_Tony Vatinel à madame de Sommery._
«Me contrarier! Marie, vous ne comprenez pas l'amour que vous m'avez
inspiré. Vous ne savez pas la puissance infinie que vous exercez sur
moi, le mal que vous me faites et le bonheur que vous pouvez me donner.
Vous ne pouvez pas me _contrarier_, vous ne pouvez rien m'inspirer de
médiocre. D'un mot, d'un regard, d'un geste, vous enlevez mon coeur au
ciel, ou vous le plongez dans les profondeurs et dans les supplices de
l'enfer. Me _contrarier_! mais il n'y a pas de ces transitions-là pour
moi. Tout ce que vous faites, tout ce que j'attends de vous est
tellement tout pour moi, que la plus légère déception me jette dans le
plus sombre désespoir.
»Le jour où j'ai posé mes lèvres sur votre front, il m'a semblé que
j'allais mourir.
»Voir l'extrémité de votre pied, sous votre robe, c'est pour moi plus
de bonheur et d'enivrements voluptueux que ne m'en pourrait donner la
plus belle des autres femmes, amoureuse et tout entière abandonnée.
»Je voudrais rejeter de ma vie tous les instants que je ne puis vous
donner; mais, que dis-je! je vous les donne tous par le bonheur ou la
souffrance. Je suis toujours occupé de vous, je suis toujours à vous.
»Si vous saviez comme je suis jaloux de me conserver à vous, comme je
me garde pour vous, comme, malgré l'effervescence de ma jeunesse,
malgré ce qui me sépare de vous, ce qui me sépare de l'amour, je n'ai
pas même une pensée infidèle!
»Comme je suis plus heureux de pleurer votre absence, de m'indigner
contre le sort, de haïr votre mari, que je ne le serais de tout ce qui
fait le bonheur des autres!
»Comme j'aime même mes souffrances, qui me viennent de vous!
»Ah! vous avez raison, ne me plaignez pas. Dans une de ces paroles que
vous me dites quelquefois et qui me déchirent le coeur, je trouve plus
de plaisir que dans les paroles d'amour que me dirait une autre, parce
que c'est votre voix.
»Un coup de poignard de votre main me donnerait encore une volupté
étrange et plus réelle que le plus tendre baiser d'une autre femme.
«TONY.»