Arthur, de son côté, grâce aux suggestions d'Alida Meunier, ne tarda
pas à remarquer que Vatinel ne sortait guère de sa maison, qu'il ne
jouait pas, ne causait pas, et regardait beaucoup Clotilde. D'abord, il
en tira cette conclusion que Vatinel était amoureux de sa femme. Mais
Tony Vatinel était si peu conforme à l'idée que se faisait Arthur d'un
séducteur; il paraissait aux yeux d'Arthur si fort au-dessous de
lui-même, Arthur, par la figure, le ton, les manières, l'esprit et
l'élégance, qu'il ne pensa pas d'abord à s'en inquiéter. Mais bientôt,
toujours _adjuvante Alida_, il trouva impertinent qu'un semblable
monsieur eût, même sans aucune chance de succès, le désir et
l'espérance de tromper un homme comme lui et de lui enlever sa femme.
Quand Tony était sorti, il faisait sur lui des plaisanteries qu'il ne
pouvait s'empêcher de mêler d'un peu d'amertume. Clotilde ne les
relevait pas et semblait ne pas les entendre. Mais cela n'apportait à
Arthur qu'une satisfaction personnelle, sans être désagréable à Tony,
qui l'ignorait; aussi bientôt, soit qu'il prît subitement à M. de
Sommery une recrudescence de tendresse pour ce qu'on voulait lui
enlever, soit qu'il voulût blesser Tony, il manifesta pour sa femme,
devant tout le monde, un amour extrêmement exigeant. Il sortit même des
manières de bonne compagnie qu'il avait d'ordinaire (le pauvre garçon
ne les avait pas choisies, il n'en avait jamais vu d'autres), et se
permit, en paroles, diverses allusions aux détails de sa félicité
conjugale, et, en action, des caresses pour lesquelles il semblait que
son impatience ne lui permît pas d'attendre le départ de ses visites.
C'était surtout quand Vatinel se trouvait seul en tiers avec eux, ce
qui arrivait souvent, parce que l'on commençait à partir beaucoup pour
la campagne, qu'il pouvait se donner le plaisir d'être désagréable à
Tony, sans s'exposer à paraître un rustre à des personnes dont il
redoutait l'opinion; il embrassait sa femme, il mettait sa tête sur son
épaule. Tony, pendant ce temps, changeait de couleur, et haïssait
Clotilde autant qu'Arthur. Un jour, Arthur alla jusqu'à vouloir asseoir
sa femme sur ses genoux. Clotilde se releva rouge et confuse, et fut
quelque temps sans oser lever les yeux sur Tony Vatinel. Cependant,
Arthur étant sorti un moment du salon, elle dit à Tony: «Ne manquez pas
en sortant de lui tendre la main comme de coutume.--Moi? dit Tony. Je
le hais, et, si je tenais sa main dans la mienne, je la
briserais.--Avant-hier, vous êtes parti, dit Clotilde, sans lui donner
la main, et il l'a remarqué. Cette action de mauvais ton qu'il a faite
aujourd'hui en est une preuve. Vous m'avez effrayée; vous êtes devenu
pâle comme un mort. Il ne peut manquer de l'avoir vu comme moi.--Il
arrivera ce qu'il pourra, reprit Vatinel; mais je ne donnerai pas la
main à l'homme que je hais le plus au monde.--Belle et noble haine, en
effet, interrompit Clotilde, dont les effets retomberont sur moi!
Pourquoi ne lui dites-vous pas alors que vous m'aimez et que je vous
aime? Je vous assure que cela ne serait pas beaucoup plus clair, et ne
m'exposerait pas davantage à tous les ennuis d'une guerre intérieure.
Tony, vous tendrez la main à Arthur quand vous vous en irez.»
Le pauvre Tony obéit, et Clotilde, quand il partit, regarda avec une
joie cruelle la haine qui éclatait en feu sombre dans ses yeux presque
sanglants.