«Ah çà! demanda Robert à Tony quand ils furent seuls, quelle maîtresse
as-tu?--Comment, quelle maîtresse? répondit Vatinel, quelle maîtresse?
Je n'ai pas de maîtresse; je suis amoureux et je ne suis pas
amant.--Ah! oui, la grande passion; mais aussi... la chair est faible
et, qui pis est, elle est forte. Il y a des fidélités qui n'en sont
pas, qui ne partent ni du coeur ni de l'âme, ni de rien de ce que les
femmes prétendent seules se réserver, en affichant le plus profond
mépris pour le reste. Il est vrai que le reste est ce qu'elles
pardonnent le moins de donner à d'autres. Tu as bien une, comment
dirai-je?... une habitude.--Moi, nullement.--Ah! tu préfères
peut-être?... C'est plus prudent; mais pourquoi alors n'as-tu pas
accompagné ces messieurs? Il est vrai que tu as une raison: les maris
ne manquent jamais de raconter à leur femme les équipées des hommes qui
leur ont fait la cour.--Tu te trompes encore.--Ah çà! mais alors...
Voilà bien les exigences des femmes mariées!... Pendant la lune de
l'amour pur, fraternel et immatériel, elles exigent des pauvres
amoureux une sagesse, un soin de ne pas offrir à d'autres le genre
d'amour qu'elles refusent comme un outrage... Pendant ce temps, elles
ont à remplir des devoirs odieux, il est vrai, mais qui cependant
aident un peu à supporter l'abstinence. Leur affaire est parfaitement
arrangée comme cela. Il n'y a rien de si désagréable pour elles que
d'être désirées, surtout lorsque, grâce à ce devoir, odieux, comme je
disais tout à l'heure, on ne souffre pas trop de n'être que désirées.
Il y a de quoi rendre un pauvre homme fou ou bête. Il est forcé
d'attribuer à une seule femme l'amour qu'il ressent pour le sexe
entier; malheureusement, mon cher Tony, tu n'es pas assez bête pour ne
pas devenir fou.»