Robert n'était revenu à Paris que pour quelques jours, et il allait
repartir pour un voyage. Il invita à dîner plusieurs de ses amis, entre
autres Charles Reynold et Arthur de Sommery. On but et on parla
beaucoup: deux choses dont la simultanéité grise singulièrement vite.
Et il vint bientôt, ce moment où tout le monde parle en même temps et
où personne n'écoute.
Tony était aussi silencieux que de coutume. Arthur, de son côté, ne
manquait pas l'occasion de dire les choses qui devaient blesser celles
des idées de Vatinel qu'il avait émises. On parla de femmes; chacun
raconta des histoires.
Et, si on avait cru à la véracité des historiens, on aurait été surpris
que celui qui avait parlé le premier, celui qui, par conséquent, avait
le plus senti avoir quelque chose à dire, était celui dont l'anecdote
était la moins curieuse, tant celle que l'on contait l'emportait en
détails singuliers sur la précédente.
Tout en parlant, on continuait à boire. On cita quelques femmes à la
mode: pour prouver qu'on les avait eues, on donnait les détails lus
plus intimes. Charles, oubliant l'humiliant aveu qu'il avait été
obligé de faire à Robert, avait repris toute sa loquacité; d'ailleurs,
sa situation avait changé. Sage, rangé, amoureux de sa femme, heureux
dans sa maison, il se donnait dans la conversation pour un mari
débauché et vagabond, ne se rappelait pas qu'il était marié, n'avait
pas vu sa femme depuis quinze jours, etc. etc.
Et l'on buvait toujours.
Charles alors en vint à expliquer les beautés les plus secrètes de Zoé.
D'autres l'imitèrent à propos de leur femme et de leur maîtresse.
Et Arthur de Sommery, à son tour, sacrifia honteusement sa femme.
Tony se leva avec un geste de haine et de mépris. Robert le prit par le
bras et l'emmena. On était tellement échauffé, qu'on ne s'aperçut pas
de leur sortie; et, comme on se trouvait au plus haut degré possible de
l'ivresse, c'était le moment de parler sérieusement politique et de
discuter le sort des peuples et des rois.
Ainsi que cela se pratique dans les divers gueuletons politiques, quand
de grands citoyens, voyant la patrie en danger, se disent: «La patrie
est en danger, c'est le moment de dîner ensemble et de manger du veau.»