Le samedi, Tony Vatinel trouva Clotilde dans le jardin; elle le prit
par la main et le conduisit dans sa chambre. «Vous voyez que je suis
bonne, lui dit-elle; aussi dois-je espérer que vous serez plus
raisonnable que l'autre soir; sans quoi, il me faudrait renoncer à vous
voir tout à fait. Et qu'avez-vous, dit-elle en souriant, à me regarder
ainsi?--Laissez-moi, répondit Tony. Quelque fidèle que soit mon
imagination à vous représenter à moi, elle oublie toujours quelque
chose, et, quoique je n'aie pas cessé un moment, depuis l'autre nuit,
de vous avoir devant les yeux, il me semble qu'il y a un siècle que je
ne vous ai vue. Tenez, il y a une impression que je n'ai pu retrouver,
et pour un instant de laquelle je donnerais ma vie: c'est la douce
odeur de votre peau. Quand, l'autre nuit, j'avais la bouche sur votre
cou, j'aspirais ce parfum et j'en étais enivré.»
Clotilde sourit doucement, et pencha son cou, sur lequel Tony posa ses
lèvres; mais, cette fois, ce baiser porta sur une partie du cou douée
d'une grande sensibilité chez les femmes, et Clotilde tressaillit.
«Enfin, dit Tony, ce n'est donc pas à une statue que s'adressent mes
désirs et mes caresses; voilà la première fois que je te sens
animée.--Tony, dit-elle, ne m'embrassez plus ainsi, je vous en prie.»
Tony, assis près de Clotilde, passa le bras autour de sa taille, et
Clotilde, troublée au plus haut degré, laissa pencher sa tête sur la
poitrine de Tony.
Elle paraissait endormie, bercée par les violents battements du coeur
de Vatinel, qui n'osait faire un mouvement et posait doucement ses
lèvres sur les cheveux de Clotilde.
Elle ne tarda pas à revenir à elle; elle releva la tête et regarda
Vatinel; elle rencontra ses yeux si pleins d'amour, que, penchant sa
tête vers lui, elle lui dit: «Ah! Tony, je vous aime!» Et ses lèvres
s'unirent à celles de Tony, qui, ne pouvant résister à une semblable
émotion, tomba sur le carreau sans connaissance.
Clotilde se jeta à genoux près de lui, l'appela des noms les plus
tendres, dénoua sa cravate, lui fit respirer des sels; il ouvrit les
yeux.
«Marie, dit-il, Marie, où es-tu?» Il se releva, regarda autour de lui
pour reconnaître et pour se rappeler. «Est-ce un rêve? Oh! non; je sens
mon coeur plein de bonheur, non, ce n'est pas un rêve. Marie, Marie,
tu es à moi.» Et il l'enlaça dans ses bras; mais Clotilde s'échappa de
ses bras comme un serpent, et, avec l'air très-effrayé, lui dit: «Tony,
allez-vous-en, sauvez-vous, j'entends du bruit, je suis perdue!»
Tony s'enfuit, et, au lieu de passer par la porte, franchit une
muraille du jardin et disparut dans la nuit.