Quand Tony Vatinel se remit en route pour venir à Trouville, il ne
s'amusa plus à admirer la nature sur la route; tout lui était délai,
obstacle et distraction. Il marchait et ne s'arrêtait à rien, ne
regardait rien, ne voyait rien; le temps était lourd et chargé de
nuages. Il entra dans le jardin et y trouva Clotilde assise; il se jeta
à genoux devant elle, et baisa ses mains avec passion; puis il resta
sans parler, la tête sur les mains de Clotilde appuyées sur ses genoux.
Elle le releva et lui fit signe de s'asseoir.
«O Tony! lui dit-elle, pourquoi n'ai-je pu être à vous? Que notre sort
eût été différent à tous deux!--Marie, reprit Vatinel, sens-tu bien
réellement ce regret dans ton coeur? Comprends-tu ce que je t'offrais,
quand, une nuit, je t'offrais de vivre seuls, séparés du monde et du
bruit, dans une obscure retraite?
A ce moment-là, le feuillage des arbres frissonna sans qu'on sentît le
vent.
Et bientôt un tonnerre lointain se fit entendre, et un éclair égratigna
les nuages, puis quelques larges gouttes de pluie tombèrent bruyamment
sur le feuillage de la tonnelle.
Clotilde se serra contre Tony.
«Il pleut, dit-elle, comment allez-vous vous en aller?--Je ne me
plaindrai de la pluie que si elle me fait partir plus tôt, dit
Tony.--Mais... c'est que je ne puis pas vous faire entrer dans ma
chambre.--Est-elle donc si peu séparée, qu'on puisse nous
entendre?--Oh! ce n'est pas cela; on pourrait y faire tout le bruit
possible sans réveiller personne; mais...--Qui vous empêche alors de
m'y revoir?--Mais... l'ardeur avec laquelle vous paraissez le désirer.
Si vous recevoir dans ma chambre n'était pas quelque chose de plus que
de vous voir ici, vos yeux ne brilleraient pas de cet éclat, votre voix
ne serait pas tremblante.--Me craignez-vous, Marie? répondit Vatinel,
et n'êtes-vous donc pas assez certaine de mon respect et de ma
soumission?--Mais pourquoi, reprit Clotilde, désirez-vous tant y venir,
si vous n'y attachez pas quelque idée bizarre que je ne comprends
pas?--C'est que, dans votre chambre, répondit Tony, il y a plus de vous
qu'ici, il y a le fauteuil dans lequel vous vous êtes assise hier, il y
a les vêtements que vous avez quittés aujourd'hui. J'y trouverai, outre
les instants que vous me donnez, tous ceux que vous avez passés loin de
moi.--Mais, Tony, si je vous reçois dans ma chambre...--Ne me
connaissez-vous donc pas, Marie? Avez-vous donc oublié que d'un regard,
d'un geste, vous me feriez jeter dans un gouffre sans fond?--Eh bien,
venez.»
Tony suivit Clotilde, tremblant et ému à un degré inexplicable; son
coeur battait avec violence; ils entrèrent dans la chambre de Clotilde.
Là, il s'appuya sur un meuble, étourdi et ne voyant plus clair. Puis
bientôt il se jeta à genoux, baisa le tapis sur lequel elle avait
marché, l'oreiller sur lequel avait posé sa tête; il trouva par terre
ses petites mules de velours vert, et il les couvrit de baisers. «O
Marie, Marie! dit-il d'une voix étouffée, à genoux devant elle, et le
visage sur ses genoux à elle, Marie, je t'aime!» Et un ruisseau de
larmes s'échappa de ses yeux. «Relevez-vous, Tony,» lui dit-elle.
Mais Tony couvrait ses genoux de baisers et de larmes, et il les
serrait convulsivement dans ses bras; elle voulut le repousser avec les
mains, mais il se saisit de ses mains, et les baisa avec une nouvelle
ardeur. Elle les retira, et lui dit: «Tony, levez-vous, je le veux.»
Alors Tony se leva et se cacha le visage dans ses deux mains pour
étouffer ses sanglots. «Allons, mon pauvre enfant, lui dit-elle, je ne
veux pas que vous pleuriez ainsi; venez vous asseoir auprès de moi.»
Tony obéit sans presque savoir ce qu'il faisait.
«Allons, allons, dit Clotilde, êtes-vous donc bien malheureux, et
trouvez-vous que je ne fais pas assez pour vous?»
Tony, abattu par l'excès de son émotion, laissa tomber sa tête sur le
cou nu de Clotilde, et resta ainsi le coeur assoupi, la bouche sur ce
cou blanc et parfumé.
Clotilde était rêveuse et le laissait; mais elle voulut bientôt se
dérober à l'impression de cette haleine brûlante.
«Tony, lui dit-elle, asseyez-vous en face de moi sur ce fauteuil; il
faut que je vous parle sérieusement. Écoutez-moi,» dit-elle. Quand
Vatinel lui eut obéi: «Je ne vous recevrai plus ici: vous ne tenez pas
vos promesses, et vous n'êtes pas raisonnable.--Pardonnez-moi, Marie,
répondit Vatinel, une émotion à laquelle je ne m'attendais pas et qui
m'a surpris.--J'en suis fâchée, ajouta Clotilde, parce que nous sommes
ici plus en sûreté que dans le jardin.--Soyez sûre..., dit
Vatinel.--Vous me disiez cela au jardin; mais ce n'est pas là seulement
ce que je voulais vous dire. Le meilleur jour pour nous voir est le
samedi, parce que, le dimanche, les pêcheurs ne travaillent pas et se
lèvent plus tard, tandis que, tout autre jour, il n'y a pas d'heure à
laquelle vous ne puissiez être rencontré. Partez, allez-vous-en; je
vous attends samedi.»