Le lendemain, il y avait grande rumeur dans Trouville.
Le garde champêtre demanda à parler au colonel.
«Monsieur de Sommery, dit-il, le maire Vatinel vient de me dire que je
n'étais plus garde champêtre.--Et pourquoi cela, Moïse? demanda M. de
Sommery.--Parce que, répondit Moïse, il m'avait donné des ordres, et
que j'ai fait tout juste le contraire.--Ah! ah!--Il m'avait dit de
faire un procès-verbal contre vous.--Et pourquoi cela, donc?--Parce que
votre jardinier a tué les pigeons du voisin Remy.--C'est moi qui ai
ordonné à Antoine de tuer les pigeons.--C'est justement pour cela que
Vatinel le maire m'a ordonné de faire un procès-verbal. Et moi, je ne
l'ai pas fait. Et voilà que je ne suis plus garde champêtre.--J'irai
voir le maire et j'arrangerai ton affaire.»
M. de Sommery alla, en effet, voir Vatinel le maire; mais il ne put
rien en obtenir. Il rentra chez lui extrêmement irrité. Et, quand
l'abbé Vorlèze arriva, M. de Sommery lui raconta le fait.
«Mais, dit l'abbé, il paraît que voilà plusieurs fois que Moïse
désobéit à Vatinel?--Moïse, reprit M. de Sommery, ne doit pas une
obéissance passive à Vatinel; en fait de droits et de liberté, il faut
prendre garde de croire que les droits et la liberté des petits sont
peu de chose.--Je suis bien de votre avis, dit M. Vorlèze.--Eh bien,
continua M. de Sommery, Moïse est un fonctionnaire public aussi bien
que Vatinel, et, selon les principes constitutionnels, un fonctionnaire
reste citoyen et n'abdique pas sa conscience et ses opinions. Le règne
de ces principes a consacré l'_indépendance des fonctionnaires_.--Comme
l'_intelligence des baïonnettes_, dit l'abbé.--Certainement, répliqua
M. de Sommery; les soldats ne sont plus des machines stupides sans
volonté, sans pensée, sans conscience de ce qu'ils font.--Eh bien, dit
l'abbé, je me trompe peut-être, mais il me semble que les principes
constitutionnels ont consacré là les deux plus grosses sottises que
j'aie jamais entendues.--Oui-da! dit M. de Sommery.--Oui, certes,
répondit l'abbé; si Vatinel le maire croit donner un ordre utile, il
doit exiger que Moïse, son subordonné, le remplisse scrupuleusement.
Agir autrement, ce serait une prévarication et une trahison. Je ne
comprends pas une machine dans laquelle on permettrait à un des
rouages de tourner à contre-sens.--Alors, dit M. de Sommery, nous en
revenons aux temps de la féodalité et du bon plaisir.--Aimeriez-vous
mieux, dit l'abbé, que Vatinel le maire eût dit à Moïse: «Moïse, mon
bon ami, je me reconnais une si grande buse, un être si malintentionné
contre les intérêts de la commune, que je ne saurais trop te féliciter
de l'énergie et de la sainte obstination avec laquelle tu contrecarres
tout ce que je veux faire. Tu me permettras bien d'élever tes
appointements, etc?»
M. de Sommery fut très-piqué de cette plaisanterie de l'abbé. Et, quand
celui-ci apporta sa chaise pour jouer aux échecs, le colonel lui dit
sèchement qu'il ne jouerait pas.
Le lendemain, même mauvaise humeur; le surlendemain également. L'abbé
cessa de venir, et M. de Sommery consacra pendant quelque temps les
heures auxquelles il jouait aux échecs avec l'abbé à déclamer contre
l'Église et le pouvoir. Mais bientôt il s'ennuya. On risqua une
démarche auprès de l'abbé. L'abbé répondit qu'il était fâché; qu'il
n'était pas assez certain de ne pas montrer un peu d'aigreur contre M.
de Sommery pour ne pas en éviter l'occasion; qu'il croyait devoir
attendre encore un peu, et qu'il reviendrait quand son esprit aurait
repris tout le calme qu'il n'aurait jamais dû perdre; que, du reste, il
était plein de reconnaissance de la démarche du colonel. «Et moi, plein
de regrets, dit M. de Sommery. L'abbé peut bien ne jamais revenir, si
cela lui convient. Bien plus, je ne veux plus qu'il revienne. Si l'abbé
se présente ici, on lui dira que je n'y suis pas, qu'il n'y a
personne.»
M. de Sommery mourait d'envie de prier Clotilde de jouer aux échecs
avec lui; mais il aurait craint de manquer à la contenance digne qu'il
s'était imposée. Il crut cependant ne pas sortir de ses limites en
disant comme _à la cantonade_: «Si Arthur était ici, il sait à peine la
marche, il est vrai, mais je lui rendrais une _tour_, un _cavalier_ et
un _fou_.--Si M. de Sommery veut me faire le même avantage, dit
Clotilde.--Oh! mais vous, Clot..., madame Arthur, vous êtes plus forte
que mon fils, et je ne vous rendrai qu'une _tour_ et un _cavalier_.--Je
vais essayer.»