XV

_Clotilde de Sommery à Tony Vatinel._

«Vous êtes fou, Tony, et vous me faites peur. Il y a donc une triste

nécessité qui oblige l'homme à souffrir, puisqu'il se forge lui-même

des sujets de chagrin quand le sort semble s'obstiner à lui en refuser

de réels.

»Quoi! ce n'est pas assez que je vous donne mon coeur tout entier, ce

n'est pas assez que vous soyez devenu le plus cher ou plutôt le seul

intérêt de ma vie, ce n'est pas assez que mes journées et mes nuits

s'emploient à préparer et à amener les quelques instants que je peux

passer avec vous? Vous voulez encore que je change mes habitudes et mes

façons d'agir! Savez-vous ce que vous me demandez là, Tony? Rien autre

chose que ma perte et notre séparation éternelle. Ces changements que

vous exigez de moi, et que je désire plus que vous peut-être,

savez-vous ce qu'ils produiraient? Rien autre chose que de faire

rapprocher leur date et celle de votre entrée chez moi. Et, une fois

qu'il serait établi que j'aime quelqu'un, tous ces hommes qui

m'entourent, qui se maintiennent l'un l'autre, et que je maintiens

moi-même par l'absence de préférences, ces hommes s'en iront et

deviendront mes ennemis. On veut bien être amoureux inutilement d'une

femme que personne n'a, parce que, dans son amour-propre, on la déclare

insensible; mais, le jour où ils croiront que j'ai fait un choix, ils

deviendront mes ennemis, je vous le répète, et ils me perdront dans le

monde.

»Et à quel titre vous recevrai-je quand je ne recevrai plus les autres?

»D'ailleurs, ce que je fais, ce que vous croyez à tort quelque chose,

je le fais pour tous. Vous savez ce que je ne fais que pour vous. Vous

vous plaignez, vous êtes jaloux. Voulez-vous donc changer votre sort

contre celui du plus favorisé d'entre eux? Toutes ces choses dont vous

vous blessez sont les choses les plus simples, et elles vous choquent,

parce que vous n'allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que

vous n'avez rien vu. Je vous parais légère, n'est-ce pas? Eh bien, dans

le monde, je passe pour pousser la réserve à l'excès, et l'on me traite

de prude. Je vous le dis encore, Tony, vous êtes fou, et la folie me

fait plus de peur qu'elle ne m'intéresse. Vous me récompensez mal par

des menaces des dangers que je cours et de la tendresse que je vous

porte.

»CLOTILDE.»

Clotilde · 第 111 / 169 题