IV

Tony alla faire une visite du matin à madame de Sommery; elle avait du

monde; Arthur lisait des journaux dans un coin et ne se mêlait à la

conversation que par quelques phrases plus ou moins bien ajustées qu'il

y jetait à peu près au hasard. Clotilde, d'après la coutume, fort

inconvenante à mes yeux, de la plupart des femmes de Paris, recevait

ses visites de deux heures à six heures dans sa chambre à coucher. Pour

Tony, ce n'était pas une inconvenance, c'était une chose horriblement

cruelle. Dans son amour pour Clotilde, il avait eu peu d'instants dans

lesquels ses sens avaient osé élever la voix: c'était lors de leur

rendez-vous sous la niche de la Vierge, à Trouville, quand Clotilde,

fatiguée et épouvantée, s'était laissée aller sur le bras et sur la

poitrine de Vatinel. Mais, le plus souvent, sa pensée n'allait pas

jusque-là. Il n'avait jamais été assez sûr d'être aimé de Clotilde pour

oser rêver sa possession, et, d'ailleurs, Clotilde ne lui paraissait

pas une femme que l'on possédât. Tant qu'on n'est pas aimé, ou qu'on ne

croit pas l'être, il semble que l'on se contentera parfaitement d'être

aimé, et que l'on ne demandera rien au delà. Une fois aimé, on borne,

avec la même bonne foi, ses voeux à un baiser; mais, je crois que je le

répète, Clotilde ne semblait pas à Vatinel une femme que l'on possédât.

Qui n'a rencontré de ces femmes dont l'inflexible jupe de plomb semble

faire partie de leur personne?

Mais cet odieux lit conjugal changeait, malgré Tony, ses idées sur

Clotilde; Clotilde était donc une femme comme toutes les femmes. Ces

deux oreillers racontaient des choses bien humaines. Arthur, aux yeux

de Tony, était non-seulement un rival heureux, mais encore un profane,

un sacrilége, qui faisait descendre la divinité de son piédestal pour

l'abaisser jusqu'à son ignoble amour; puis, à force de s'indigner, il

arrivait à penser que, puisque la divinité était devenue une simple

mortelle, il eût été bien charmant qu'elle le fût à son bénéfice; puis

Clotilde, qu'il aurait craint autrefois de souiller par ses caresses à

lui, lui semblait bien autrement souillée par les caresses d'un autre;

son imagination ne lui faisait grâce d'aucun détail; et il se sentait

plein d'un mélange bizarre de haine et de mépris pour Arthur; de haine,

de mépris, de fureur et de désirs pour Clotilde. Il ne se contentait

plus de regarder le visage de Clotilde; ses yeux, en regardant ses

petits pieds dans des mules de velours vert, voyaient malgré lui

beaucoup plus de la jambe qu'on n'en montrait; il interrogeait du

regard les plis de la soie, plus tendre sur les genoux et trahissant

des contours qui lui faisaient frissonner le coeur.

Arthur lui dit: «Vous avez voyagé depuis quelque temps, monsieur

Vatinel?--Oui, répondit Tony, je suis allé en Angleterre, en Irlande et

en Amérique.--Vous avez dû voir bien des choses curieuses!--Mais non.»

Clotilde rougit; elle avait lu, comme vous savez, madame, les lettres

que Tony avait écrites à Robert Dimeux pendant son voyage, et le _mais

non_ qu'il venait de prononcer lui faisait entendre, à elle, tout ce

qu'il y avait de tendresse et de passion dans ces lettres. Elle leva

les yeux sur Vatinel; mais elle rencontra les siens, et tous deux

sentirent un mouvement de frisson. Clotilde changea la conversation.

Tony se leva et sortit.

Comme Tony s'en allait, et qu'il paraissait hésiter entre deux portes

pour sortir, Arthur se leva, lui ouvrit celle qu'il fallait prendre, et

lui dit: «Vous ne connaissez pas encore _nos êtres_.»

Quand Tony fut parti, il se demanda à lui-même pourquoi ces paroles

d'Arthur lui avaient si joyeusement résonné dans le coeur: c'est qu'il

espérait de se voir installé dans la maison; et comment finirait tout

cela, en supposant même que les hommes et le sort le remissent à sa

volonté?

