Clotilde, qui n'avait entendu aucun bruit, écoutait ses pas. Quand elle
fut sûre qu'il était loin: «Mon Dieu, dit-elle, quel est ce trouble qui
s'est emparé ainsi de mes sens? Ne suis-je donc qu'une femme vulgaire
et semblable à toutes les autres? L'amour me fera-t-il tout oublier et
ne me laissera-t-il ni penser, ni me souvenir?»
De ce jour, Clotilde, en garde contre elle-même, sut se conserver calme
et froide au milieu des transports de Vatinel, tous les jours plus
violents, quoiqu'il lui suffît d'un mot ou d'un regard pour le
maintenir dans les limites qu'elle lui avait assignées d'avance.
Il n'y avait plus pour Vatinel ni repos ni sommeil, ses yeux caves
lançaient de sombres éclairs. Ce n'était plus du sang, c'était de
l'amour, c'était du feu qui circulait dans ses veines. Loin d'elle, il
la voyait, il lui parlait, il couvrait de baisers quelques objets qui
venaient d'elle. Il retrouvait dans un petit fichu de soie qu'elle
avait mis sur son cou, ce parfum de la peau de Clotilde qui lui avait
causé une si véhémente impression. Il s'étudiait à retrouver et à
reproduire les inflexions de la voix de Clotilde, pour chacun des mots
qu'elle lui avait dits et dont il n'avait pas oublié une syllabe. Il
serrait ses bras sur sa poitrine, et il lui semblait encore étreindre
Clotilde; mais ce baiser qu'elle lui avait donné, il n'y pouvait penser
sans sentir au coeur une grande défaillance, comme s'il allait encore
se trouver mal. Il fermait les yeux et il voyait la bouche de Clotilde,
si petite, si finement dessinée, si dédaigneuse; ses lèvres si roses,
si fraîches et ses dents si petites, si serrées et si bien de ce blanc
chaud des perles! Et il ressentait sur ses lèvres à lui, et jusque dans
son âme, l'humidité voluptueuse de cette bouche qui avait touché la
sienne. Les idées les plus extravagantes traversaient sa tête et ne la
quittaient que pour faire place à d'autres plus folles encore. Il avait
envie de demander encore ou de prendre un baiser pareil et de se tuer
ensuite. D'autres fois, c'était Clotilde qu'il voulait tuer, pour
l'avoir tout à fait à lui. Puis il lui survenait des hallucinations
bizarres; il pensait aux pieds de Clotilde, il les voyait devant lui,
et, quoiqu'il regardât, il ne pouvait plus voir autre chose. Mais
toujours il voyait en même temps les jambes dont il n'avait jamais
aperçu tout au plus que la cheville; et, malgré tous ses efforts, il ne
pouvait se représenter la robe tombant sur cette cheville et la
couvrant. Les plus intimes révélations se faisaient à sa pensée, et,
quoi qu'il fît pour repousser ces images, elles se représentaient
toujours plus nettes et plus circonstanciées. S'il trouvait, à force de
fatigue, quelques instants de sommeil, il rêvait Clotilde dans ses
bras, et il se réveillait en sursaut; puis il se disait que ses rêves
et ses désirs le tueraient sans jamais se réaliser. Et il reprenait,
pour un instant, ses idées sur Clotilde, à laquelle autrefois il ne
supposait que vaguement un corps. «Marie n'est pas une femme, ce n'est
pas une femme destinée à d'impures caresses.» Alors une horrible idée
lui traversait le coeur. «Il y a un homme auquel elle appartient,
auquel elle appartient tout entière, un homme pour lequel ce que j'ose
à peine rêver est une réalité, un homme fatigué de ses baisers dont un
seul a failli me tuer; un homme qui n'a rien à deviner d'elle et rien à
désirer!...»
Et Tony sentait dans son coeur tout son amour s'aigrir en haine contre
Arthur et contre Clotilde.
