VIII

Marie-Clotilde.

Tony Vatinel devint assidu chez Clotilde. Il était généralement

silencieux. Un soir, cependant, on vint à parler de Trouville; il prit

la parole et demanda à Clotilde si elle se rappelait bien la plage, et

si elle se rappelait aussi les petits bois qui dominent la Touque, et

les beaux couchers du soleil. «Vous rappelez-vous, madame, disait-il,

ce jour où les pêcheurs rentrèrent par un si terrible coup de vent?» Et

il fit de la tempête une description qui fit frissonner les auditeurs.

«Vous rappelez-vous la colline, au mois de mai, couverte de joncs en

fleurs comme d'un drap d'or?» C'était, ce soir-là, grande

représentation au Théâtre-Italien. Clotilde était un peu fatiguée et

n'y allait pas. Les trois ou quatre hommes qui étaient chez elle se

levèrent. «Et vous, monsieur Vatinel, dit-elle à Tony, n'allez-vous pas

au Théâtre-Italien?--Non, madame.--Vous le voyez, mes amis ne se gênent

pas avec moi. Ce n'est pas un reproche que je vous fais, messieurs;

allez-vous-en. Je suis naturellement ingrate, et je ne veux pas de

sacrifices. Ne vous croyez donc pas obligé, monsieur Vatinel, de me

tenir compagnie, si vous avez mieux à faire.--Faut-il, madame, demanda

Vatinel, me croire obligé de m'en aller?--Non... Vous n'aimez donc pas

le spectacle? dit Clotilde à Tony quand ils furent seuls.--Non,

madame.--Ni la musique?--Non plus.--Je ne vous ai jamais vu danser.--En

effet, je ne danse pas.--Ni jouer.--Ni jouer.--Ni causer.--Ni

causer.--Qu'aimez-vous donc, alors?--Moi, madame, je n'aime

rien.--C'est une plaisanterie!--J'aime la plaisanterie moins que toute

autre chose; mais je comprends bien que ce que je vous ai dit a besoin

d'explication. J'ai dans le coeur une grande et violente passion.»

Clotilde, à ces mots, s'embarrassa visiblement; Tony s'en aperçut et

ajouta: «La femme que j'aime est une jeune fille, vierge et ignorante,

qui n'a jamais eu même un frère dont les lèvres aient touché son front.

Deux fois seulement, et cela m'a tellement ému que j'en pourrais dire

le jour et l'heure; deux fois seulement mes doigts ont touché les

siens; une autre fois, craintive, fatiguée, elle a abandonné un instant

son corps sur mon bras, et j'en sens encore l'impression. Cet ange

n'est plus, madame.»

Clotilde le regardait avec étonnement et avec défiance. Elle savait

bien que c'était elle que Tony aimait, et tous ses souvenirs

s'appliquaient à elle parfaitement. Tony continua. «Je sais, madame,

dit-il, que Robert vous a montré mes lettres, et je saisirai cette

occasion de vous les expliquer, parce que, un jour ou un autre, vous

pourriez bien me chasser de votre présence et croire accomplir un

devoir en agissant ainsi, et ce serait pour moi un grand malheur; car

réellement je ne peux vivre que là où vous êtes. Donc, madame, je ne

vous dirai pas: «Je vous ai aimée et je ne vous aime plus.» Ce n'est

pas cela; ce n'est pas moi qui ai changé. J'ai aimé ce que vous étiez

quand je vous ai connue, et je n'aime pas ce que vous êtes aujourd'hui.

Non-seulement j'ai aimé ce que vous étiez alors, mais je l'aime encore.

J'aime encore de toutes les forces de mon âme cette jeune fille dont je

parle dans les lettres que vous avez lues; mais je ne la retrouve plus

en vous. Cependant, vous êtes la seule personne avec laquelle je

pourrais en parler. Robert est un moqueur, et je ne veux pas exposer à

la moquerie un sentiment aussi profondément enfermé dans mon coeur.

Cependant, je ne puis parler que de cela. Si j'ai un peu parlé ce soir,

c'est que parler de Trouville, de la plage, des bois où je l'ai vue,

c'est pour moi parler d'elle et de mon amour. Ce n'est qu'à une femme

que l'on peut parler d'un amour véritable, et il est peu de femmes

auxquelles on puisse parler d'un amour qui n'est pas pour elles. Notre

situation est tout à fait particulière. Vous seriez bien bonne de me

permettre de vous parler quelquefois de celle que j'aime et qui n'est

plus.»

Clotilde regardait toujours Vatinel avec attention; elle cherchait à

découvrir dans les yeux, dans l'expression de son visage, dans le son

de sa voix, s'il était de bonne foi en parlant ainsi, et s'il la

faisait assister à quelque rêve d'un cerveau en délire, ou si c'était

une façon très-alambiquée, et d'un goût plus que médiocre, de lui faire

une déclaration d'amour.

Le résultat de ses observations fut que Vatinel était peut-être fou,

que peut-être il se trompait lui-même; mais qu'à coup sûr, il ne

voulait tromper personne et qu'il était de la meilleure foi du monde.

