IX

De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand

elle était seule, il lui parlait du passé, de celle qu'il appelait

toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations

pendant tout le temps qu'ils étaient restés ensemble à Trouville; il

n'avait rien oublié. Il se rappelait, pour chaque jour, ce qu'elle

avait dit et comment elle était habillée. «Ce jour-là, disait-il

souvent, elle avait une boucle de ses cheveux dérangée par le vent. Cet

autre jour, elle avait un chapeau de paille orné d'une branche de

giroflée violette.» Mais, quand il y avait quelqu'un, il se renfermait

dans un silence opiniâtre; et, quand Clotilde lui en faisait des

reproches, il lui disait:

«Que voulez-vous que je dise? Je n'ai rien à dire aux _autres_, et je

ne sais même pas bien pourquoi il y a des _autres_ au monde. Je ne

demande qu'une chose au ciel, dit-il une autre fois, c'est de vous

trouver toujours seule, toujours disposée à m'entendre vous parler de

Marie. Et je livrerais le reste de ma vie à qui la voudrait; mais il

faudrait que j'eusse une confiance, que je suis bien loin d'avoir; il

faudrait que mon coeur pût se tourner vers vous avec cette certitude de

vous trouver que les yeux ont à se lever au ciel.»

X

Arthur n'avait pas compris à quel degré il avait blessé le coeur de sa

femme la nuit du bal de l'Opéra. Le silence qu'avait gardé Clotilde lui

avait paru une preuve de faiblesse et de soumission, et, au lieu de

chercher à effacer l'impression de son injure, il crut qu'il pouvait

tout oser. Il exigea qu'elle offrît des excuses à Alida, et elle offrit

des excuses à Alida; il voulut qu'elle reçût la veuve, et elle la

reçut. Il avait, en fait d'autorité dans sa maison, dans laquelle

jusque-là il ne s'était pas trop cru le maître, toute l'insolence d'un

parvenu.

Pour qui aurait bien connu Clotilde et aurait vu son coeur à nu, Arthur

se trompait lourdement. Du moment où Arthur avait reproché à Clotilde

son introduction dans la famille de Sommery, la blessure qu'il lui

avait faite était si profonde, que toute autre blessure ne pouvait

aller au fond de la première et en toucher les bords, ni par conséquent

exciter de la douleur. Elle avait conçu pour Arthur à la fois tant de

haine et tant de mépris, qu'elle ne pouvait plus avoir, à l'égard de la

veuve, même cette jalousie de vanité que l'on éprouve pour l'homme que

l'on aime le moins. De petites tracasseries d'intérieur, le refus de

revoir Alida ou de voir la veuve n'auraient pu contenter Clotilde, et

elle trouvait un plaisir amer à voir s'accumuler les torts et les

injures de M. de Sommery.

Tony lui témoigna une grande admiration pour son angélique douceur.

«Tony, lui dit-elle, je fais ce qu'on veut, et je ne me plains pas,

parce que cela m'est égal; les grands intérêts absorbent les petits.

Comme vous, j'aime à me reporter en arrière. Je n'attache que peu de

prix aux intérêts de ma nouvelle existence; il me semble que cela ne me

regarde pas et qu'il s'agit d'une autre personne. Je crois que je

redeviens Marie.

Clotilde · 第 106 / 169 题