XLIX

Clotilde, qui n'avait entendu aucun bruit, écoutait ses pas. Quand elle

fut sûre qu'il était loin: «Mon Dieu, dit-elle, quel est ce trouble qui

s'est emparé ainsi de mes sens? Ne suis-je donc qu'une femme vulgaire

et semblable à toutes les autres? L'amour me fera-t-il tout oublier et

ne me laissera-t-il ni penser, ni me souvenir?»

De ce jour, Clotilde, en garde contre elle-même, sut se conserver calme

et froide au milieu des transports de Vatinel, tous les jours plus

violents, quoiqu'il lui suffît d'un mot ou d'un regard pour le

maintenir dans les limites qu'elle lui avait assignées d'avance.

Il n'y avait plus pour Vatinel ni repos ni sommeil, ses yeux caves

lançaient de sombres éclairs. Ce n'était plus du sang, c'était de

l'amour, c'était du feu qui circulait dans ses veines. Loin d'elle, il

la voyait, il lui parlait, il couvrait de baisers quelques objets qui

venaient d'elle. Il retrouvait dans un petit fichu de soie qu'elle

avait mis sur son cou, ce parfum de la peau de Clotilde qui lui avait

causé une si véhémente impression. Il s'étudiait à retrouver et à

reproduire les inflexions de la voix de Clotilde, pour chacun des mots

qu'elle lui avait dits et dont il n'avait pas oublié une syllabe. Il

serrait ses bras sur sa poitrine, et il lui semblait encore étreindre

Clotilde; mais ce baiser qu'elle lui avait donné, il n'y pouvait penser

sans sentir au coeur une grande défaillance, comme s'il allait encore

se trouver mal. Il fermait les yeux et il voyait la bouche de Clotilde,

si petite, si finement dessinée, si dédaigneuse; ses lèvres si roses,

si fraîches et ses dents si petites, si serrées et si bien de ce blanc

chaud des perles! Et il ressentait sur ses lèvres à lui, et jusque dans

son âme, l'humidité voluptueuse de cette bouche qui avait touché la

sienne. Les idées les plus extravagantes traversaient sa tête et ne la

quittaient que pour faire place à d'autres plus folles encore. Il avait

envie de demander encore ou de prendre un baiser pareil et de se tuer

ensuite. D'autres fois, c'était Clotilde qu'il voulait tuer, pour

l'avoir tout à fait à lui. Puis il lui survenait des hallucinations

bizarres; il pensait aux pieds de Clotilde, il les voyait devant lui,

et, quoiqu'il regardât, il ne pouvait plus voir autre chose. Mais

toujours il voyait en même temps les jambes dont il n'avait jamais

aperçu tout au plus que la cheville; et, malgré tous ses efforts, il ne

pouvait se représenter la robe tombant sur cette cheville et la

couvrant. Les plus intimes révélations se faisaient à sa pensée, et,

quoi qu'il fît pour repousser ces images, elles se représentaient

toujours plus nettes et plus circonstanciées. S'il trouvait, à force de

fatigue, quelques instants de sommeil, il rêvait Clotilde dans ses

bras, et il se réveillait en sursaut; puis il se disait que ses rêves

et ses désirs le tueraient sans jamais se réaliser. Et il reprenait,

pour un instant, ses idées sur Clotilde, à laquelle autrefois il ne

supposait que vaguement un corps. «Marie n'est pas une femme, ce n'est

pas une femme destinée à d'impures caresses.» Alors une horrible idée

lui traversait le coeur. «Il y a un homme auquel elle appartient,

auquel elle appartient tout entière, un homme pour lequel ce que j'ose

à peine rêver est une réalité, un homme fatigué de ses baisers dont un

seul a failli me tuer; un homme qui n'a rien à deviner d'elle et rien à

désirer!...»

Et Tony sentait dans son coeur tout son amour s'aigrir en haine contre

Arthur et contre Clotilde.

