_Tony Vatinel à madame de Sommery._
«Moi, vous menacer, grand Dieu! Et de quoi est-ce donc que je vous
menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volonté, vous qui me faites
vingt fois dans une heure mourir ou revivre d'un mot ou d'un regard? Je
souffrais, j'ai demandé des consolations à votre coeur; ai-je donc eu
tort? A qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand
je vous dis que je souffre? Mais ma lettre était pleine d'amour, je
n'avais que de l'amour dans le coeur en l'écrivant; mais vous ne l'avez
donc pas lue? Comment! vous n'avez pas compris ma lettre? Mais je vous
aime!... je vous aime, entendez-vous?... je vous aime... Quoi que
j'écrive, que je dise... cela signifie toujours: Je vous aime...
»Je n'ai pas écrit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse
lettre; je ne me rappelle plus ce que j'ai écrit; mais je n'ai pas
besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu'il n'y avait que
de l'amour...
»Vous pensez que je juge mal certaines choses parce que je ne connais
pas le monde; mais n'est-il pas possible que ce soit vous qui les
jugiez faussement parce que vous avez été toujours dans le monde?
»La seule raison que vous me donneriez serait celle-ci: que je ne
serais pas choqué des choses dont je me plains si j'allais dans le
monde, parce que l'habitude de voir ces mêmes choses faites par tous me
les rendrait indifférentes. Voilà ce que vous voulez dire.
»Mais il y a des pays où on mange les hommes: il est probable que
l'habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-là;
croyez-vous qu'un étranger fût très-injuste de s'en choquer un peu?
»En tout cas, il y a un jugement sans appel.
»C'est celui de l'amour: ce qui blesse, à tort ou à raison, l'homme qui
vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.
»A tort ou à raison, ce qui m'inquiète, ce qui me décourage, ce qui me
fait douter de l'avenir, du présent, du bonheur, de votre tendresse,
qui est pour moi la vie, tout cela est mal, quel que soit d'ailleurs le
jugement qu'en porte le monde.
»J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le monde,
avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d'imbéciles, je
ne me soumettrais à rien de ce qui m'arrive douloureusement au coeur, à
rien de ce qui excite ma jalousie, à rien de ce qui vous fait moins à
moi.
»Eh! que donne donc le monde, en échange des sacrifices qu'il impose?
»TONY.»