Le jour du mariage de Charles Reynold, Vatinel se trouva à l'église
auprès de madame de Sommery. Il était grave et triste, et, au moment où
l'orgue résonna sous la voûte, il fut saisi d'une telle émotion, que
quelques larmes tombèrent de ses yeux. Le soir, au bal, Clotilde lui
dit qu'elle avait remarqué son émotion. «Je suis sûre, ajouta-t-elle,
qu'Alida aura pensé que vous étiez quelque amoureux de Zoé
rebuté.--Non, dit Vatinel, mon coeur pleurait malgré moi toute ma vie
manquée et perdue. Au moment où le prêtre a dit ces paroles du Christ?
«L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme,» je
n'ai pu m'empêcher de penser que, moi aussi, j'ai quitté mon père et ma
mère pour mener une vie errante, triste, solitaire et à jamais sans
amour.--Vous êtes bien jeune, monsieur, dit Clotilde, pour parler ainsi
de l'avenir et pour croire que vous ne rencontrerez jamais une femme
que vous puissiez aimer.--Quand je dis que ma vie sera sans amour,
reprit Vatinel, je veux dire que je ne serai pas aimé; car, pour moi,
mon coeur est rempli d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec moi, ou
plutôt qui me tuera.--Est-ce donc un amour tout à fait sans espoir,
monsieur?--Oh! oui, madame, tellement sans espoir, que, si celle qui
en est l'objet venait à moi et me disait: «Tony, je vous aime et je
suis à vous,» je la repousserais en lui disant: «Laissez-moi; je ne
veux pas de vous, femme souillée et flétrie!»
Clotilde se mordit les lèvres et ne parut pas très-fâchée que Zoé vînt
prendre son bras et l'emmenât dans une autre pièce.
«Eh bien, chère Clotilde, voilà donc mon roman fini, sans avoir
commencé. J'avais bien fait une tentative, mais elle m'a rendue trop
malheureuse. J'ai trouvé dans ce qu'on nous a dit à l'église des choses
qui n'ont rien de romanesque, mais qui m'ont rempli l'âme de pensées
sévères et élevées, d'un bonheur grave et calme que je ne soupçonnais
pas. Embrasse-moi, ma bonne Clotilde, je serai heureuse.
--Oui, tu seras heureuse, répondit Clotilde, tu as épousé un homme qui
ne croira pas avoir fait un sacrifice en t'épousant; tu es la femme
d'un homme que tu aimes, et les devoirs, si rigoureux pour d'autres,
seront pour toi un bonheur ineffable. Tu auras des enfants, car le ciel
bénit les mariages d'amour: ce sont les seuls qu'il reconnaisse et
sanctifie. Tu seras heureuse, Zoé. Tu ne seras tourmentée ni par
l'ambition ni par la vengeance. Être heureuse, c'est aimer et être
aimée. Voilà ton devoir.»
Charles était ivre de joie; mais un nuage passait de temps en temps sur
son visage. Plusieurs fois il se dirigea vers Robert, puis s'arrêta
sans être allé jusqu'à lui et sans lui avoir parlé. Il finit par
prendre une résolution. «Robert, lui dit-il, voulez-vous faire un tour
de jardin avec moi?--Je vous rends grâce mon cher ami, il fait trop
froid.--C'est que j'ai un service important à vous demander.--C'est
différent; je croyais que c'était simplement un plaisir que vous me
proposiez. Je vais mettre mon manteau. Faites-moi donner un cigare.
Mais est-il tout à fait nécessaire que ce soit dans le jardin?--Oui; il
y a du monde partout, et je ne veux pas que ce que j'ai à vous dire
soit entendu par d'autres que vous.»