XXXII

Histoire des trente-deux infidélités que fait à son mari une femme

vertueuse en allant de sa maison à l'église.

1º En s'habillant avant de sortir, Laure...--Nous appellerons la femme

vertueuse _Laure_, si vous le voulez à moins que quelqu'un n'ait

quelque souvenir qui l'empêche d'attacher à ce nom l'idée que je lui

impose.

En s'habillant, Laure exagère ses hanches et sa gorge, c'est-à-dire

qu'elle cherche à exciter des désirs par une exhibition extraordinaire

de ses charmes secrets. Certes, ce n'est pas au mari qu'est destinée

cette perfide amorce, puisque le mari sait parfaitement à quoi s'en

tenir.

Je sais que les femmes ne placent l'infidélité que dans la dernière

faveur. Mais je ne saurais pour moi considérer comme bien pure une

femme qui, en offrant de telles choses aux yeux, excite l'imagination

des passants à des investigations peu respectueuses. Les femmes ne

savent pas assez qu'il suffit d'un désir d'un autre pour les souiller

aux yeux d'un homme bien amoureux.

2º Je pourrais compter pour une infidélité chacun des soins que prend

de s'embellir une femme qui va dans un endroit où elle ne verra pas son

mari, qui reste à la maison.

3º En traversant un prétendu ruisseau, Laure relève sa robe et montre,

à deux commissionnaires qui fument, un petit pied étroit, une cheville

mince et un bas de jambe d'une extrême finesse, avec un bas bien lisse

et bien tiré.

4º Deux hommes passent près de Laure; l'un des deux la fait remarquer à

l'autre. Laure sent un vif mouvement de plaisir.

5º Laure remarque que G***, qui passe, monte parfaitement à cheval.

6º En entrant à l'église, elle ôte son gant pour prendre de l'eau

bénite, et montre une main blanche et effilée et un charmant poignet,

qu'elle incline de façon à le faire paraître avec tous ses avantages.

7º Laure, en s'asseyant, laisse voir son pied.

8º En se mettant à genoux, elle se penche de façon à dessiner sa taille

et à donner à ses reins la cambrure la plus agréable.

9º Elle relève un peu les plis de sa robe.

10º Elle tient son livre de façon à donner de la grâce à sa main.

Remarquez que le no 2 me donnerait à lui seul, si je voulais, plus que

les trente-deux infidélités dont j'ai besoin.

Je sais bien que les femmes diront que cela n'a pas le sens commun;

mais je répondrai que tout cela a pour but d'être jolie et belle, et

de le paraître et d'exciter des désirs. Je m'en rapporte aux hommes qui

ont été amoureux. De quelles fureurs chacun de ces détails ne les

a-t-il pas enflammés?

Les Orientaux considèrent une femme comme perdue et déshonorée, si un

étranger a vu son visage.

* * * * *

Robert et Tony sortirent ensemble; ils restèrent à fumer et à boire du

punch chez Robert jusqu'au moment où les chevaux vinrent le prendre.

«Tony, lui dit-il en partant, je ne sais pourquoi, je te laisse ici

avec une sorte de crainte; un sombre pressentiment me dit que cette

femme te sera funeste; que de passions déjà elle a allumées dans ton

sein! Tony, dit-il en lui serrant les mains, mon ami, je t'en prie,

viens avec moi, c'est un voyage de trois mois; laisse-toi guider par

moi, ou seulement sois indulgent pour la faiblesse de mon esprit; j'ai

peur de te laisser ici. Viens avec moi, je t'amuserai, je te

distrairai, et nous parlerons d'elle. Viens, mon Tony, je te le demande

au nom de notre vieille amitié.--Robert, reprit Tony, je suis à Marie;

l'air qu'elle ne respire pas m'étouffe. Laisse-moi suivre mon destin,

je ne partirai pas.» Robert insista. Tony répéta les mêmes paroles. «Au

moins, dit Robert, promets-moi de m'écrire souvent, de ne rien faire

d'important sans que tu m'aies écrit et que je t'aie répondu,

jure-le-moi.»

Tony fit la promesse que celui-ci demandait.

Robert partit; Tony fut effrayé de ne pas sentir dans son coeur ce

chagrin que cause même un indifférent.

Avant de rentrer chez lui, il alla voir la lueur d'une veilleuse qui

brûlait dans la chambre de Clotilde.

Clotilde · 第 128 / 169 题