Soit que Clotilde n'eût pas dissimulé assez bien le plaisir qu'elle
avait à voir sortir Arthur, soit que ce fût un simple caprice de sa
part, il était resté chez lui.
Quand Vatinel l'aperçut en entrant, il sentit par tout le corps
l'impression de froid que donne la rencontre imprévue d'un serpent.
Arthur avait un air triomphant.
Tous trois séparément n'avaient pas une pensée qui pût s'exprimer
autrement que par des paroles de haine. Ils restèrent silencieux.
Heureusement que Clotilde, quand elle avait vu son mari rester, avait
annoncé à ses gens qu'elle était chez elle. Il vint quelques personnes.
Robert partait dans la nuit.
Arthur parla beaucoup; il avait une sorte d'irritation qui, donnée par
la colère, mais comprimée par les usages et les convenances, s'échappe,
comme l'eau à travers les doigts qui cherchent vainement à la retenir,
en petits sarcasmes, en plaisanteries demi-mordantes, en allusions
détournées. C'est un poignard dont on fait des épingles.
«Je ne sais, dit-il, pourquoi l'on plaint tant les maris, et pourquoi
l'on se moque tant d'eux quand il leur survient quelque infortune; je
vous avouerai que, selon que je regarde la chose, en compassion ou en
gaieté, j'ai bien plus de pitié et de moqueries pour les amants heureux
des femmes de ces pauvres maris. Un mari un peu jaloux peut, sans coups
de poignard, sans poison, sans tour du Nord, sans aucun de ces moyens
de roman et de tragédie, sans rien risquer pour sa propre peau, sans le
moindre danger d'aucune sorte, infliger à l'homme qui s'avise d'être
amoureux de sa femme plus de tourments qu'on n'en a jamais mis dans
l'enfer chrétien, ni dans celui du paganisme. Il n'y a pas d'homme,
quelque brave qu'il soit, que le pas d'un mari ne fasse trembler. Il
n'y a pas d'humiliations que ce pauvre mari ne puisse lui faire subir,
pas d'insulte qu'il ne puisse lui faire endurer, pas de tortures
physiques et morales qu'il ne puisse se divertir à lui imposer; les
plus petites choses mêmes peuvent être on ne saurait plus tristes pour
l'amoureux, et on ne saurait plus gaies pour le mari. Ainsi il n'est
aucun de vous qui n'ait vu quelquefois, dans une glace ou ailleurs, la
sotte figure que fait un amoureux qui croit trouver la femme seule, et
auquel le mari ouvre la porte; pour moi, je ne sais rien de si ridicule
et de si bouffon.»
Clotilde, à ces paroles de son mari, eut besoin de toutes ses forces
pour cacher son trouble. Tony sentit la fureur et la haine déborder de
son coeur. Robert se hâta de prendre la parole et dit: «Moi, je sais
quelque chose de plus bouffon et de plus ridicule; c'est le soin que
prend un mari pour conserver sa femme, quand la plus honnête femme du
monde fait par jour au moins cent cinquante infidélités à son mari.»
Clotilde, qui dans tout autre moment se fût contentée de sourire, se
récria beaucoup; elle était embarrassée du silence qu'elle gardait.
«J'ai, dans le temps, dit Robert, commencé un livre dont je n'ai fait,
à vrai dire, que le titre.--Et comment est le titre? demanda
Clotilde.--Le voici, dit Robert: _Histoire des trente-deux infidélités
que fait à_ _son mari une femme vertueuse en allant de sa maison à
l'église_.--Ne pourriez-vous nous en donner au moins le
sommaire?--Très-volontiers.