_Tony Vatinel à madame de Sommery._
«Je viens de parler une heure seul avec vous, et je vous quitte pour
vous écrire. Et que vais-je vous écrire? Tout à l'heure il me semblait
que la voix et les yeux réunis ne pourraient vous dire ce que
j'éprouve. Que fera ce morceau de papier?
»Pendant le temps que nous sommes restés ensemble, vous avez laissé vos
deux mains dans les miennes; puis vous m'avez donné votre main à
baiser; celle que vous me donniez était la main gauche. Je n'ai pu
m'empêcher de la repousser et de prendre l'autre. Vous avez cru que
c'était à cause de votre _alliance_, et vous m'avez fait voir que,
depuis que vous êtes Marie, vous avez substitué à cet anneau qui
contenait deux noms, Clotilde et... l'autre, un simple anneau sans
inscription. J'ai été bien reconnaissant de ce que vous avez fait là,
chère Marie; mais je n'en ai pas moins continué à ne baiser que votre
main droite, et je suis parti.
»C'est que, chère Marie, je suis bien avare de vous. Et, pensez-y, j'ai
si peu de vous, que je n'ai pas cette avarice de l'homme riche dont on
rit; mais j'ai l'avarice du pauvre qui défend sa vie. Un de ces hommes
qui vous entourent, vous avait, en vous quittant, baisé cette main
gauche. Je comprends qu'avant notre rencontre vous vous soyez soumise,
sans y penser, à cette formule banale. Mais, aujourd'hui qu'il y a un
homme qui vous adore, un homme qui vous donne toute sa vie, sans
restriction aucune; aujourd'hui que vous ne pouvez lui donner que ces
légères faveurs, elles ont pris une telle importance, que vous devez,
comme je le fais, moi, les estimer comme un trésor inappréciable, et
que vous ne devez plus penser que cela puisse servir à une simple
formule de politesse.
»Et ce même homme qui vous a baisé la main vous avait auparavant parlé
à l'oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de
haine cela éveille dans mon coeur! Cependant, je le crois dans d'autres
moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut
que cette haine soit de l'amour empoisonné, car elle a, comme l'amour,
ce désir vague de saisir et d'étreindre. C'est un mélange d'amour et de
haine que je ne puis exprimer que par l'idée de caresses qui vous
tueraient, d'étreintes dans lesquelles je vous étoufferais.
»Je vous hais d'un mot qu'on vous adresse; je vous hais d'un désir que
vous inspirez; je vous hais d'un sourire que vous donnez aux paroles
des autres, d'un regard qui me semble un peu prolongé. Rien ne
m'échappe, je vois tout, je vois plus que tout.
»Comme je vous hais! et comme je vous aime! La jalousie est un poison
composé des passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la
moindre remplit la vie d'un homme et le dévore sans le tuer, comme le
vautour de la Fable.
»La jalousie est un mélange de l'amour, de la haine, de l'avarice et de
l'orgueil.
»Et quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout
pensez que je n'exagère jamais rien; que j'ai plutôt de la propension à
atténuer ce que je sens quand je l'exprime en paroles; ou plutôt ce que
j'éprouve pour vous, et que je n'éprouve rien que pour vous, a une
telle violence, que les paroles ne peuvent les peindre. Pensez qu'il ne
faut pas appliquer à mes paroles cette _échelle de réduction_ qu'il est
prudent de faire subir à celles de presque tout le monde.
»Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que
vous pouvez me donner!
»Mais comment se fait-il que, depuis que vous m'aimez, rien n'ait
changé ni dans vos manières, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes
seuls et qu'il nous survient quelque importun, cela ne vous coûte rien
de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec
quelques personnes un air de familiarité habituelle qui me désespère.
C'est tout mon peu de bonheur que vous divisez ainsi et qu'on me vole.
Qu'on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n'en sait que faire,
je le conçois; mais, maintenant, il faut leur reprendre tout ce que
vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle
de vous est pour moi un trésor que je voudrais enfermer dans mon coeur
et dérober à tous les regards.
»Encore une chose qui me choque au plus haut degré. A chaque instant,
quelqu'un de votre société a avec vous un échange de paroles auxquelles
je ne puis rien comprendre. Il y a entre vous et certaines gens des
langages mystérieux, des choses dont vous êtes et dont je ne suis pas.
»Ah! Marie, que je vous aime!
»Je vous le répète, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je
souffre, c'est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez
me donner de bonheur.
»TONY.»