XLIV

Tony Vatinel fut incroyablement ému de cette lettre. Ces mentions de

_sa peau_ que faisait Clotilde, ces détails qu'elle donnait sur

elle-même, excitaient en lui des transports qu'une phrase ne tardait

pas à changer en transports de haine; c'était celle où elle se

félicitait qu'Arthur fût absent, et où elle faisait plus qu'une

allusion à ses droits de mari.

Enfin, il n'était pas là, il allait la voir, lui parler, respirer son

haleine, et il pensait encore à cette peau si fine égratignée par le

sable rose.

A onze heures, il était sous la fenêtre de Clotilde; elle lui jeta la

clef du jardin, où elle alla l'attendre.

Oh! qui pourrait peindre le ravissement de Tony quand il lui tendit la

main! C'était une émotion tellement céleste, qu'il serra cette main sur

son coeur sans songer à la presser sur ses lèvres.

C'était une belle et douce nuit; tous deux s'assirent sous une

tonnelle de chèvrefeuille; à travers les mailles fleuries de la

tonnelle, on voyait scintiller quelques étoiles.

Par la porte en arceau, on sentait plus qu'on ne voyait un horizon

vague et profond; mais bientôt, à l'extrémité de cet horizon, une lueur

blanche monta et frangea d'argent de gros nuages enroulés et comme

flottant sur la mer. On vit alors un beau et solennel tableau, à

travers le cadre de feuilles et de fleurs que faisait la porte de la

tonnelle, noires tout à l'heure, mais maintenant reprenant, sous celle

molle clarté, un pâle souvenir de leur couleur de jour.

Des nuages noirs sortit une ligne mince d'un feu rouge comme celui

d'une fournaise, puis cette ligne étroite devint le sommet du disque de

la lune, large à l'horizon dix fois comme elle l'est au zénith; et elle

monta lentement, sortant des nuées comme d'un océan noir.

Tout se taisait. Il n'y avait pas un chant d'oiseau, pas un murmure de

feuillage.

Mais, bientôt, on entendit les premiers accents d'un rossignol, ces

trois sons graves et pleins sur la même note par lesquels il commence

toujours son hymne à la nuit et à l'amour.

LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence. Le travail, l'ambition,

la fortune sont endormis; ne les réveillons pas: ils ont pris tout le

jour, mais la nuit est à nous. Beaux acacias, dont les panaches verts

s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches,

arrosez la terre de vos douces odeurs! Brunes violettes, roses

éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le jour qu'avec avarice,

exhalez-le de vos corolles, comme les âmes exhalent leur parfum, qui

est l'amour! La lune ne donne qu'une lumière si pâle, que l'amant ne

sait la rougeur de l'amante qu'en sentant sa joue brûler la sienne. Les

lucioles brillent dans l'herbe; il semble voir des amours d'étoiles

tombées du ciel. Au milieu de cette fête si belle que donne aux amants

une nuit d'été, entendez-vous là-bas, à longs intervalles, la triste

voix de la chouette? Je ne veux pas mêler ma voix à la sienne.

LA CHOUETTE. Il n'y a, dans l'année, que quelques nuits comme celle-ci.

Il n'y a que quelques étés dans la jeunesse; et il n'y a qu'un amour

dans le coeur. Tout est envieux de l'amour, et le ciel lui-même, car il

n'a pas de félicité égale à donner à ses élus. Le malheur veille et

cherche: cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas. Tout bonheur se

compose de deux sensations tristes; le souvenir de la privation dans le

passé, et la crainte de perdre dans l'avenir.

LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos

têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos

douces odeurs! Chèvrefeuilles, vigne folle, jasmins, cachez sous vos

enlacements plus serrés les amants qui vous ont demandé asile.

Faites-leur des nids de fleurs et de parfums!

LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche; cachez votre bonheur, soyez

heureux tout bas. Soyez heureux bien vite; car toi, la belle fille,

bientôt le duvet de pêche de tes joues sera remplacé par des rides. Et

toi, l'amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.

LE ROSSIGNOL. Qu'est-ce que le passé? Qu'est-ce que l'avenir? Les rudes

épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d'amour. Mille ans

de supplices pour un baiser!

LA CHOUETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en

deviendrez avares. Et vous la cacherez dans votre coeur, comme si vous

enfouissiez de l'or. Vos mains sèches se toucheront sans faire

tressaillir votre coeur, et vous ne vous rappellerez cette nuit

d'aujourd'hui que comme une folie, une imprudence, et vous frémirez de

l'idée que vous auriez pu vous enrhumer. Puis vous mourrez.

LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons. Mais la mort n'est qu'une

transformation. Nous ressortirons de la terre, fécondée par nos corps,

roses et tubéreuses, et nous exhalerons nos parfums toujours dans de

belles nuits comme celle-ci. Et nos parfums, ce sera encore de l'amour.

Et toi, chouette, n'es-tu pas aussi amoureuse dans les ruines et dans

les tombeaux? Mais la lune descend, je cesse de chanter; car, moi

aussi, j'ai des baisers à donner. Beaux acacias, dont les panaches

verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches

arrosez la terre de vos douces odeurs!

Clotilde et Tony, assis sous la tonnelle, respiraient le parfum et le

chant du rossignol, et les molles clartés de la lune. Leurs mains se

touchaient par les paumes et se serraient. Il n'y avait rien d'humain

dans l'extase où étaient leurs coeurs. La tête de Clotilde tomba sur

l'épaule de Tony. Tony prit ses beaux cheveux blonds et les pressa sur

ses lèvres.

Tout à coup Clotilde se leva et lui dit: «Oh! mon Dieu! il va faire

bientôt jour; revenez demain à la même heure.» Et elle disparut.

Clotilde · 第 141 / 169 题