L
Tony arriva un soir près de Clotilde. Elle parut fort surprise, lui dit
qu'elle ne l'attendait pas sitôt, et jeta à la hâte un châle sur ses
épaules. Il y avait eu du monde chez M. de Sommery. Elle était fort
décolletée; et, pour comble de désordre, lorsque Tony était entré, elle
était en train d'ôter ses bas pour en mettre de plus chauds. Elle
avait un pied entièrement nu. Jamais un sculpteur ne fit un aussi joli
pied d'ivoire. Il était petit et étroit jusqu'à l'invraisemblance, et
d'une blancheur éclatante; ses ongles était polis et de la couleur
d'une rose pâle. Le cou-de-pied était très-élevé et d'un dessin
charmant.
«C'est ainsi, dit Tony Vatinel, que je vous ai vue la première fois sur
la plage par une marée basse. Laissez-moi voir ce pied que j'adore.» Il
se mit à genoux, et prit dans sa main le pied de Clotilde, qu'il y
enfermait tout entier, puis il se baissa et le baisa. Clotilde retira
brusquement son pied. «Écoutez-moi, Tony, lui dit-elle; il faut,
aujourd'hui, que je vous parle très-sérieusement. Il ne faut pas qu'il
se renouvelle jamais entre nous une scène semblable à celle de samedi.
Je vous aime, Tony; je n'ai pas cherché à vous le cacher; mais je ne
serai jamais à vous. Je mourrais de honte rien que de penser que vous
me pouvez croire capable de me donner à deux hommes. J'ai senti samedi
que j'étais moins forte que je ne l'avais espéré; cependant je crois
maintenant être sûre de moi. Mais vous n'avez pas, pour vous arrêter,
des raisons aussi impérieuses que les miennes. Vous êtes parti samedi
dans un état affreux. Tony, il faut être raisonnable; Il ne faut pas
nous tuer en nous exposant à des dangers dont nous sommes forcés de
sortir vainqueurs. Il faut ne plus nous voir. Aussi bien, mon mari ne
tardera pas beaucoup à revenir; et plus nous prendrons l'habitude de
nous voir ainsi, plus la séparation, que rien ne peut faire éviter,
nous sera difficile et douloureuse.»
Pendant que Clotilde parlait, elle pouvait voir sur le visage amaigri
de Tony Vatinel l'effet de chacune de ses paroles. Quand elle parla de
son mari, quand il traduisit la _séparation inévitable_ par
l'habitation dans la même chambre d'Arthur et de _sa femme_, il y eut
dans son regard tous les feux de l'enfer. Quand elle eut fini, il
voulut parler, mais la voix fut quelque temps à sortir de sa bouche;
les mots se pressaient et s'arrêtaient au passage. Enfin, après deux
essais inutiles, il finit par articuler d'une voix basse et sourde, et
cependant intelligible et solennelle: «Et moi aussi, Marie, je veux
vous parler sérieusement. Je ne comprends pas la nécessité de se priver
d'un bonheur aujourd'hui, parce qu'il ne peut pas durer toujours.
Pourquoi ne pas tuer les enfants parce qu'ils doivent un jour mourir?
Non, j'arracherai au sort tout le bonheur que je pourrai lui arracher.
Et savez-vous, sais-je moi-même si je ne me tuerai pas le jour où ces
entrevues finiront?--Tony, continua Clotilde, si jamais le hasard me
rendait libre, je serais à vous et n'en serais pas moins heureuse que
vous.--Ah! s'écria Vatinel, si tu partages mon amour et mes désirs,
sois à moi et mourons!--Quelque prompte, interrompit Clotilde, que fût
votre main à me donner la mort, il y aurait toujours entre mon crime et
cette mort un instant pour la honte. Je me résignerais à la mort, mais
à cette honte-là, jamais. Je vous le répète, Tony, je n'appartiendrai
pas à vous tant que j'appartiendrai à Arthur de Sommery. Si vous voulez
me revoir, vous allez me faire un serment, un serment sans lequel nous
allons nous séparer pour toujours.--Parlez, dit Tony.--Eh bien, quoi
qu'il arrive, quelque faiblesse que vous puissiez surprendre en moi,
vous me jurez de n'en jamais abuser; vous jurez de ne pas essayer de
prendre sur moi des droits qui appartiennent à un autre et ne peuvent
appartenir à deux. Faites ce serment, Tony, parce que, si vous ne le
faites pas, j'aurai la force de vous fuir; parce que, si vous le faites
et si vous tentez d'y manquer, le mépris me donnera la force de vous
résister et m'empêchera d'avoir peur de vous. Faites-le, parce que, si
je succombais, je vous jure, moi, par tout ce qu'il y a de sacré sur la
terre et dans le ciel, que je me tuerais et que je mourrais en vous
maudissant. Et ne croyez pas que ceci soit une parole vaine, comme en
disent les femmes. Si vous manquez à votre serment, je ne manquerai pas
au mien. Si vous hésitez, vous me perdez, vous ne me reverrez jamais.»
