A Trouville.
Arthur et Clotilde retrouvèrent au _château_ de Trouville M. de Sommery
dans la même redingote bleue, dans le même col en baleine, dans le même
fauteuil, dans le même coin de la même cheminée, et madame de Sommery à
l'autre coin; Baboun sur son même coussin de velours d'Utrecht vert.
L'abbé Vorlèze vint le soir; il avait sa même redingote sans taille
violet foncé.
Et on fit la partie d'échecs.
Il y a de ces existences uniformes et immobiles, dont la vue, après un
intervalle, produit un singulier effet. Tous les personnages de
Trouville étaient tellement semblables à ce qu'ils étaient quand
Clotilde avait quitté le pays, qu'il semblait que, ce jour-là, ne pût
être qu'hier, et que tout ce qui était arrivé à Clotilde ne fût qu'un
rêve fait pendant la nuit qui avait séparé ces deux jours.
Clotilde, cependant, s'aperçut tristement bientôt qu'il n'y avait pas
eu de rêve, à la manière dont elle fut reçue dans la maison.
On lui faisait volontiers une part abondante dans les coeurs, une place
large au foyer, quand on les lui donnait; mais, aujourd'hui qu'elle
revenait prendre en conquérant ce qu'on lui donnait autrefois, on
opposait à son envahissement une force d'inertie, puissance invincible
des vieillards et des femmes.
C'était aux longues sollicitations d'Arthur, et à sa menace de ne plus
venir à Trouville, que M. de Sommery avait cédé quand il avait consenti
à revoir Clotilde; mais on la traitait dans la maison comme une
étrangère. On avait des égards pour son titre d'épouse d'Arthur de
Sommery; mais on ne montrait aucune affection pour sa personne.
M. de Sommery avait dit: «Si je consens à paraître oublier le passé, il
faut que je l'oublie tout à fait. Le souvenir de l'affection que nous
avons portée à mademoiselle Belfast amènerait toujours avec lui le
souvenir de son ingratitude et de ses menées ambitieuses.»
Ce ne fut qu'après une longue discussion qu'il consentit à ne pas
l'appeler mademoiselle Belfast; il fut décidé qu'on la désignerait par
le nom de madame Arthur, ce qui n'aurait l'air d'être fait que pour ne
pas la confondre avec madame de Sommery la mère.
Madame de Sommery eût de bon coeur embrassé sa bru, mais elle n'osait
en rien sortir des prescriptions de son mari; elle avait cependant
beaucoup de peine à ne pas l'appeler «Clotilde» comme autrefois;
quoiqu'elle lui sût fort mauvais gré de ne pas lui donner un
petit-fils.