XVI

_Tony Vatinel à madame de Sommery._

«Moi, vous menacer, grand Dieu! Et de quoi est-ce donc que je vous

menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volonté, vous qui me faites

vingt fois dans une heure mourir ou revivre d'un mot ou d'un regard? Je

souffrais, j'ai demandé des consolations à votre coeur; ai-je donc eu

tort? A qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand

je vous dis que je souffre? Mais ma lettre était pleine d'amour, je

n'avais que de l'amour dans le coeur en l'écrivant; mais vous ne l'avez

donc pas lue? Comment! vous n'avez pas compris ma lettre? Mais je vous

aime!... je vous aime, entendez-vous?... je vous aime... Quoi que

j'écrive, que je dise... cela signifie toujours: Je vous aime...

»Je n'ai pas écrit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse

lettre; je ne me rappelle plus ce que j'ai écrit; mais je n'ai pas

besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu'il n'y avait que

de l'amour...

»Vous pensez que je juge mal certaines choses parce que je ne connais

pas le monde; mais n'est-il pas possible que ce soit vous qui les

jugiez faussement parce que vous avez été toujours dans le monde?

»La seule raison que vous me donneriez serait celle-ci: que je ne

serais pas choqué des choses dont je me plains si j'allais dans le

monde, parce que l'habitude de voir ces mêmes choses faites par tous me

les rendrait indifférentes. Voilà ce que vous voulez dire.

»Mais il y a des pays où on mange les hommes: il est probable que

l'habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-là;

croyez-vous qu'un étranger fût très-injuste de s'en choquer un peu?

»En tout cas, il y a un jugement sans appel.

»C'est celui de l'amour: ce qui blesse, à tort ou à raison, l'homme qui

vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.

»A tort ou à raison, ce qui m'inquiète, ce qui me décourage, ce qui me

fait douter de l'avenir, du présent, du bonheur, de votre tendresse,

qui est pour moi la vie, tout cela est mal, quel que soit d'ailleurs le

jugement qu'en porte le monde.

»J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le monde,

avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d'imbéciles, je

ne me soumettrais à rien de ce qui m'arrive douloureusement au coeur, à

rien de ce qui excite ma jalousie, à rien de ce qui vous fait moins à

moi.

»Eh! que donne donc le monde, en échange des sacrifices qu'il impose?

»TONY.»

Clotilde · 第 112 / 169 题