LX

Quelle nuit!

Le soleil s'est couché dans des nuées noires et épaisses sur lesquelles

il jetait à peine un reflet d'un violet sombre.

Quand le soleil a été couché, on a commencé à entendre des bruits de

tonnerre lointain, puis de pâles éclairs ont sillonné les nuages.

Puis, sans qu'on sentît le vent sur la terre, au-dessous des nuages

gris qui formaient un dôme de plomb, couraient, roulaient rapidement,

légers comme de la fumée ou de l'écume, des nuages verdâtres qui, de

loin, semblaient raser le sol, et, de près, ne paraissaient qu'à

quelques toises des maisons.

Les feuilles des haies ont frissonné d'elles-mêmes. Aucun oiseau n'a

osé élever la voix. Les grenouilles n'ont pas coassé dans les joncs de

la Touque.

Il fait une chaleur accablante; l'air est lourd et ne semble pas assez

pur pour être respiré; la poitrine haletante le renouvelle plus

fréquemment.

Toutes les barques sont rentrées dans la Touque, et on les a amarrées

avec plus de soin que de coutume.

Les goëlands eux-mêmes, qui ont coutume de se jouer dans la tempête en

poussant des cris de joie, ont quitté la mer à tire-d'ailes et sont

venus silencieusement se cacher dans les trous de la falaise.

Après de sourds roulements, on entend des claquements clairs et

précipités, et l'éclair qui déchire le nuage montre, par la fente de la

nuée, que, sous cette nuée grise qui nous écrase, le ciel n'est qu'une

fournaise ardente, une plaine de feu et de lave. Dans les étables, les

troupeaux se serrent les uns contre les autres.

La mer commence à faire entendre au loin ses mugissements; elle s'agite

dans ses profondeurs sans qu'aucune émotion vienne rider sa surface;

elle roule dans son sein des galets qui font un bruit de chaînes; elle

se gonfle et se balance; puis elle blanchit à l'horizon et commence à

courir sur la plage, qu'elle semble devoir couvrir une demi-lieue

par-dessus les maisons.

Le vent commence à se faire entendre, tantôt en sifflements aigus,

tantôt avec des voix graves et basses. Sur la terre, il enlève, en

tourbillonnant, la poussière des champs; il déracine les arbres; il

émiette dans l'air le chaume des maisons; dans le cimetière, il

renverse les croix et fait ployer les cyprès jusqu'à terre avec de

funèbres gémissements.

Les lames qui arrivent de la pleine mer, arrêtées par les plages,

s'élèvent et retombent avec un bruit immense et courent au loin dans la

plaine.

Dans les moments où le ciel s'ouvre, une sinistre clarté montre

pendant un instant la terre et la mer bouleversées. Le ciel se referme,

et on retombe dans une nuit profonde.

Quelle nuit!

Les sifflements du vent semblent par moments les gémissements de tous

ceux que l'Océan a engloutis dans ses abîmes depuis le commencement des

temps. Il semble qu'ils crient, qu'ils appellent et qu'ils demandent

des prières.

Clotilde · 第 156 / 169 题