Un soir, Tony Vatinel trouva Clotilde avec la coiffure qu'elle avait le
jour qu'il l'avait vue pour la première fois. C'était la coiffure
qu'elle portait à Trouville.
Il la regarda avec un intérêt plus marqué.
«A quoi pensez-vous? lui dit-elle.--Je pense répondit Vatinel, que je
vais bien détester le premier qui entrera ce soir.--Je l'avais prévu,
et j'ai défendu ma porte, excepté cependant pour mon mari.»
Tony fut très-fâché qu'elle eût prononcé ce mot; mais il ne tarda pas à
oublier cette impression. Clotilde avait repris ce parfum suave et
fugitif de violette dont elle se servait autrefois. Tony la regarda et
resta rêveur.
Ce n'était pas sans intention que madame de Sommery avait parlé de son
mari. Vatinel semblait le plus enchanté et le plus amoureux des
hommes, il n'y avait rien d'impossible que, dans la suite de la
conversation, il lui prît fantaisie de se jeter aux pieds de Clotilde
ou de lui baiser la main; il pouvait également arriver qu'Arthur
rentrât à ce moment. On ne peut cependant dire à un homme
tranquillement assis sur sa chaise: «Ayez soin de ne pas vous jeter à
mes genoux; ne vous animez pas trop, parce que mon mari pourrait
rentrer.» Il est cependant prudent de l'avertir, et Clotilde avait jeté
le plus incidemment possible la mention que son mari pouvait rentrer.
«Trouvez-vous, dit Clotilde, que je ressemble à Marie?--O Marie!
s'écria Vatinel, tu es Marie, tu es tout ce que j'ai aimé et tout ce
que j'aime. Marie ou Clotilde, je t'aime; je t'aime comme tu étais et
comme tu es. L'amour que j'ai pour toi est un culte auquel j'ai
consacré toute ma vie. Depuis longtemps, l'amour a remplacé le sang
dans mes veines. Il y a des gens qui marchent, il y en a qui
travaillent, il y en a qui font des projets et des rêves; moi, je vous
aime, et je ne fais pas autre chose.--Et moi aussi, dit Clotilde,
Vatinel, je vous aime! Mais, écoutez-moi bien, mon ami. J'ai à vous
entretenir d'une chose triste dont nous ne reparlerons jamais. Je suis
mariée, je suis la femme de M. de Sommery. Vous ne voudriez pas plus
que moi d'un odieux partage. Je ne serai jamais à vous. Nous
continuerons à vivre dans le passé. Mon coeur seul vous appartiendra,
mais il vous appartiendra aussi sans partage. J'aurai en vous la plus
grande confiance; mais, si vous en abusiez un instant, je cesserais de
vous voir, parce que ma résolution est immuable. Acceptez-vous ce
pacte, ce pacte d'amour pur et fraternel?--Je l'accepte, dit Tony, et
j'y serai fidèle. Vous avez raison; d'ailleurs, je ne voudrais pas d'un
partage dont la seule pensée m'inspire de l'horreur. Nos âmes sont à
jamais unies.--Mon ami, dit Clotilde, vous êtes ému, votre teint est
animé et vos yeux étincellent; nous sommes seuls; je ne veux pas qu'on
nous trouve ainsi: allez-vous-en. Il arrive souvent que nous ne pouvons
nous parler. Il est rare que je puisse ainsi vous consacrer toute une
soirée. Fiez-vous-en à mon coeur, je referai ce bonheur pour _nous_
aussi souvent que je le pourrai. Quand ce sera impossible, vous ne vous
plaindrez pas, et vous ne m'en voudrez pas; vous n'oublierez pas que je
souffre autant que vous de notre séparation. Mais rien ne nous
empêchera de nous écrire. Vous enverrez vos lettres à ma femme de
chambre, sans adresse. Maintenant, Tony, bonsoir. Je vous aime:
emportez ce mot pour vous tenir compagnie. Donnez un baiser fraternel
sur mon front.»
Tony s'avança pâle et tremblant, et se pencha sur Clotilde. Il posa ses
lèvres sur son front blanc. Tout disparut à ses yeux, et, quand il se
releva, son âme tenait plus au front de Clotilde qu'à ses lèvres à lui.
Il chancela et s'appuya sur un meuble; puis il partit en courant.