De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand
elle était seule, il lui parlait du passé, de celle qu'il appelait
toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations
pendant tout le temps qu'ils étaient restés ensemble à Trouville; il
n'avait rien oublié. Il se rappelait, pour chaque jour, ce qu'elle
avait dit et comment elle était habillée. «Ce jour-là, disait-il
souvent, elle avait une boucle de ses cheveux dérangée par le vent. Cet
autre jour, elle avait un chapeau de paille orné d'une branche de
giroflée violette.» Mais, quand il y avait quelqu'un, il se renfermait
dans un silence opiniâtre; et, quand Clotilde lui en faisait des
reproches, il lui disait:
«Que voulez-vous que je dise? Je n'ai rien à dire aux _autres_, et je
ne sais même pas bien pourquoi il y a des _autres_ au monde. Je ne
demande qu'une chose au ciel, dit-il une autre fois, c'est de vous
trouver toujours seule, toujours disposée à m'entendre vous parler de
Marie. Et je livrerais le reste de ma vie à qui la voudrait; mais il
faudrait que j'eusse une confiance, que je suis bien loin d'avoir; il
faudrait que mon coeur pût se tourner vers vous avec cette certitude de
vous trouver que les yeux ont à se lever au ciel.»
X
Arthur n'avait pas compris à quel degré il avait blessé le coeur de sa
femme la nuit du bal de l'Opéra. Le silence qu'avait gardé Clotilde lui
avait paru une preuve de faiblesse et de soumission, et, au lieu de
chercher à effacer l'impression de son injure, il crut qu'il pouvait
tout oser. Il exigea qu'elle offrît des excuses à Alida, et elle offrit
des excuses à Alida; il voulut qu'elle reçût la veuve, et elle la
reçut. Il avait, en fait d'autorité dans sa maison, dans laquelle
jusque-là il ne s'était pas trop cru le maître, toute l'insolence d'un
parvenu.
Pour qui aurait bien connu Clotilde et aurait vu son coeur à nu, Arthur
se trompait lourdement. Du moment où Arthur avait reproché à Clotilde
son introduction dans la famille de Sommery, la blessure qu'il lui
avait faite était si profonde, que toute autre blessure ne pouvait
aller au fond de la première et en toucher les bords, ni par conséquent
exciter de la douleur. Elle avait conçu pour Arthur à la fois tant de
haine et tant de mépris, qu'elle ne pouvait plus avoir, à l'égard de la
veuve, même cette jalousie de vanité que l'on éprouve pour l'homme que
l'on aime le moins. De petites tracasseries d'intérieur, le refus de
revoir Alida ou de voir la veuve n'auraient pu contenter Clotilde, et
elle trouvait un plaisir amer à voir s'accumuler les torts et les
injures de M. de Sommery.
Tony lui témoigna une grande admiration pour son angélique douceur.
«Tony, lui dit-elle, je fais ce qu'on veut, et je ne me plains pas,
parce que cela m'est égal; les grands intérêts absorbent les petits.
Comme vous, j'aime à me reporter en arrière. Je n'attache que peu de
prix aux intérêts de ma nouvelle existence; il me semble que cela ne me
regarde pas et qu'il s'agit d'une autre personne. Je crois que je
redeviens Marie.