XXVIII

_Tony Vatinel à madame de Sommery._

«Quelle nuit je viens de passer! J'ai dormi quelquefois dans des

moments où j'étais bien heureux, dans des moments où je vous voyais

tous les jours, et je me reprochais amèrement de perdre, dans le

sommeil, tant d'heures d'une vie que votre présence suffit pour rendre

fortunée.

»Et cette nuit où je suis si triste, si abattu, si écrasé, le sommeil

m'est impossible; triste nature humaine! que le ciel est envieux du

peu de bonheur qu'il donne à l'homme, et comme il sait le lui faire

expier!

»Quoi! vous partez! Et ce soir, où vous venez de me dire cela, à moi,

en même temps qu'à dix autres! comme la chose la plus indifférente du

monde; ce soir où j'ai dû entendre cette nouvelle comme si cela m'était

parfaitement égal, vous n'avez pas su m'adresser un de ces mots pour

moi seul, que vous dites à tous et que moi seul puis comprendre; vous

ne m'avez pas même, au moment où je suis parti, accordé un regard, un

regard qui m'eût dit que vous m'aimiez, que vous souffriez comme moi;

que vous alliez comme moi passer la nuit à chercher des moyens de nous

rapprocher.

»Mais, je me trompe, vous avez bien su m'adresser une de ces paroles

dont je vous parlais tout à l'heure; vous m'avez appelé maladroit. Ah!

il fallait dire malheureux. Avec quelle perfidie votre mari m'a fait

tomber dans un piége! Ah! si vous pouviez entendre avec qu'elle haine

je dis ce mot-là dans mon coeur: votre mari! Je le hais, et souvent je

cherche à inventer des tourments pour lui. Je n'en ai pas encore trouvé

d'aussi horribles que ceux qu'il me fait subir par son insolence, par

ses familiarités avec vous, par ses droits, par son existence. Oh!

c'est un homme bien maudit de Dieu que celui qui aime une femme qui a

un mari, une femme qui est à un mari.

»Ah! si c'est un crime qu'un amour adultère, au jour du jugement, Dieu

ne pourra m'en demander compte, car je l'ai bien expié déjà. Si vous

pouviez voir ce que mon coeur renferme de misères et de désespoirs,

vous auriez grande pitié de moi. Je vous ai quittée triste, malheureux,

furieux; ne sachant ni quand ni comment je vous verrai; vous demandant

en vain une parole, un regard qui me donnât de la force. Mais vous vous

êtes liguée avec votre mari, avec le sort fidèle à me persécuter; vous

m'avez laissé partir désespéré. Marie! Marie! je prie le ciel qu'il n'y

ait pas, dans toute votre vie, autant de douleurs qu'en a renfermées

pour moi cette triste nuit qui paraît ne devoir jamais finir!»

Clotilde · 第 124 / 169 题