Les gens qui font profession d'impiété négligent une observation assez
facile à faire cependant, et que je considère comme étant parfaitement
sans réplique.
Ils se font, contre la religion, une autre religion qui a ses
pratiques, ses cérémonies et ses austérités; une autre religion
beaucoup plus difficile à suivre que la première parce que, à cette
religion, dite impiété, on n'apporte aucune infraction, tandis qu'on
est loin d'être aussi rigoureux pour l'autre.
Ainsi madame de Sommery eût été bien moins fâchée de faire, par hasard,
un dîner gras un vendredi que M. de Sommery de le faire maigre. En
cela, la religion de M. de Sommery était, comme je le disais, plus
difficile à suivre et lui imposait des privations. Dans les petits pays
comme Trouville, et surtout dans les pays abondamment pourvus de
poisson, les bouchers ne tuent qu'une fois par semaine, le _samedi_. La
viande se mange jusqu'au mardi ou jeudi, suivant la saison. Ce qui en
reste le vendredi est précisément la moins fraîche qui se puisse
manger.
Pour faire maigre le vendredi, madame de Sommery n'avait qu'à laisser
faire; il n'y avait, à Trouville, que de mauvaise viande; le marché,
c'est-à-dire le bord de la Touque, était couvert d'excellents poissons
et de légumes; M. de Sommery avait besoin chaque vendredi de s'occuper
de son dîner.
Nous avons expliqué, au commencement de cette histoire, pourquoi M. de
Sommery, non-seulement laissait toute liberté de conscience à sa femme,
mais encore eût trouvé mauvais qu'elle ne suivît pas exactement les
pratiques de la religion romaine. Cette impiété extérieure est un
lustre qu'on veut se donner, lustre qui n'est éclatant que par le
contraste; il faut avoir l'air de braver les choses les plus sérieuses
et les plus formidables. Où est le mérite, si les femmes, les enfants
et les servantes en font autant? Du reste, plus madame de Sommery
attachait de prix à ces pratiques religieuses et plus elle en redoutait
l'inobservation, plus elle ressentait une sorte de respect pour son
mari, qui savait se mette au-dessus de ces craintes et de ces
scrupules. Quoique souvent le dimanche, pendant la messe, par exemple,
elle gémît de l'impiété de M. de Sommery, le reste de la semaine, elle
en était un peu orgueilleuse. Madame de Sommery n'avait pas d'esprit,
et ne possédait que peu d'intelligence; elle n'avait que les instincts
de la femme. Et, quand la femme obéit à ses instincts, ce qu'elle aime
le plus dans l'homme, c'est la force et l'audace.
M. Vorlèze était trop bonhomme, et d'ailleurs avait trop de savoir
vivre inné pour porter à la table où on l'invitait la rigidité loquace
d'un prédicateur; il avait à ce sujet une sévère réserve dont il ne se
départait jamais que dans les grandes occasions.
Quand M. de Sommery était en gaieté, il s'efforçait, un jour de jeûne,
en avançant une pendule, de faire déjeuner M. Vorlèze sept ou huit
minutes avant midi. Puis, il amenait la conversation sur le jeûne; il
en faisait longuement déduire à l'abbé les vertus et la nécessité; et,
quand l'abbé avait fini, il lui disait: «Eh bien, monsieur Vorlèze,
vous n'avez pas plus jeûné que moi. Nous nous sommes mis à table à midi
moins un quart. Madame de Sommery, qui s'est doutée que la pendule
avançait, a fait changer les assiettes, a demandé plusieurs choses
inutiles, etc.; mais, malgré ces fraudes pieuses, vous n'en avez pas
moins mâché et avalé votre première bouchée à midi moins quatre
minutes.» Et M. de Sommery, triomphant, pendant tout le reste du
déjeuner appelait l'abbé hérésiarque, impie et païen.
M. Vorlèze, qui était tombé deux fois dans le même piége, n'avait rien
dit; mais il avait le soin, ces jours-là, d'avoir sa montre avec lui.
Un jeudi, M. de Sommery fit faire un pâté de poisson, que l'on devait
manger le lendemain vendredi. Seulement, pour relever le goût du
poisson, il y avait fait mêler un hachis de viande. «Je n'en mangerai
pas, avait dit madame de Sommery.--Mais M. le curé en mangera, avait
dit le colonel.--Il reconnaîtra bien le hachis de viande,» dit Arthur.