_Tony Vatinel à Clotilde de Sommery._
«Que faisons-nous, Marie, de notre vie et de notre jeunesse? l'amour,
avec ses puissants instincts, doit-il être toujours sacrifié aux lois
et aux exigences du monde? Et de ce monde pour lequel on perd son
existence tout entière, de ce monde rigide, quel est celui qui fait ce
qu'il exige des autres?
»Ne semble-t-il pas que des gens habiles n'ont imposé tant de
privations aux gens crédules que pour se réserver à eux, par
l'abstinence de ceux-ci, une plus grande part de ces bonheurs qu'ils
défendent aux autres et qu'ils appellent crimes; à peu près comme les
parents avares persuadent aux enfants que les friandises qu'ils aiment
sont un poison qui leur ôtera la vie?
»Et encore si, par un noble effort, on arrivait à pratiquer sévèrement
et intégralement ces devoirs que la société impose, j'admirerais le
sacrifice dans ses résultats.
»Si la vertu conservait une femme intacte à son mari; si la vertu
pouvait chasser du coeur toutes les pensées adultères, je la
comprendrais encore.
»Mais la lutte perpétuelle, lutte qui n'amène jamais que des résultats
négatifs, n'est-elle pas aussi coupable que le crime?
»Pour ne pas être à son amant, croyez-vous qu'une femme soit à son
mari?
»Elle garde, il est vrai, son corps pour un seul; mais elle donne sans
scrupule son âme et son coeur à un autre.
»Et elle ne place le crime que dans l'adultère du corps.
»Le corps est-il donc tellement au-dessus de l'âme?
»Et la vertu n'a-t-elle d'autre effet que de rendre, une femme coupable
envers deux hommes à la fois, de faire de l'amour un supplice et du
mariage une prostitution?
»Croyez-vous, donc, que vous ne le trompez pas, cet homme auquel vous
vous livrez sans amour et avec dégoût? Tout ce que vous ôtez à votre
bonheur et au mien, les combats, les sacrifices, réussissent-ils à
l'ajouter au bonheur d'un autre?
»Cette nuit, j'ai rêvé que nous nous étions enfuis, que nous étions
allés cacher dans le fond d'un désert notre amour et notre félicité;
nous avions brisé tous les obstacles; nous avions sacrifié les
conventions et les lois qui viennent des hommes à l'amour qui vient de
Dieu; et vous étiez à moi, sans autre regret que de n'avoir pas plus à
me donner encore que vous-même tout entière...
»Je me suis réveillé plein de douloureuses pensées. Il n'est rien de
plus triste qu'un songe heureux.
»Puis j'ai repassé dans mon esprit tous ces endroits que j'ai vus dans
mes voyages, tous ces nids où j'ai tant désiré cacher vous, et mon
amour, et ma vie.
»J'ai rappelé tous ces projets que je vous ai dits quelquefois et que
vous traitiez de folies.
»Ah! Marie, peut-être le saurons-nous plus tard et aussi trop tard: la
folie est de n'en faire que des projets.
»TONY.»