L

Tony arriva un soir près de Clotilde. Elle parut fort surprise, lui dit

qu'elle ne l'attendait pas sitôt, et jeta à la hâte un châle sur ses

épaules. Il y avait eu du monde chez M. de Sommery. Elle était fort

décolletée; et, pour comble de désordre, lorsque Tony était entré, elle

était en train d'ôter ses bas pour en mettre de plus chauds. Elle

avait un pied entièrement nu. Jamais un sculpteur ne fit un aussi joli

pied d'ivoire. Il était petit et étroit jusqu'à l'invraisemblance, et

d'une blancheur éclatante; ses ongles était polis et de la couleur

d'une rose pâle. Le cou-de-pied était très-élevé et d'un dessin

charmant.

«C'est ainsi, dit Tony Vatinel, que je vous ai vue la première fois sur

la plage par une marée basse. Laissez-moi voir ce pied que j'adore.» Il

se mit à genoux, et prit dans sa main le pied de Clotilde, qu'il y

enfermait tout entier, puis il se baissa et le baisa. Clotilde retira

brusquement son pied. «Écoutez-moi, Tony, lui dit-elle; il faut,

aujourd'hui, que je vous parle très-sérieusement. Il ne faut pas qu'il

se renouvelle jamais entre nous une scène semblable à celle de samedi.

Je vous aime, Tony; je n'ai pas cherché à vous le cacher; mais je ne

serai jamais à vous. Je mourrais de honte rien que de penser que vous

me pouvez croire capable de me donner à deux hommes. J'ai senti samedi

que j'étais moins forte que je ne l'avais espéré; cependant je crois

maintenant être sûre de moi. Mais vous n'avez pas, pour vous arrêter,

des raisons aussi impérieuses que les miennes. Vous êtes parti samedi

dans un état affreux. Tony, il faut être raisonnable; Il ne faut pas

nous tuer en nous exposant à des dangers dont nous sommes forcés de

sortir vainqueurs. Il faut ne plus nous voir. Aussi bien, mon mari ne

tardera pas beaucoup à revenir; et plus nous prendrons l'habitude de

nous voir ainsi, plus la séparation, que rien ne peut faire éviter,

nous sera difficile et douloureuse.»

Pendant que Clotilde parlait, elle pouvait voir sur le visage amaigri

de Tony Vatinel l'effet de chacune de ses paroles. Quand elle parla de

son mari, quand il traduisit la _séparation inévitable_ par

l'habitation dans la même chambre d'Arthur et de _sa femme_, il y eut

dans son regard tous les feux de l'enfer. Quand elle eut fini, il

voulut parler, mais la voix fut quelque temps à sortir de sa bouche;

les mots se pressaient et s'arrêtaient au passage. Enfin, après deux

essais inutiles, il finit par articuler d'une voix basse et sourde, et

cependant intelligible et solennelle: «Et moi aussi, Marie, je veux

vous parler sérieusement. Je ne comprends pas la nécessité de se priver

d'un bonheur aujourd'hui, parce qu'il ne peut pas durer toujours.

Pourquoi ne pas tuer les enfants parce qu'ils doivent un jour mourir?

Non, j'arracherai au sort tout le bonheur que je pourrai lui arracher.

Et savez-vous, sais-je moi-même si je ne me tuerai pas le jour où ces

entrevues finiront?--Tony, continua Clotilde, si jamais le hasard me

rendait libre, je serais à vous et n'en serais pas moins heureuse que

vous.--Ah! s'écria Vatinel, si tu partages mon amour et mes désirs,

sois à moi et mourons!--Quelque prompte, interrompit Clotilde, que fût

votre main à me donner la mort, il y aurait toujours entre mon crime et

cette mort un instant pour la honte. Je me résignerais à la mort, mais

à cette honte-là, jamais. Je vous le répète, Tony, je n'appartiendrai

pas à vous tant que j'appartiendrai à Arthur de Sommery. Si vous voulez

me revoir, vous allez me faire un serment, un serment sans lequel nous

allons nous séparer pour toujours.--Parlez, dit Tony.--Eh bien, quoi

qu'il arrive, quelque faiblesse que vous puissiez surprendre en moi,

vous me jurez de n'en jamais abuser; vous jurez de ne pas essayer de

prendre sur moi des droits qui appartiennent à un autre et ne peuvent

appartenir à deux. Faites ce serment, Tony, parce que, si vous ne le

faites pas, j'aurai la force de vous fuir; parce que, si vous le faites

et si vous tentez d'y manquer, le mépris me donnera la force de vous

résister et m'empêchera d'avoir peur de vous. Faites-le, parce que, si

je succombais, je vous jure, moi, par tout ce qu'il y a de sacré sur la

terre et dans le ciel, que je me tuerais et que je mourrais en vous

maudissant. Et ne croyez pas que ceci soit une parole vaine, comme en

disent les femmes. Si vous manquez à votre serment, je ne manquerai pas

au mien. Si vous hésitez, vous me perdez, vous ne me reverrez jamais.»

