«Mort! mort! s'écria Clotilde épouvantée. Mort! et comment est-il
mort?--Marie, dit Vatinel sans lui répondre, maintenant, tu es à moi.
Veux-tu renoncer à tout, à ta position, à ta fortune, à ta réputation?
Veux-tu t'enfuir avec moi? Je n'ai à te donner pour tout cela que mon
amour et ma vie.--Mais répondez-moi donc, continua Clotilde. Est-ce
donc vrai, ce que vous dites, qu'Arthur est mort? Et comment cela se
fait-il? On l'a donc tué? Mais qu'avez-vous donc à la main? Tony,
qu'avez-vous? vous êtes blessé?--Arthur est mort, reprit Tony Vatinel.
Marie, veux-tu maintenant être à moi? veux-tu me donner ta vie, comme
je t'ai, depuis longtemps, donné la mienne?...veux-tu?...--Mais c'est
impossible, vous me trompez. Comment le savez-vous?--Arthur est mort,
répéta encore une fois Vatinel. Ordonne maintenant de notre sort à tous
deux.--Ma tête est perdue en ce moment, je ne comprends rien, je ne
veux rien, je ne sais rien, répondait Clotilde, qui n'osait plus faire
de nouvelles questions, et qui ne regardait Vatinel qu'avec effroi.
Laissez-moi le temps de penser, de réfléchir, de savoir. Allez-vous-en,
voici le jour. Au nom du ciel, allez-vous-en! je me meurs...»
Vatinel regarda Clotilde d'un regard triste et solennel, et sortit sans
parler.
La force abandonna alors Clotilde, que l'on trouva évanouie dans son
lit.
Quand elle revint à elle, elle ne se rappelait rien, qu'une impression
confuse de choses charmantes et terribles. Elle pensait avoir rêvé,
tant elle trouvait d'incohérence dans les souvenirs qui se réveillaient
un à un dans son esprit.
Au déjeuner, on dit: «Arthur arrivera aujourd'hui ou demain. Quel
bonheur qu'il n'ait pas été en route par cet affreux ouragan de cette
nuit!--Non, non, se disait Clotilde, ce n'est pas vrai, c'est l'orage
qui m'a épouvantée. Oh! cependant Tony, ses caresses, ses baisers, sa
voix... Non, je me rappelle... il m'a bien dit... Mais c'est
impossible! il m'a trompée... Comment faire?... comment le voir?... Je
ne puis lui écrire de semblables choses... Je ne pourrai supporter
cette situation encore une journée sans devenir folle. Comment se
fait-il que cette vengeance que j'ai tant désirée, que j'ai tout fait
pour amener, m'inspire tant d'effroi? Quelle lâcheté y a-t-il dans mon
coeur?»
Et, chaque fois que quelqu'un frappait à la porte, elle se sentait
froide et pâle. Si on parlait un peu haut au dehors, elle s'attendait à
entendre la terrible nouvelle. Il y avait dans la maison une gaieté qui
lui faisait horriblement mal. Madame de Sommery donnait des ordres pour
un approvisionnement extraordinaire. «Il faut tuer des pigeons,
disait-elle; Arthur les aime beaucoup.»
Clotilde sentait que son profond abattement à elle contrastait avec le
mouvement du reste de la maison. Une ou deux fois, on remarqua tout
haut qu'elle était triste.
Toute la journée se passa sans qu'on entendît parler de rien. «Allons,
dit-elle, Tony m'a trompée. Mais cette blessure, ce visage si pâle
quand il est arrivé.»
Et elle expliquait tout par l'orage, par un accident. Et, d'ailleurs,
ne l'avait-elle pas vu bien des fois aussi pâle et aussi agité, parce
qu'elle avait dit un mot qui ne lui plaisait pas, ou qu'elle était un
peu plus décolletée que de coutume?
On frappa précipitamment à la porte. Les idées de Clotilde avaient pris
une telle direction, qu'elle s'attendait à voir entrer Arthur. C'était
l'abbé Vorlèze qui demandait à parler à M. de Sommery, et l'emmena dans
le jardin.