Arthur annonça à sa femme que Tony Vatinel était un homme de mauvaise
façon, un parleur, un enthousiaste, un original, un _homme de rien_; et
qu'il n'entendait plus qu'on reçût chez lui de semblables _espèces_.
Clotilde se rappela qu'elle aussi, il l'avait appelée une _fille de
rien_, et il y eut bien du souvenir de son propre outrage dans le
ressentiment qu'elle éprouva des injures dites à propos de Vatinel.
«Et moi aussi, se dit-elle, je suis une espèce, une _fille de rien_;
c'est égal, je suis contente de voir que c'est un homme brave, honnête,
noble, fier et énergique que l'on appelle ainsi. Cela me donne
meilleure opinion de moi-même, et je ne me plains plus d'être
confondue dans le même mépris avec un homme comme Tony Vatinel.
--Et, demanda-t-elle, comment ferez-vous pour ne plus le recevoir?»
ARTHUR. Mais il n'y a rien de si simple: en faisant défendre ta porte
et la mienne.
CLOTILDE. Il y a à cela un inconvénient; c'est que, malgré que M.
Vatinel n'ait pas le bonheur d'avoir votre estime, il s'est acquis
celle de toutes les personnes qu'il a rencontrées ici; qu'à ces
personnes il faut donner une raison ou un prétexte, et que je ne veux
pas me montrer complice de votre mauvais jugement ou de votre mauvais
vouloir. Je dirai donc à M. Vatinel et à ma société que j'agis par vos
ordres.
ARTHUR. Non, ce serait donner à ce rustre un triomphe que je ne veux
pas lui laisser. Nous allons bientôt partir pour Trouville.
CLOTILDE. Comment, nous?
ARTHUR. Oui, mon père consent à tout oublier.
CLOTILDE. Comment, oublier? Mais ce n'est pas ainsi que je veux rentrer
chez votre père! Oublier!... mais je ne veux pas qu'on oublie! Et
qu'est-ce qu'il a à oublier? Je ne veux pas qu'on me pardonne, je ne me
reconnais pas coupable; j'ai cédé à ce que leur fils prétendait être
son bonheur, voilà mon crime. Est-ce parce que je n'ai voulu être à
vous qu'avec le titre de femme qu'ils ont quelque chose à oublier? Ah!
ils auraient trouvé le contraire beaucoup mieux, n'est-ce pas?
ARTHUR. Il ne sera pas question du passé; mes parents vous aiment; ils
demandent à vous voir. Nous partons dans huit jours.
CLOTILDE. Et c'est là le moyen que vous trouvez d'éloigner M. Vatinel?
M. Vatinel demeure à Trouville, son père y est toujours.
ARTHUR. Vous croyez?... Le voici; vous allez voir que je l'empêcherai
bien d'aller à Trouville.
CLOTILDE. Comment! qu'allez-vous faire?
ARTHUR. Oh! mon Dieu! rien que de très-pacifique.
Tony entra; on causa de choses et d'autres. Arthur eut un air presque
bienveillant.
«Voici un beau temps, monsieur Vatinel, dit-il, les grèves de Trouville
doivent être belles; quel malheur de rester à Paris! Mais mon père est
si bizarre! Et vous, est-ce que vous n'irez pas un peu là-bas?»
Clotilde vit le coup. Arthur avait les yeux sur elle; elle ne pouvait
faire le moindre signe à Vatinel.
Elle interrompit: «Oh! certainement que M. Vatinel ne passera pas l'été
sans aller voir son père.» Arthur la regarda fixement. «Non, répondit
Tony, je passerai l'été à Paris; mon père se porte bien, et j'ai ici,
pour lui et pour moi, des affaires qui y nécessitent ma
présence.--Ainsi, dit Arthur, vous n'irez pas du tout à
Trouville?--Non.--Les affaires vont quelquefois plus vite qu'on ne le
pensait d'abord.--J'ai presque toujours vu le contraire; d'ailleurs,
celle qui me retient ici a une durée invariable.»
Arthur sourit en regardant sa femme, et ne parla plus. Il vint d'autres
personnes.
Vatinel fit tomber sa cuiller en prenant le thé.
Madame de Sommery lui dit: «Mon Dieu, monsieur Vatinel, que vous êtes
donc maladroit!»
Puis elle annonça à sa société qu'elle quittait Paris dans huit jours
pour aller passer l'été à Trouville.
Sans lever les yeux, Tony sentit que M. de Sommery le regardait; par un
effort surhumain, il conserva un visage impassible.
On ne sait pas ce que souffrent en dedans les gens dits froids et
insensibles, et qui ne sont que fiers et silencieux!