V

La veille du jour fixé pour son mariage, Charles Reynold vint demander

à déjeuner à Robert. Il cachait son triomphe et sa joie sous un air

d'indifférence qui lui donnait beaucoup de peine; car le pauvre garçon

était gonflé de bonheur et de pensées d'avenir. Il avait voulu voir la

toilette de Zoé, et il était dans le ravissement.

«Ah çà! mon cher, dit-il à Robert, vous n'oubliez pas que je me marie

demain et que vous devez assister à mon mariage? Pourvu que je ne

l'oublie pas non plus, moi! Vous amènerez votre ami, n'est-ce pas? les

amis de nos amis sont nos amis. C'est un peu imprudent de prendre

précisément l'instant où l'on se marie pour faire de nouveaux amis;

mais je n'ai pas la prétention d'échapper seul au sort commun à tous

les maris; et j'ai, sous ce rapport, une philosophie toute faite et

prête à tous les événements. Ce ne sera, après tout, qu'une

représaille, et la plus douce des justices est sans contredit la peine

du talion. C'est à dix heures, vous savez; cela veut dire dix heures et

demie, car les femmes feront attendre. Mon Dieu! Zoé a voulu absolument

me faire voir sa toilette; je n'aime pas m'occuper de ces

enfantillages-là, mais j'ai fini par céder. C'est incroyable,

l'importance que les filles y attachent. Je vous demande un peu ce que

cela signifie! Je ne sais pas si j'aurai un habit, et je ne compte

guère m'en occuper; pourvu que je n'aille pas oublier demain matin!

Mais je me sauve. Vous savez, Laure, à laquelle je fais la cour depuis

quelque temps?...--Non.--Mais si, une _prima donna_ de boulevard, une

petite blonde.--Ah! ah!--C'était une tigresse, elle avait un tas de

scrupules. Moi, du caractère dont vous me connaissez, vous comprenez

bien que cela ne m'allait guère; et puis, un mariage, ça vous dérange

toujours un peu; ma foi, j'avais oublié mon inhumaine, quand hier je

reçois une lettre d'elle; elle m'annonce qu'elle viendra me voir

_après-demain matin_. Or, cet après-demain est _devenu_ DEMAIN MATIN.

Vous saisissez l'à-propos, sans doute: à dix heures, juste l'heure du

_conjungo_. Je lui ai répondu: «Ma chère petite, après-demain, c'est

impossible, _j'ai quelque chose à faire_; mais demain, par exemple, je

serai très-heureux de vous voir.» Et ce demain est aujourd'hui. Elle

doit être chez moi; vous comprenez bien qu'une femme qui entre chez

moi... Je n'en dis pas davantage. Je vais aller me débarrasser de ce

petit triomphe avant d'aller chez ma future; pourvu qu'on ne me fasse

pas voir encore des toilettes! Adieu. Si vous étiez aimable, demain, à

dix heures, vous m'enverriez un petit mot par votre domestique pour me

rappeler la chose. Adieu, mon cher... Ah çà! se dit en bas de

l'escalier Charles, qui n'était pas attendu par la moindre Laure,

vais-je aller d'abord chez mon bottier ou chez mon tailleur? Pourvu que

mes _affaires_ soient prêtes, mon Dieu! Que faire si ces gens-là ne

m'ont pas tenu parole? Allons d'abord chez le tailleur... Dites-moi,

mon cher, eh bien?--Monsieur, nous serons en mesure.--Pensez que c'est

à dix heures.--A neuf heures, on sera chez vous.--Je compte sur vous;

c'est très-grave, je ne puis me marier sans un habit noir: je n'en ai,

comme vous savez, qu'un brun et un bleu.--Soyez tranquille.--Je vous

déclare que je ne le serai pas.--A neuf heures, on frappera à votre

porte.--Maintenant, chez le bottier... Mes souliers? Je les attends. Il

me les faut aujourd'hui; comment! voilà quinze jours qu'ils sont

commandés!--On est _très-pressé d'ouvrage_ en ce moment, et,

d'ailleurs, ça ne pouvait pas être confié au premier venu; je n'ai

qu'un seul ouvrier auquel je donne l'_ouvrage_ tout à fait

_soigné_.--Vous me les promettez pour ce soir?--Ce soir ou demain

matin à sept heures.--Bien sûr?--C'est comme si vous les aviez.»

Clotilde · 第 102 / 169 题