Clotilde sortit précipitamment de l'Opéra, fit appeler une voiture, et
arriva chez elle fort troublée, sans se donner le temps d'aller se
déshabiller chez Zoé. Son mari n'était pas rentré; elle l'avait bien
supposé. Mais à peine avait-elle quitté son domino, qu'elle l'entendit
rentrer; elle cacha précipitamment son domino et se glissa dans son
lit. Il arriva avec Alida. Alida pleurait.
«Qui me procure, à cette heure, le plaisir de recevoir votre
visite?--Alida a été insultée au bal de l'Opéra par un domino. Elle en
est si chagrine, que je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle avant
de s'être un peu remise.--Tu étais donc au bal de l'Opéra?» dit
Clotilde à son mari avec l'air du plus naïf étonnement.
Le frère et la soeur échangèrent un regard. «Ce n'est pas elle, disait
le regard d'Arthur.--Elle est bien fine, répondait le regard
d'Alida.--Je vois avec plaisir, continua Clotilde, que cette fatigue
excessive qui nous a obligés de quitter sitôt la maison où nous avons
passé la soirée, n'a pas eu de suite et ne t'a pas empêché
d'accompagner ta soeur au bal... Eh! que vous a donc dit de si affreux
ce _petit_ domino, ma chère Alida?»
Le frère et la soeur échangèrent un nouveau regard, qui cette fois dit:
«C'est elle.--Une foule d'infamies, dit Alida.--Mais encore?--Elle m'a
dit que je recevais mauvaise société,--que mon mari faisait des
affaires en juif, etc. etc.»
Clotilde ne manifesta aucune surprise, et dit: «Voilà tout? Mais ce
sont de ces choses qu'on peut dire à tout le monde, et que leur
banalité empêche d'être blessantes.»
Le regard d'Arthur dit à Alida: «Ce n'est pas elle.
--Ma foi, répondit le regard d'Alida, je n'y comprends rien, et j'ai
des doutes.»
Mais le regard d'Alida reprit la parole, et fit remarquer à celui
d'Arthur que Clotilde n'était pas coiffée pour la nuit. «Clotilde, dit
Arthur, vous étiez au bal de l'Opéra; ne cherchez pas à le nier; je le
sais.--Si vous le saviez de façon qu'on ne pût le nier, vous ne vous
donneriez pas tant de peine pour me le faire dire.»
Alors le regard d'Alida fit voir au regard d'Arthur une manche du
domino qui passait par-dessous d'autres vêtements que Clotilde avait
jetés dessus. Arthur tira le domino et dit: «Je n'ai plus rien à
demander.»
Alida se jeta sur le domino et se mit à déranger tous les plis avec une
sorte de fureur. «Ah! Arthur, dit-elle, tiens, tiens, j'en étais bien
sûre, c'était elle.» Et elle montra un noeud orange qu'elle avait, au
bal, détaché de son épaule et attaché précipitamment après le domino de
Clotilde pendant que celle-ci se dérobait à leurs regards. Arthur fut
un moment muet de surprise et de colère. «Vois-tu, Arthur, dit Alida,
c'était bien elle; j'avais bien reconnu la voix de Clotilde
Belfast.--Madame Meunier, dit Clotilde, vous êtes chez madame de
Sommery, qui vous rappelle qu'il est temps que vous rentriez chez
vous.--Arthur, dit Alida, on me chasse de chez toi.--Ah! dit Arthur,
mon père avait bien raison. Voilà ce que j'ai gagné à introduire dans
une famille respectable une fille de rien!»
Clotilde se leva sur son séant; elle était pâle; elle ouvrit les
lèvres, mais ce ne fut que dans son coeur qu'elle prononça ces paroles:
«Arthur, je n'oublierai jamais ce que vous venez de dire.»