Le lendemain matin, après un bain et quelques heures de sommeil, Robert
et Tony Vatinel se trouvaient à déjeuner ensemble. «Je te cherchais,
dit Robert, pour vous réunir, quand je vous ai vus ensemble, une
demi-heure avant le départ de Clotilde. Le hasard a fait mieux et plus
vite que moi. La scène a dû être assez plaisante; car, d'après la
question qu'elle m'a faite, tu ne t'étais pas fait reconnaître.
T'a-t-elle parlé de toi?» Tony raconta à Robert toutes les paroles de
Clotilde, jusqu'à la plus insignifiante.
ROBERT. Je lui avais montré tes lettres, mais je ne savais pas que tu
étais parti presque en même temps que la dernière, et que celle par
laquelle je te conseillais de revenir n'arriverait à New-York que
longtemps après que tu serais à Paris. J'en suis fâché pour ma lettre,
qui était un morceau de physiologie assez remarquable. Ta docilité à te
costumer comme moi a porté ses fruits. Le moment est on ne peut plus
favorable pour mettre à exécution le nouveau plan que j'ai conçu pour
ta guérison. D'abord, quelle impression a produite sur toi la vue de
Clotilde?
TONY VATINEL. Je ne l'ai pas vue. J'ai entendu sa voix, j'ai senti la
pression de son bras; j'étais séparé d'elle par tout ce masque à
travers lequel mon imagination ne pouvait recomposer son visage.
Néanmoins, l'impression a été très-violente.
ROBERT. Comme je te l'avais écrit, tu seras l'amant de Clotilde, et
seulement alors tu cesseras de l'aimer.
TONY VATINEL. Tu te trompes, je n'aime plus Clotilde, Clotilde qui
s'est jetée volontairement aux bras d'un autre, Clotilde honteusement
souillée; et voilà pourquoi je suis revenu. Mais j'ai au coeur une
blessure dont je mourrai. Je veux la voir, mais non pour renouer un
lien rompu, non pour chercher dans son coeur une route tracée déjà par
un autre. Mais, quand je l'aurai vue dans sa maison, dans son ménage;
quand je serai bien sûr que c'est elle, quand je l'aurai entendu
appeler madame de Sommery, quand je l'aurai ainsi appelée moi-même, et
quand elle aura répondu à ce nom, quand je l'aurai vue avec son mari,
alors je serai bien et parfaitement guéri. Dans la position de
Clotilde, elle ne peut prononcer une parole, faire un geste, qu'elle ne
m'inspire du mépris et du dégoût. Je veux la voir; tu me conduiras chez
elle.
ROBERT. Allons, allons, tu es bien libre de te figurer que c'est pour
cela que tu demandes à la revoir. Tu y viendras vendredi.
TONY VATINEL. C'est après-demain...
ROBERT. C'est long, n'est-ce pas? Tu es si pressé de ne plus l'aimer!