Quoique M. Arthur de Sommery ne se fît pas à lui-même l'injure de
redouter Tony Vatinel, sans s'en apercevoir, il commença à rester un
peu plus chez lui. Il ne perdait pas une occasion de faire paraître
Tony ridicule aux yeux de Clotilde.
«Ma chère Clotilde, lui disait-il, tu ne t'aperçois pas des plaisantes
figures que fait le fils de M. le maire. Ses yeux ne te quittent pas un
moment, et il rougit ou pâlit d'un mot que tu prononces.» Ou: «J'ai vu
peu d'habits aussi mal faits que celui de l'héritier présomptif de la
mairie de Trouville.» Ou: «Certes, je ne suis pas jaloux (il y a des
maris qui croient faire beaucoup de plaisir à leurs femmes en leur
disant: _Je ne suis pas jaloux_; comme si _Je ne suis pas jaloux_ ne
signifiait pas: _Je ne suis pas amoureux_; comme si _Je ne suis pas
amoureux_ n'était pas la chose la plus injurieuse qu'on pût dire à une
femme); je ne suis pas jaloux, disait Arthur de Sommery; mais
réellement, ma chère amie, d'_autres_ ne sauraient que penser de te
voir souffrir ainsi les assiduités et les airs de ce monsieur, etc.
etc.»
Un des meilleurs procédés pour faire les affaires d'un amant est celui
que tout mari se hâte d'employer avec le plus grand soin: à savoir, de
parler dudit amant avec injures et mépris. Les femmes se croient
obligées à réparer l'_injustice_ des maris, et cela les place vis-à-vis
de l'amant dans une situation de miséricorde et de protection qui leur
plaît infiniment, et qu'elles payent quelquefois un peu cher aux dépens
des maris.
Clotilde avait la prétention, à ses propres yeux, d'être une femme
forte et maîtresse d'elle-même. Aussi, quand elle se sentait dans le
coeur quelque chose de tendre pour Tony Vatinel, s'en donnait-elle à
elle-même quelque excuse. D'autres fois, il s'établissait en elle des
discussions et des conflits assez semblables à des séances
parlementaires.