«Monsieur Vatinel, dit Clotilde, j'imiterai votre franchise. Le hasard,

ou une petite perfidie de votre ami, dont j'ignore le but, vous a

instruit d'une chose que je ne vous aurais jamais dite. J'ai été

extrêmement touchée de cet amour si vrai que peignaient vos lettres

pour mo... pour celle que vous aviez aimée, que vous aimez encore,

dites-vous. Vous avez été malheureux, vous l'êtes peut-être encore. Je

veux vous aider à vous consoler, et, en y consacrant mes soins les plus

affectueux, je croirai accomplir un devoir; je suis heureuse de n'avoir

pas à parler des barrières infranchissables qui se sont élevées entre

nous. Soyons amis, nous parlerons de tout ce que vous voudrez; de cette

Clotilde... qui n'est plus.--Vous avez raison, madame, répondit

Vatinel, je ne l'appelle que Marie dans mon coeur, car elle s'appelait

Marie, doux nom formé avec les lettres du mot _aimer_. Mais que vous

disais-je d'abord? Je vous disais que je n'aimais rien. Les goûts sont

de la monnaie d'amour. Tout ce qui avait en moi quelque puissance

d'aimer, même le plus légèrement, tout est rentré dans mon coeur pour

se réunir à l'amour que j'ai pour... pour Marie. Cet amour est comme

le soleil, qui aspire jusque dans le calice des fleurs les plus

petites gouttes d'eau pour les réunir en un nuage qui porte la

tempête.--Monsieur Vatinel, dit Clotilde, je vous crois un homme bon et

loyal, et je ne doute pas un instant que vous ne soyez parfaitement de

bonne foi. Seulement, comme cet amour dont vous parlez est tout à fait

en dehors des conditions humaines, il est possible que vous vous

trompiez vous-même. Je ne sais trop comment vous dire cela. Rien de si

ordinaire à une femme que de se refuser à croire qu'on l'aime. Mais il

est moins ordinaire et moins commode de dire: «Vous dites que vous ne

m'aimez pas, et je crains cependant que vous ne m'aimiez.» C'est là une

grande fatuité féminine; mais j'aime mieux m'exposer à être un peu

ridicule qu'à jouer un jeu qui nous amènerait peut-être du malheur à

l'un et à l'autre.»

Certes, moi, l'auteur, je ne prendrais pas sur moi ici de décider si

Clotilde avait réellement la crainte qu'elle mettait en avant, ou si

elle était un peu piquée de la préférence que donnait Vatinel, à ce

qu'elle avait été, sur ce qu'elle était présentement. Je ne déciderai

pas non plus si Clotilde n'était pas partagée par ces deux sentiments,

et si elle aurait été plus capable de bien définir ce qui se passait en

elle. Toujours est-il que Vatinel prit sa crainte au sérieux. Mais ce

brave et digne jeune homme a si peu le sens commun dans toute cette

conversation, que l'on n'ose pas trop être de son avis.

«Madame, dit-il en se servant, pour lui être agréable et pour la

rassurer, des sentiments qu'il était heureux de trouver dans son coeur,

comment voudriez-vous que je pusse vous aimer?»

C'était réellement un singulier garçon que Tony Vatinel, un sauvage

bien sauvage, et dont je suis honteux d'avoir à rapporter les discours.

Clotilde fit une petite grimace qui disait clairement qu'elle trouvait

le personnage assez difficile et assez bizarre. Il n'y fit aucune

attention et continua:

«Comment voudriez-vous que je pusse vous aimer avec le coeur dont j'ai

aimé Marie? Il n'est pas un des objets qui vous entourent qui ne me

sera odieux; vous ne pourriez pas prononcer une parole, faire un geste

qui ne m'inspirât de la haine! Si je vous aimais, j'aurais envie de

vous tuer et de me tuer après! Vous qui avez un mari, un homme auquel

vous appartenez, un homme qui restera avec vous quand je vais être

parti, dans quelques instants! Ce salon, ces fauteuils, ces rideaux,

vos vêtements, vos bagues, votre nom, tout me rappellerait que vous

êtes souillée, que vous êtes à un autre! Oh! non, non, madame! plus

j'aimais ce que vous étiez, moins je puis aimer ce que vous êtes! Plus

j'ai aimé Marie, moins je puis aimer Clotilde! Ce sont deux femmes dont

l'une est morte, et, pour que je le croie mieux, vous n'avez rien

gardé de Marie. Vous n'avez plus la même physionomie ni les mêmes

gestes; vos cheveux sont arrangés autrement, vous avez plus

d'embonpoint, votre voix a bien plus d'assurance, ainsi que votre

regard. Marie parfumait sa chevelure d'une odeur de violette qui

semblait être son haleine. Vos cheveux, à vous, sentent je ne sais

quelle odeur que sentent également les cheveux de cent autres femmes.

Quelquefois, cependant, il vous arrive pour un instant, quand vous êtes

éclairée de certaine façon, ou quand votre voix, prononçant certains

mots, trouve certaines inflexions, il vous arrive de ressembler à Marie

et de me la rappeler; mais c'est pour moi comme une vision, comme une

apparition qui s'évanouit aussitôt. Il y a quelques jours, vous étiez

par hasard coiffée comme se coiffait Marie, et, quand vous aviez la

tête penchée, vous lui ressembliez tout à fait. Mais qu'arrive-t-il

alors? Que je vous hais, et qu'il me semble presque que j'aime moins

Marie. Vous voyez bien, madame, qu'il est impossible que je puisse vous

aimer. Hors de ces idées, vous êtes charmante, gracieuse, spirituelle,

pleine de tact et de finesse; mais vous n'auriez pas été Marie et je ne

l'aurais pas connue, que je ne vous aimerais pas; car, par un hasard

étrange, vos perfections mêmes sont des choses que je haïssais avant de

vous connaître, et je suis sûr que, si j'avais voulu tracer le portrait

d'une femme selon mon coeur, il n'y a pas un trait qui vous eût

ressemblé.»

Clotilde · 第 105 / 169 题