Il est quelques personnes auxquelles peut-être la réponse pleine de
sens et de sagacité par laquelle Tony Vatinel termine le chapitre
précédent, peut sembler manquer de quelque clarté. Nous traduirons donc
par nos propres impressions le _pfff_ de Tony Vatinel; car, pour nous,
ce _pfff_ est encore un de ces mots qui en disent plus qu'ils ne sont
gros.
Les honneurs que l'on rend aux hommes distingués ne sont qu'une amorce
pour faire faire, à de bonnes gens crédules, certaines corvées sociales
qu'il est plus commode d'admirer que de faire soi-même. Et encore leur
fait-on payer les vertus et les belles actions comptant, et remet-on
les honneurs à l'époque de leur mort. On s'occupe volontiers, en
France, de rendre les honneurs aux grands hommes morts; on dépense pour
leur tombe un argent qui leur eût été fort utile pendant leur vie, et
qui leur eût peut-être évité le désagrément d'une immortalité
prématurée. Cela vient peut-être de qu'on aime également beaucoup à
enterrer les grands hommes, et que leur mort semble toujours être la
plus belle action de leur vie, ou, du moins, celle dont on leur sait le
plus de gré, tant on manifeste alors une recrudescence d'enthousiasme
et d'admiration.
Une seule chose m'étonne, c'est qu'on n'ait pas encore jusqu'ici
imaginé de les enterrer vivants; c'est une idée que je n'émets qu'avec
une grande timidité; beaucoup peuvent la trouver séduisante et chercher
à l'appliquer. Cicéron disait: «Il n'y a, en fait de religion, qu'une
absurdité que les hommes n'aient pas encore inventée, c'est de manger
leur Dieu.»
On a depuis profité de l'avis. Je serais réellement fâché d'être cause
qu'on enterrât vifs M. Rossini ou M. Hugo. Je crois que la France
produit trop de grands hommes pour sa consommation, et qu'elle craint
d'être consommée par eux; elle en a fait tant, qu'elle peut
l'exportation.
Mais aucune époque autant que celle-ci, peut-être, ne s'est montrée
empressée d'en finir avec les grands hommes; aucune n'a si vite et si
légèrement décerné l'immortalité aux vivants. On voudrait faire des
dieux à la manière des gardes prétoriennes, quand elles se défaisaient
d'un empereur dont on commandait d'avance l'apothéose. A peine un
homme, aujourd'hui, a-t-il fait deux romances ou manifesté, par un
commencement d'exécution, l'intention de faire un vaudeville, qu'on
fait son buste, sa statuette, sa biographie: toutes choses autrefois à
l'usage des morts. On l'immortalise d'avance et en effigie, et, quand
il est mort une bonne fois, on n'a plus qu'à l'enterrer; ou plutôt, de
ce moment, on se plaît à le considérer comme mort et enterré; ses
fossoyeurs prennent sa place: chacun à son tour.
M. David, qui a fait un fronton pour le Panthéon, y a taillé dans la
pierre de futurs grands hommes. C'est une remarquable fatuité aux yeux
des étrangers, de leur montrer ainsi, dans ce temple consacré à nos
grands hommes, des grands hommes jusqu'au dehors, jusque sur les toits,
un débordement de grands hommes qui n'ont pas pu tenir dans le temple.
Peut-être, si l'on fait des temples aux grands hommes, serait-il bon de
fixer un temps où l'immortalité serait prescrite, un temps où il n'y
aurait plus d'appel ni de recours en cassation. Si l'on ne déclare pas,
par une bonne loi, après combien de temps un _mort_ pourra s'endormir
sur les deux oreilles, sans se voir chicaner son immortalité, il
arrivera ce qui est arrivé: que les petits hommes d'une époque
jetteront à la voirie les grands hommes de l'époque précédente; que les
successeurs des petits hommes ramasseront les os de leurs grands
hommes, et que l'on court grand risque de se tromper d'os et de donner,
dans le Panthéon, asile à quelques gredins qui ne s'y attendaient
guère.
Mais, quand on aura fait, et discuté, et promulgué une loi à ce sujet,
qui garantira l'efficacité de cette loi, et qui empêchera de remplacer
cette loi par une autre loi, comme les grands hommes par d'autres
grands hommes? Car il n'est pas d'époque qui n'ait un demi-quarteron de
grands hommes qu'elle ne soit pas fâchée de mettre sous des marbres
assez lourds pour qu'ils ne puissent se relever. C'est, du reste, le
secret des riches tombeaux que font les héritiers à ceux dont ils
héritent. Sérieusement, à propos du Panthéon, il faut avouer qu'il
n'est rien d'aussi ridiculement barbare que le changement de
destination des édifices. Les gens qui font de telles choses semblent
toujours chercher à faire croire à la postérité que l'histoire commence
à eux, et que ce qui a précédé ne vaut pas la peine d'être conservé.
Les monuments, ces masses de pierres, sont semés dans le temps par les
hommes qui passent, comme les cailloux que le petit Poucet, des contes
de Perrault, semait sur la route qu'il voulait retrouver. Seulement,
c'est à ceux qui viendront après que ces masses de pierres doivent
servir de guides pour leurs investigations dans l'histoire des moeurs
et des arts. Il y a, dans le cabinet des figures de cire, un enfant
vêtu richement avec un cordon bleu en bandoulière. Le démonstrateur
l'a donné successivement, et, selon les circonstances, comme le roi de
Rome, le duc de Bordeaux, le duc de Montpensier, le comte de Paris. Il
y a encore une industrie qui consiste à afficher sur les murs un
morceau de papier sur lequel on lit:
TELLE RUE, TEL NUMÉRO,
ON DÉGAGE LES EFFETS DU MONT-DE-PIÉTÉ,
POUR EN PROCURER LA VENTE.
Il paraît que l'industrie est bonne, car la concurrence est ardente.
Voici ce que quelques-uns ont imaginé: comme le métier est
identiquement le même, ils collent seulement sur l'adresse du rival une
bande de papier, contenant leur propre adresse, et ils trouvent à cela
un triple avantage: ils sont annoncés, le concurrent ne l'est plus, et
ils diminuent leurs frais d'impression et de papier en les lui faisant
payer.
C'est précisément ce que font les grands hommes du présent avec les
grands hommes du passé. Voilà à peu près ce que voulait dire le _pfff_
de Tony. Robert probablement l'avait compris et l'avait trouvé sans
réplique, car il ne répondit pas un mot.