XXIII

Robert était revenu. Comme un jour de la semaine, chez madame de

Sommery, on parlait politique, à cause de la présence de son mari, elle

s'était enfoncée dans son grand fauteuil de velours et ne prenait

aucune part à la conversation. On était alors dans toute la ferveur de

cette opposition qui a fini par renverser le trône de France,

opposition dont peu de personnes savaient le secret et le but. Il

n'était un homme, ayant donné des preuves d'incapacité dans le

gouvernement de sa maison, composée d'une femme, d'un enfant et d'une

domestique, qui ne se crût capable de gouverner parfaitement la France.

Robert ne discutait jamais qu'avec Tony, parce qu'ils étaient de bonne

foi l'un et l'autre et qu'ils pouvaient se dire leur pensée tout

entière. «Aussi, dit-il, messieurs, en fait de gouvernement et

d'opposition, je suis de l'avis de cette vieille femme qui priait à

Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des jours de

Denis.

«--Ma bonne, lui dit le tyran, qui peut vous engager à prier pour

moi?--Hélas! dit la vieille, votre prédécesseur était bien méchant, et

j'ai prié Jupiter de nous délivrer de lui; mes voeux ont été exaucés;

mais il a été remplacé par vous, qui êtes bien plus méchant qu'il

n'était encore; qui sait comment serait votre successeur?»

Tony Vatinel n'avait pas prononcé une syllabe depuis le commencement de

la soirée. Mais il entendit Arthur de Sommery parler de la royauté.

Tony se sentit bien heureux de ne pas être de l'avis d'Arthur. Il éleva

la voix, et l'étonnement de l'entendre parler, la puissance impérieuse

de son organe lui donnèrent quelques instants de silence et

d'attention.

«Eh! mon Dieu! dit Tony Vatinel, lui avez-vous donc laissé prendre

quelque chose, à cette royauté, que l'on puisse aujourd'hui lui enlever

et lui prendre? Ne la voyez-vous pas se draper péniblement dans les

derniers lambeaux de la pourpre que lui arrachent par morceaux les

ambitions subalternes; et, de tous les haillons, les haillons de

pourpre ne sont-ils pas les plus tristes et les plus misérables? Ne

voyez-vous pas les rois ne dépasser plus les sujets que par la grandeur

de leurs infortunes et de leurs humiliations, et n'avoir conservé de

leur élévation que le funeste privilége de tout ce qui est élevé,

d'attirer la foudre? Ah! telle que vous l'avez faite, la royauté est un

triste spectacle qui fait faire une déplorable comparaison entre ce

qu'elle était autrefois, pompeuse et magnifique, entourée de ses

nobles, fidèles et vaillants barons, et ce qu'elle est aujourd'hui que

le trône de France est un fauteuil, la couronne une métaphore, et les

vassaux des avocats lâches et insolents qui veulent être ses maîtres.

Aujourd'hui, vous avez mis sur le trône le roi des tragédies et des

mélodrames; ce tyran farouche, auquel tout personnage a le droit de

débiter trois cents vers d'injures dont la moindre vous ferait casser

la tête par un commis _en nouveautés_. On a essayé de guillotiner les

rois et de les exiler; mais cela ne pouvait être une habitude, il

passait des générations entières qui étaient obligées de s'en refuser

la joie. Aujourd'hui, vous avez un roi constitutionnel, un roi qui n'a

ni force, ni volonté, ni action; un roi qui, si le feu prenait à la

France, comme à la maison de certain philosophe, serait forcé de dire

comme lui: «Cela ne me regarde pas, je ne me mêle pas des affaires de

ménage; dites-le à la chambre des députés.» Un roi qui n'a pas plus de

puissance que le roi des échecs, mais avec cette différence que

_dames_, _fous_, _cavaliers_, _tours_ et _fantassins_ se font prendre

et tuer pour le roi des échecs, tandis que _fantassins_, _cavaliers_,

_fous_ et _tours_ se retournent contre le roi constitutionnel. Un roi

pour lequel le mot _régner_ n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme

_est_, et qui _règne_ comme une corniche _règne_ autour d'un plafond.

Au premier abord, on croirait que l'on ne veut plus en France de la

royauté et que tous les efforts tendent à la détruire. Il semble qu'on

commence par inventer un roi qui ne fait rien, qui n'est bon à rien,

pour arriver à cette conséquence: «Puisqu'il ne fait rien, pourquoi en

avoir un? Il semble qu'on ait dit: Faisons du trône un fauteuil, puis

nous arriverons à brûler le fauteuil, et alors on nous dirait:

Finissez-en!»

«Mettez une pierre à la place,

Elle vous vaudra tout autant!

mettez sur le trône un de ces bustes de plâtre bronzé dont vous décorez

les mairies et les foyers des théâtres. Faites empailler le premier roi

qui mourra et conservez-le sans en élire d'autres. Mais ce n'est pas

cela, on ne veut pas tuer la royauté; qui insulterait-on d'une manière

aussi amusante, aussi audacieuse en apparence, aussi peu dangereuse en

réalité? On couronne aujourd'hui un roi comme on a couronné le Christ

d'épines. On l'intitule roi comme on l'intitula

I. N. R. I.

_Jesus Nazareth_, _rex Judeorum_,

Jésus de Nazareth, roi des Juifs.

pour que chacun vienne le frapper, lui donner des soufflets et lui

cracher au visage (_alapas ei dabant_). Et on lui fait courber

successivement la tête jusqu'à la taille du plus petit, pour que le

plus petit puisse aussi donner son soufflet. Aujourd'hui, messieurs,

l'ancien courage républicain si admiré contre les rois est devenu une

chose vulgaire, sans danger et sans gloire. Le danger est pour les amis

de la royauté. Aujourd'hui, il faut du courage pour ne pas insulter les

rois.»

Ce ne fut qu'un cri contre Tony Vatinel.

Seuls, Clotilde et Robert se séparèrent de la foule; Clotilde se sentit

fière de Tony et charmée de voir Arthur battu aussi complétement; et

Robert lui dit, en parodiant un mot connu: «Tais-toi, Jean-Jacques, ils

ne te comprennent pas.»

Clotilde · 第 119 / 169 题