Robert était revenu. Comme un jour de la semaine, chez madame de
Sommery, on parlait politique, à cause de la présence de son mari, elle
s'était enfoncée dans son grand fauteuil de velours et ne prenait
aucune part à la conversation. On était alors dans toute la ferveur de
cette opposition qui a fini par renverser le trône de France,
opposition dont peu de personnes savaient le secret et le but. Il
n'était un homme, ayant donné des preuves d'incapacité dans le
gouvernement de sa maison, composée d'une femme, d'un enfant et d'une
domestique, qui ne se crût capable de gouverner parfaitement la France.
Robert ne discutait jamais qu'avec Tony, parce qu'ils étaient de bonne
foi l'un et l'autre et qu'ils pouvaient se dire leur pensée tout
entière. «Aussi, dit-il, messieurs, en fait de gouvernement et
d'opposition, je suis de l'avis de cette vieille femme qui priait à
Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des jours de
Denis.
«--Ma bonne, lui dit le tyran, qui peut vous engager à prier pour
moi?--Hélas! dit la vieille, votre prédécesseur était bien méchant, et
j'ai prié Jupiter de nous délivrer de lui; mes voeux ont été exaucés;
mais il a été remplacé par vous, qui êtes bien plus méchant qu'il
n'était encore; qui sait comment serait votre successeur?»
Tony Vatinel n'avait pas prononcé une syllabe depuis le commencement de
la soirée. Mais il entendit Arthur de Sommery parler de la royauté.
Tony se sentit bien heureux de ne pas être de l'avis d'Arthur. Il éleva
la voix, et l'étonnement de l'entendre parler, la puissance impérieuse
de son organe lui donnèrent quelques instants de silence et
d'attention.
«Eh! mon Dieu! dit Tony Vatinel, lui avez-vous donc laissé prendre
quelque chose, à cette royauté, que l'on puisse aujourd'hui lui enlever
et lui prendre? Ne la voyez-vous pas se draper péniblement dans les
derniers lambeaux de la pourpre que lui arrachent par morceaux les
ambitions subalternes; et, de tous les haillons, les haillons de
pourpre ne sont-ils pas les plus tristes et les plus misérables? Ne
voyez-vous pas les rois ne dépasser plus les sujets que par la grandeur
de leurs infortunes et de leurs humiliations, et n'avoir conservé de
leur élévation que le funeste privilége de tout ce qui est élevé,
d'attirer la foudre? Ah! telle que vous l'avez faite, la royauté est un
triste spectacle qui fait faire une déplorable comparaison entre ce
qu'elle était autrefois, pompeuse et magnifique, entourée de ses
nobles, fidèles et vaillants barons, et ce qu'elle est aujourd'hui que
le trône de France est un fauteuil, la couronne une métaphore, et les
vassaux des avocats lâches et insolents qui veulent être ses maîtres.
Aujourd'hui, vous avez mis sur le trône le roi des tragédies et des
mélodrames; ce tyran farouche, auquel tout personnage a le droit de
débiter trois cents vers d'injures dont la moindre vous ferait casser
la tête par un commis _en nouveautés_. On a essayé de guillotiner les
rois et de les exiler; mais cela ne pouvait être une habitude, il
passait des générations entières qui étaient obligées de s'en refuser
la joie. Aujourd'hui, vous avez un roi constitutionnel, un roi qui n'a
ni force, ni volonté, ni action; un roi qui, si le feu prenait à la
France, comme à la maison de certain philosophe, serait forcé de dire
comme lui: «Cela ne me regarde pas, je ne me mêle pas des affaires de
ménage; dites-le à la chambre des députés.» Un roi qui n'a pas plus de
puissance que le roi des échecs, mais avec cette différence que
_dames_, _fous_, _cavaliers_, _tours_ et _fantassins_ se font prendre
et tuer pour le roi des échecs, tandis que _fantassins_, _cavaliers_,
_fous_ et _tours_ se retournent contre le roi constitutionnel. Un roi
pour lequel le mot _régner_ n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme
_est_, et qui _règne_ comme une corniche _règne_ autour d'un plafond.
Au premier abord, on croirait que l'on ne veut plus en France de la
royauté et que tous les efforts tendent à la détruire. Il semble qu'on
commence par inventer un roi qui ne fait rien, qui n'est bon à rien,
pour arriver à cette conséquence: «Puisqu'il ne fait rien, pourquoi en
avoir un? Il semble qu'on ait dit: Faisons du trône un fauteuil, puis
nous arriverons à brûler le fauteuil, et alors on nous dirait:
Finissez-en!»
«Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant!
mettez sur le trône un de ces bustes de plâtre bronzé dont vous décorez
les mairies et les foyers des théâtres. Faites empailler le premier roi
qui mourra et conservez-le sans en élire d'autres. Mais ce n'est pas
cela, on ne veut pas tuer la royauté; qui insulterait-on d'une manière
aussi amusante, aussi audacieuse en apparence, aussi peu dangereuse en
réalité? On couronne aujourd'hui un roi comme on a couronné le Christ
d'épines. On l'intitule roi comme on l'intitula
I. N. R. I.
_Jesus Nazareth_, _rex Judeorum_,
Jésus de Nazareth, roi des Juifs.
pour que chacun vienne le frapper, lui donner des soufflets et lui
cracher au visage (_alapas ei dabant_). Et on lui fait courber
successivement la tête jusqu'à la taille du plus petit, pour que le
plus petit puisse aussi donner son soufflet. Aujourd'hui, messieurs,
l'ancien courage républicain si admiré contre les rois est devenu une
chose vulgaire, sans danger et sans gloire. Le danger est pour les amis
de la royauté. Aujourd'hui, il faut du courage pour ne pas insulter les
rois.»
Ce ne fut qu'un cri contre Tony Vatinel.
Seuls, Clotilde et Robert se séparèrent de la foule; Clotilde se sentit
fière de Tony et charmée de voir Arthur battu aussi complétement; et
Robert lui dit, en parodiant un mot connu: «Tais-toi, Jean-Jacques, ils
ne te comprennent pas.»