Tony fit le serment qu'on lui demandait.
«Maintenant, dit Clotilde, je n'ai plus peur de vous ni de moi. Tony,
n'es-tu pas content de ce que je te donne? Mon âme est à toi, je t'aime
et je confie mon honneur au tien. Je n'ai plus peur de vous,
maintenant, parce que vous me défendriez contre moi-même s'il en était
besoin. Maintenant, regardez et baisez ce pied que vous aimez, parce
que je suis sûre que nous ne serons pas entraînés.» Et elle lui donna
son pied nu, que Tony couvrit de baisers brûlants. «Marie, dit-il, vous
avez été décolletée toute la soirée, et pour moi seul vous cachez ces
épaules d'ivoire que vous n'avez cachées à personne.--Ah! dit Clotilde,
c'est que vous... je vous aime. Mais j'oublie que je n'ai plus peur de
vous.» Et elle laissa tomber le châle qu'elle avait mis sur ses
épaules.
Elle avait une robe de soie d'un bleu sombre qui dessinait à ravir sa
taille fine et souple. Elle laissait voir seulement l'origine de la
gorge, mais assez pour qu'on pût en imaginer la forme, qui était d'une
pureté inouïe. Clotilde, qui n'avait pas eu d'enfants, n'avait perdu de
la jeune fille que l'indécision des formes et la maigreur; mais elle en
avait gardé toute la fraîcheur et toute la naïveté. La séparation de sa
gorge, sur laquelle sa robe était tendue, faisait supposer qu'un regard
furtif pourrait découvrir une partie des beautés qu'on soupçonnait par
induction. Ses épaules étaient beaucoup plus découvertes, et il y avait
là de quoi rendre fou un homme bien moins disposé à le devenir que Tony
Vatinel: c'étaient les formes et les contours les plus harmonieux et
une peau d'un éclat à éblouir les yeux et le coeur. Tony retrouva alors
cette douce odeur dont il avait gardé son âme toute parfumée.
A chaque visite, le pauvre Vatinel devenait plus amoureux. Ce qu'on lui
avait promis à la visite précédente, s'obtenait à la nouvelle visite à
peu près sans difficultés, et il gagnait encore quelque chose, si
c'est gagner que de gagner de nouveau feu pour dévorer ses entrailles.
Ce jour-là, tous ses amours furent pour le pied de Clotilde; il s'était
affaissé devant elle et il baisait ce divin petit pied, et il le
réchauffait dans sa poitrine.
Je ne sais quel funeste hasard, et je ne sais surtout si c'était un
hasard, lui versait toujours deux poisons à la fois. A chaque nouvelle
faveur qui venait augmenter l'ardeur de ses transports, quelque nouvel
indice venait aussi lui rappeler Arthur, Arthur, possesseur indifférent
de Marie; et ce petit pied était aussi à Arthur, et ces épaules et
cette gorge d'ivoire étaient à Arthur, tout était à Arthur, et bientôt
il reviendrait en maître dans cette petite chambre, et il n'y aurait ni
lutte, ni combats, ni résistance. Clotilde, soumise tout entière! A
cette idée, il la serrait dans ses bras avec plus de haine que d'amour
et plus de désir de l'étouffer que de l'embrasser; il ne comprenait
pas, quand il y pensait, comment Clotilde, si pleine d'esprit,
d'intelligence et de tact, ramenait si inopportunément le souvenir de
son mari. C'était au milieu des transports les plus vifs de Vatinel
qu'elle parlait d'une lettre qu'elle avait reçue d'Arthur ou de son
retour prochain; et ce n'était pas pour calmer ses transports, car,
l'instant d'après, elle lui permettait quelque chose qui leur donnait
une nouvelle exaltation.