«M. le curé en mangera et ne reconnaîtra pas le hachis de viande.»
Il descendit lui-même à la cuisine et donna des ordres secrets.
Le lendemain, on proposa du pâté à l'abbé. «L'abbé, du pâté au
poisson?--Je n'en mangerai pas,» interrompit madame de Sommery, qui
voyait avec peine le danger que courait M. Vorlèze.
L'abbé la regarda d'un oeil interrogatif. Mais elle sentait que M. de
Sommery la regardait également; elle baissa les yeux, et se contenta de
réciter tout bas une phrase du _Pater_: _Ne nos inducas in
tentationem_.
L'abbé prit le pâté avec défiance, le regarda, le retourna, examina
surtout le hachis.
«Qu'est ceci? demanda M. Vorlèze.--Parbleu! reprit M. de Sommery, c'est
du hachis.--Mais de quoi?--De quoi?--Oui, je demande de quoi est fait
ce hachis?--De poisson, parbleu!--Ah! de poisson,» dit l'abbé. Et il le
coupa lentement et encore indécis avec sa fourchette.
Le hachis était rempli d'arêtes que M. de Sommery y avait fait mêler.
«Ah! ah! fit l'abbé.--Qu'est-ce que vous avez, l'abbé? dit M. de
Sommery.--Rien.--Si fait bien, vous venez de faire entendre une
exclamation de surprise.--Ah! c'est que... je vous avouerai que
je... que je me défiais de ce côté et surtout de ce hachis...
Mais j'ai découvert que c'est de vrai et bon poisson, et qui
a des arêtes autant qu'un honnête poisson peut se le permettre.--Comment
le trouvez-vous?--Excellent.--N'est-ce pas?--Oui, il a une
saveur!...--Vous n'aviez donc pas confiance en moi, l'abbé?--Franchement,
non; vous m'aviez déjà rendu victime de plusieursenfantillages de
ce genre.--Quel excellent poisson!--Excellent! seulement, il a trop
d'arêtes.» Ici, tout le monde sourit. «Qu'avez-vous à rire?--Rien;
c'est que vous devenez plus sévère pour ce poisson à mesure que
l'on en sert sur votre assiette. Vous commencez à lui trouver un
défaut.--C'est que réellement il a considérablement d'arêtes.--Les
poissons sont forcés d'avoir des arêtes. Voudriez-vous que celui-ci
eût des os? Mais prenez-en donc encore.--Je le veux bien. Voyez un
peu le grand malheur de faire maigre le vendredi! Il est clair
que ce poisson-là vaut mieux que les côtelettes que vous mangiez tout à
l'heure avec emphase.--Ah! mon cher ami, c'est qu'on ne trouve pas tous
les jours du poisson comme celui-là.--Je ne sais pas si j'avais plus
faim que de coutume, mais je lui trouve une saveur toute
particulière.--J'espère, l'abbé, que vous viendrez demain finir le pâté
avec nous à déjeuner; mais, voyons, l'abbé, pensez-vous réellement que
nous ayons fait beaucoup de chagrin à Dieu en mangeant aujourd'hui
quelques côtelettes, et vous croyez-vous un grand saint pour avoir
mangé du pâté de poisson avec plus de sensualité, vous ne pourrez le
nier, que nous n'avons mangé nos côtelettes?--Je n'examine jamais ces
choses-là, dit l'abbé; j'aurais des doutes que je n'ai pas, dans le
doute, je me conformerais à la règle.»
Le soir, l'abbé Vorlèze perdit constamment aux échecs.
«C'est singulier, dit-il, j'ai un malheur obstiné aujourd'hui.--L'abbé,
la main de Dieu s'est retirée de vous.--Quatre parties de suite!--C'est
une fin terrible et due à vos forfaits.--Je demande une dernière
partie.--Je le veux bien, mais vous la perdrez comme les autres.--Nous
allons voir.--_Dentes inimici in ore perfringam_: Dieu brisera vos
dents dans votre mâchoire!--Voyons, jouez, colonel.--Un homme qui s'est
gorgé de viande un vendredi.--Jouez donc.--Oui, l'abbé, vous avez mangé
du hachis de viande dans le pâté.--N'ayant pas pu me faire faire la
faute, vous voulez me faire croire que je l'ai commise. Je vous avertis
d'avance que cela n'aura pas le moindre succès.--Je vous jure, l'abbé,
que ce que vous avez mangé, et à trois reprises, ce n'est pas pour vous
le reprocher, n'est autre chose que du hachis de viande.--Ceci serait
bon si je n'avais pas vu les arêtes, colonel.--Si vous venez dîner
demain, l'abbé, je vous ferai manger un gigot aux arêtes.--Comment!...
il serait vrai?...--Que je vous ai servi un plat de ma façon, que j'ai
fait mettre des arêtes dans le hachis; et vous avez vu qu'on ne les
avait pas ménagées.--En effet, ce poisson avait un goût
singulier.--N'est-ce pas, l'abbé?--Ma foi, monsieur de Sommery, je vous
déclare que je ne charge pas ma conscience de ce péché-là, et que vous
voudrez bien le joindre aux vôtres, qui sont, hélas! assez nombreux
sans cela.»
Et l'abbé sortit un peu fâché en serrant la main de madame de Sommery,
qui avait poussé le courage jusqu'à l'audace pour lui donner un
avertissement qu'il n'avait pas assez écouté. Ce qui faisait qu'au fond
du coeur il ne se croyait pas tout à fait aussi innocent qu'il venait
de le dire à M. de Sommery.