés et
nourris dans son coeur, qu'elle avait conduits avec une si terrible
habileté; elle frémit, non par crainte ni par pitié pour Arthur, mais
parce qu'elle aimait Tony Vatinel, tel qu'il était, avec sa belle et
naïve loyauté; parce qu'elle ne voulait pas que Tony Vatinel commît un
crime.
Leurs deux bouches, toujours sur l'oreiller, s'étaient encore
rapprochées. «Marie! Marie! dit Vatinel, je t'aime, je t'aime, je
t'adore! aujourd'hui, tu seras à moi.»
Et, appuyant ses lèvres sur les lèvres de Clotilde, et la serrant en
même temps contre lui du bras qu'il avait porté sous le corps de la
femme d'Arthur, il lui donna un baiser; et elle sentit qu'il aspirait
tout son sang, qui s'échappait de ses veines; toute son âme, qui
s'exhalait de sa poitrine. «Tony! Tony! dit-elle, je vous en prie,
laissez-moi; Tony! ayez pitié de moi!»
Mais Vatinel n'écoutait plus que la frénésie de sa passion. La bouche
de Clotilde, qui se plaignait et qui demandait grâce, ne pouvait
s'empêcher de répondre par une douce pression aux baisers de Tony; elle
l'étreignait et le repoussait; elle le maudissait et rendait un baiser.
«Laissez-moi! disait-elle, laissez-moi! Oh! Tony, je t'en prie,
laisse-moi!--Marie, dit-il, aujourd'hui, tu seras à moi. Je ne peux
plus vivre sans toi; tu ne sais pas ce que j'ai souffert, à quels
horribles supplices l'amour m'a condamné. Marie, comme tu es belle!»
Un coup de tonnerre se fit entendre si voisin, que la maison en trembla
sur sa base. «Tenez, dit Clotilde, entendez-vous?--Ah! reprit Vatinel,
si la mort doit nous frapper, qu'elle nous frappe dans les bras l'un de
l'autre, qu'elle nous frappe heureux! Moi, je veux bien mourir pour
payer un instant de bonheur dans tes bras, je veux bien souffrir à
jamais dans l'autre vie tous les supplices réservés aux damnés.--Tony!
disait Marie, Tony! je t'en prie, laisse-moi!».....
* * * * *
Et Tony, si fort contre la douleur, ne sut pas résister à tant de
félicité; il resta près de Clotilde, sans connaissance, sa tête pâle,
renversée et baignée dans ses cheveux noirs épars sur l'oreiller.
Clotilde, les yeux mouillés de larmes voluptueuses, eut peur et mit la
main sur le coeur de Vatinel; elle le sentit battre, et baisa
légèrement le beau front de son amant. «Ah! oui, je l'aime, se
disait-elle, et cet amour a purifié mon coeur. Je n'y sens plus de
haine. Je n'ai plus qu'un désir, c'est d'aller au loin avec Tony
Vatinel cacher un bonheur que nous avons acheté par tant de combats.»
Le tonnerre continuait à gronder, et des éclairs venaient de temps en
temps éclairer la chambre.
Clotilde baisa encore le front de Vatinel. «J'ai donc un amant!»
dit-elle.
Et son orgueil éleva un moment la voix dans son coeur contre Vatinel;
mais elle ne tarda pas à ajouter: «O le plus beau, le plus noble des
hommes! mon Tony! comme je suis aimée!»
Tony Vatinel ouvrit les yeux. «Marie, dit-il, où es-tu? Viens dans mes
bras, viens sur mon coeur, viens me dire que je ne me trompe pas, que
tout ce qui s'est passé cette nuit n'est pas un rêve, un horrible, un
charmant rêve.--Ah! Vatinel, dit Clotilde, et moi qui avais
juré...--Vous n'avez pas trahi votre serment, répondit Tony Vatinel.
Clotilde, votre mari est mort!»