XI

Un soir, Tony Vatinel trouva Clotilde avec la coiffure qu'elle avait le

jour qu'il l'avait vue pour la première fois. C'était la coiffure

qu'elle portait à Trouville.

Il la regarda avec un intérêt plus marqué.

«A quoi pensez-vous? lui dit-elle.--Je pense répondit Vatinel, que je

vais bien détester le premier qui entrera ce soir.--Je l'avais prévu,

et j'ai défendu ma porte, excepté cependant pour mon mari.»

Tony fut très-fâché qu'elle eût prononcé ce mot; mais il ne tarda pas à

oublier cette impression. Clotilde avait repris ce parfum suave et

fugitif de violette dont elle se servait autrefois. Tony la regarda et

resta rêveur.

Ce n'était pas sans intention que madame de Sommery avait parlé de son

mari. Vatinel semblait le plus enchanté et le plus amoureux des

hommes, il n'y avait rien d'impossible que, dans la suite de la

conversation, il lui prît fantaisie de se jeter aux pieds de Clotilde

ou de lui baiser la main; il pouvait également arriver qu'Arthur

rentrât à ce moment. On ne peut cependant dire à un homme

tranquillement assis sur sa chaise: «Ayez soin de ne pas vous jeter à

mes genoux; ne vous animez pas trop, parce que mon mari pourrait

rentrer.» Il est cependant prudent de l'avertir, et Clotilde avait jeté

le plus incidemment possible la mention que son mari pouvait rentrer.

«Trouvez-vous, dit Clotilde, que je ressemble à Marie?--O Marie!

s'écria Vatinel, tu es Marie, tu es tout ce que j'ai aimé et tout ce

que j'aime. Marie ou Clotilde, je t'aime; je t'aime comme tu étais et

comme tu es. L'amour que j'ai pour toi est un culte auquel j'ai

consacré toute ma vie. Depuis longtemps, l'amour a remplacé le sang

dans mes veines. Il y a des gens qui marchent, il y en a qui

travaillent, il y en a qui font des projets et des rêves; moi, je vous

aime, et je ne fais pas autre chose.--Et moi aussi, dit Clotilde,

Vatinel, je vous aime! Mais, écoutez-moi bien, mon ami. J'ai à vous

entretenir d'une chose triste dont nous ne reparlerons jamais. Je suis

mariée, je suis la femme de M. de Sommery. Vous ne voudriez pas plus

que moi d'un odieux partage. Je ne serai jamais à vous. Nous

continuerons à vivre dans le passé. Mon coeur seul vous appartiendra,

mais il vous appartiendra aussi sans partage. J'aurai en vous la plus

grande confiance; mais, si vous en abusiez un instant, je cesserais de

vous voir, parce que ma résolution est immuable. Acceptez-vous ce

pacte, ce pacte d'amour pur et fraternel?--Je l'accepte, dit Tony, et

j'y serai fidèle. Vous avez raison; d'ailleurs, je ne voudrais pas d'un

partage dont la seule pensée m'inspire de l'horreur. Nos âmes sont à

jamais unies.--Mon ami, dit Clotilde, vous êtes ému, votre teint est

animé et vos yeux étincellent; nous sommes seuls; je ne veux pas qu'on

nous trouve ainsi: allez-vous-en. Il arrive souvent que nous ne pouvons

nous parler. Il est rare que je puisse ainsi vous consacrer toute une

soirée. Fiez-vous-en à mon coeur, je referai ce bonheur pour _nous_

aussi souvent que je le pourrai. Quand ce sera impossible, vous ne vous

plaindrez pas, et vous ne m'en voudrez pas; vous n'oublierez pas que je

souffre autant que vous de notre séparation. Mais rien ne nous

empêchera de nous écrire. Vous enverrez vos lettres à ma femme de

chambre, sans adresse. Maintenant, Tony, bonsoir. Je vous aime:

emportez ce mot pour vous tenir compagnie. Donnez un baiser fraternel

sur mon front.»

Tony s'avança pâle et tremblant, et se pencha sur Clotilde. Il posa ses

lèvres sur son front blanc. Tout disparut à ses yeux, et, quand il se

releva, son âme tenait plus au front de Clotilde qu'à ses lèvres à lui.

Il chancela et s'appuya sur un meuble; puis il partit en courant.

Clotilde · 第 107 / 169 题