Tony fit le serment qu'on lui demandait.

«Maintenant, dit Clotilde, je n'ai plus peur de vous ni de moi. Tony,

n'es-tu pas content de ce que je te donne? Mon âme est à toi, je t'aime

et je confie mon honneur au tien. Je n'ai plus peur de vous,

maintenant, parce que vous me défendriez contre moi-même s'il en était

besoin. Maintenant, regardez et baisez ce pied que vous aimez, parce

que je suis sûre que nous ne serons pas entraînés.» Et elle lui donna

son pied nu, que Tony couvrit de baisers brûlants. «Marie, dit-il, vous

avez été décolletée toute la soirée, et pour moi seul vous cachez ces

épaules d'ivoire que vous n'avez cachées à personne.--Ah! dit Clotilde,

c'est que vous... je vous aime. Mais j'oublie que je n'ai plus peur de

vous.» Et elle laissa tomber le châle qu'elle avait mis sur ses

épaules.

Elle avait une robe de soie d'un bleu sombre qui dessinait à ravir sa

taille fine et souple. Elle laissait voir seulement l'origine de la

gorge, mais assez pour qu'on pût en imaginer la forme, qui était d'une

pureté inouïe. Clotilde, qui n'avait pas eu d'enfants, n'avait perdu de

la jeune fille que l'indécision des formes et la maigreur; mais elle en

avait gardé toute la fraîcheur et toute la naïveté. La séparation de sa

gorge, sur laquelle sa robe était tendue, faisait supposer qu'un regard

furtif pourrait découvrir une partie des beautés qu'on soupçonnait par

induction. Ses épaules étaient beaucoup plus découvertes, et il y avait

là de quoi rendre fou un homme bien moins disposé à le devenir que Tony

Vatinel: c'étaient les formes et les contours les plus harmonieux et

une peau d'un éclat à éblouir les yeux et le coeur. Tony retrouva alors

cette douce odeur dont il avait gardé son âme toute parfumée.

A chaque visite, le pauvre Vatinel devenait plus amoureux. Ce qu'on lui

avait promis à la visite précédente, s'obtenait à la nouvelle visite à

peu près sans difficultés, et il gagnait encore quelque chose, si

c'est gagner que de gagner de nouveau feu pour dévorer ses entrailles.

Ce jour-là, tous ses amours furent pour le pied de Clotilde; il s'était

affaissé devant elle et il baisait ce divin petit pied, et il le

réchauffait dans sa poitrine.

Je ne sais quel funeste hasard, et je ne sais surtout si c'était un

hasard, lui versait toujours deux poisons à la fois. A chaque nouvelle

faveur qui venait augmenter l'ardeur de ses transports, quelque nouvel

indice venait aussi lui rappeler Arthur, Arthur, possesseur indifférent

de Marie; et ce petit pied était aussi à Arthur, et ces épaules et

cette gorge d'ivoire étaient à Arthur, tout était à Arthur, et bientôt

il reviendrait en maître dans cette petite chambre, et il n'y aurait ni

lutte, ni combats, ni résistance. Clotilde, soumise tout entière! A

cette idée, il la serrait dans ses bras avec plus de haine que d'amour

et plus de désir de l'étouffer que de l'embrasser; il ne comprenait

pas, quand il y pensait, comment Clotilde, si pleine d'esprit,

d'intelligence et de tact, ramenait si inopportunément le souvenir de

son mari. C'était au milieu des transports les plus vifs de Vatinel

qu'elle parlait d'une lettre qu'elle avait reçue d'Arthur ou de son

retour prochain; et ce n'était pas pour calmer ses transports, car,

l'instant d'après, elle lui permettait quelque chose qui leur donnait

une nouvelle exaltation.

Clotilde · 第 146 / 169 题