XLV

Le lendemain, il y avait grande rumeur dans Trouville.

Le garde champêtre demanda à parler au colonel.

«Monsieur de Sommery, dit-il, le maire Vatinel vient de me dire que je

n'étais plus garde champêtre.--Et pourquoi cela, Moïse? demanda M. de

Sommery.--Parce que, répondit Moïse, il m'avait donné des ordres, et

que j'ai fait tout juste le contraire.--Ah! ah!--Il m'avait dit de

faire un procès-verbal contre vous.--Et pourquoi cela, donc?--Parce que

votre jardinier a tué les pigeons du voisin Remy.--C'est moi qui ai

ordonné à Antoine de tuer les pigeons.--C'est justement pour cela que

Vatinel le maire m'a ordonné de faire un procès-verbal. Et moi, je ne

l'ai pas fait. Et voilà que je ne suis plus garde champêtre.--J'irai

voir le maire et j'arrangerai ton affaire.»

M. de Sommery alla, en effet, voir Vatinel le maire; mais il ne put

rien en obtenir. Il rentra chez lui extrêmement irrité. Et, quand

l'abbé Vorlèze arriva, M. de Sommery lui raconta le fait.

«Mais, dit l'abbé, il paraît que voilà plusieurs fois que Moïse

désobéit à Vatinel?--Moïse, reprit M. de Sommery, ne doit pas une

obéissance passive à Vatinel; en fait de droits et de liberté, il faut

prendre garde de croire que les droits et la liberté des petits sont

peu de chose.--Je suis bien de votre avis, dit M. Vorlèze.--Eh bien,

continua M. de Sommery, Moïse est un fonctionnaire public aussi bien

que Vatinel, et, selon les principes constitutionnels, un fonctionnaire

reste citoyen et n'abdique pas sa conscience et ses opinions. Le règne

de ces principes a consacré l'_indépendance des fonctionnaires_.--Comme

l'_intelligence des baïonnettes_, dit l'abbé.--Certainement, répliqua

M. de Sommery; les soldats ne sont plus des machines stupides sans

volonté, sans pensée, sans conscience de ce qu'ils font.--Eh bien, dit

l'abbé, je me trompe peut-être, mais il me semble que les principes

constitutionnels ont consacré là les deux plus grosses sottises que

j'aie jamais entendues.--Oui-da! dit M. de Sommery.--Oui, certes,

répondit l'abbé; si Vatinel le maire croit donner un ordre utile, il

doit exiger que Moïse, son subordonné, le remplisse scrupuleusement.

Agir autrement, ce serait une prévarication et une trahison. Je ne

comprends pas une machine dans laquelle on permettrait à un des

rouages de tourner à contre-sens.--Alors, dit M. de Sommery, nous en

revenons aux temps de la féodalité et du bon plaisir.--Aimeriez-vous

mieux, dit l'abbé, que Vatinel le maire eût dit à Moïse: «Moïse, mon

bon ami, je me reconnais une si grande buse, un être si malintentionné

contre les intérêts de la commune, que je ne saurais trop te féliciter

de l'énergie et de la sainte obstination avec laquelle tu contrecarres

tout ce que je veux faire. Tu me permettras bien d'élever tes

appointements, etc?»

M. de Sommery fut très-piqué de cette plaisanterie de l'abbé. Et, quand

celui-ci apporta sa chaise pour jouer aux échecs, le colonel lui dit

sèchement qu'il ne jouerait pas.

Le lendemain, même mauvaise humeur; le surlendemain également. L'abbé

cessa de venir, et M. de Sommery consacra pendant quelque temps les

heures auxquelles il jouait aux échecs avec l'abbé à déclamer contre

l'Église et le pouvoir. Mais bientôt il s'ennuya. On risqua une

démarche auprès de l'abbé. L'abbé répondit qu'il était fâché; qu'il

n'était pas assez certain de ne pas montrer un peu d'aigreur contre M.

de Sommery pour ne pas en éviter l'occasion; qu'il croyait devoir

attendre encore un peu, et qu'il reviendrait quand son esprit aurait

repris tout le calme qu'il n'aurait jamais dû perdre; que, du reste, il

était plein de reconnaissance de la démarche du colonel. «Et moi, plein

de regrets, dit M. de Sommery. L'abbé peut bien ne jamais revenir, si

cela lui convient. Bien plus, je ne veux plus qu'il revienne. Si l'abbé

se présente ici, on lui dira que je n'y suis pas, qu'il n'y a

personne.»

M. de Sommery mourait d'envie de prier Clotilde de jouer aux échecs

avec lui; mais il aurait craint de manquer à la contenance digne qu'il

s'était imposée. Il crut cependant ne pas sortir de ses limites en

disant comme _à la cantonade_: «Si Arthur était ici, il sait à peine la

marche, il est vrai, mais je lui rendrais une _tour_, un _cavalier_ et

un _fou_.--Si M. de Sommery veut me faire le même avantage, dit

Clotilde.--Oh! mais vous, Clot..., madame Arthur, vous êtes plus forte

que mon fils, et je ne vous rendrai qu'une _tour_ et un _cavalier_.--Je

vais essayer.»

Clotilde · 第 142 / 169 题