Un mardi chez madame Meunier.
L'appartement de madame Meunier était arrangé avec la plus grande
coquetterie. Il y avait pour des sommes énormes de curiosités et de
chinoiseries sur les étagères. D'après une mode qui commençait alors et
qui est fort établie aujourd'hui, chaque pièce de l'ameublement était
un chef-d'oeuvre; mais rien ne réunissait cette pièce aux autres, ni la
couleur de l'étoffe, ni la forme, ni la nature du bois: cela manquait
d'harmonie et de calme. On admirait la richesse du logis; mais on n'y
était pas bien, et on n'avait pas envie d'y demeurer.
Arthur, depuis quelque temps, s'éloignait de sa maison. On l'accusait
fort dans le monde d'une grave atteinte à la foi conjugale. Alida le
savait mieux que personne; car elle était la confidente de son frère et
elle le soutenait dans sa rébellion cachée contre sa femme, moins par
amitié pour lui que par haine contre Clotilde. Il dînait souvent chez
sa soeur, et Clotilde le savait parfaitement à la mauvaise humeur et à
l'esprit de contradiction qu'il rapportait à la maison. Au dernier
vendredi de Clotilde, il n'avait fait que paraître, et s'était esquivé
avant onze heures. Chez sa soeur, au contraire, le mardi suivant, il
dîna et passa toute la soirée. Charles était allé voir Robert le matin,
et il lui avait dit:
«Eh bien, _mon cher_, je suis amoureux.--De qui? avait demandé
Robert.--De madame Meunier.--Ah! c'est une jolie personne; et vous êtes
à...?--A rien.--Ce n'est pas très-avancé.--Non. Je viens vous demander
un conseil; faut-il lui écrire?--Il n'y a pas d'inconvénient.--Je vous
avouerai que je ne sais que lui dire; j'ai tant fait de ces lettres-là,
qu'il est bien difficile d'écrire quelque chose que je n'aie déjà écrit
dix fois.--Qu'est-ce que cela fait?--Au fait, oui, qu'est-ce que cela
fait?--J'ai également deux lettres à écrire; vous allez voir que je
suis moins scrupuleux. Joseph, donnez-moi, dans ma bibliothèque, le
carton A. I. Très-bien. Maintenant, j'en suis à la déclaration comme
vous.--Dé-cla-ra-tion.--Cherchez lettre L. «Quoi! je n'ai pu qu'allumer
votre courroux?»--Non, c'est le numéro 2, cela. Numéro 1. Numéro 1! Eh!
le voilà: «Pardonnez-moi, madame, si je vous écris; mais comment voir
tant d'attraits?» etc. etc.--C'est cela. Une feuille de papier, une
plume. Je copie la lettre. Mais j'y pense, voulez-vous la copier aussi?
Elle est toute à votre service.--Quoi! la même?--Mais, mon jeune ami,
quoi que vous fassiez, je vous défie d'écrire autre chose que ce qu'il
y a dans cette lettre-là. Elle est fort bien faite et très-complète.
Croyez-moi, écrivez.--J'écris.--Je ne suis pas bien sûr, pensa Robert,
de n'avoir pas moi-même, _dans le temps_, donné cette même lettre à
madame Meunier; mais cela n'a aucun inconvénient, et je n'en avertirai
pas le jeune homme, auquel cela ferait perdre tout son aplomb.»
A peine Clotilde fut-elle arrivée chez sa belle-soeur, qu'Alida demanda
_son enfant_. On apporta quelque chose de cramoisi dans des langes.
Elle l'embrassa, le trouva pâle, annonça qu'elle mourrait si jamais
elle venait à perdre _ce petit ange_. Elle plaignit beaucoup les femmes
qui n'ont pas d'enfants.
«Ah! dit-elle à Clotilde, vous ne savez pas comme cette passion-là
hérite de tous les autres sentiments; comme on se sent forte et
héroïque quand il s'agit de son enfant!» Tout le monde se récria sur la
noblesse des sentiments de madame Meunier. Charles s'approcha et voulut
jouer avec l'enfant, qui le regarda avec de grands yeux naïfs et
étonnés, et, se tournant sur sa mère, cacha sa tête et se mit à crier.
De là, madame Meunier raconta tous les traits d'esprit, les bons mots
et les reparties de son fils Arthur, âgé de cinq mois; elle montra ses
bras, ses cuisses, son dos. Clotilde dit: «Un bien bel enfant!... A
quelle heure le couche-t-on?--Ah! Clotilde, dit Alida de l'air le plus
élégiaque, vous n'aimez pas les enfants; le ciel vous a refusé le
bonheur d'être mère; vous ne pouvez pas me comprendre; je vous plains.
Je dois vous paraître bien ridicule, bien niaise, et à vous aussi,
monsieur de Fousseron.--Moi, madame, dit Robert, je respecte tous les
sentiments quand je les crois vrais.»
Et Robert accompagna cette phrase ambiguë d'un sourire qui déplut fort
à Charles et encore plus à Alida, qui, cependant, sûre de l'approbation
du reste de la société, continua. «O mon fils! dit-elle, tu seras la
consolation de ma vie; mon fils, tu seras noble et brave.»
Elle l'embrassa encore, et le fit emporter: elle demanda encore pardon
à son monde; mais il y avait deux heures qu'elle n'avait vu ce cher
enfant.
«C'est pire qu'Andromaque, dit Clotilde à Robert.--Ah! dit Robert,
l'embryon est parti. Je ne connais rien de fatigant comme de voir une
femme se faire un mérite et une parure d'un sentiment si naturel, que
les philosophes l'appellent un instinct. Je ne sais rien de beau que ce
qui est caché. L'or est dans le sein de la terre et les perles au fond
des mers.»
Et, comme il s'aperçut que Zoé, assise près de Clotilde, avait ôté un
de ses gants, il lui dit: «Mademoiselle, je ne dis pas cela pour votre
main, qui est ravissante.--Robert est bien fade aujourd'hui, dit
Charles à l'oreille de sa cousine.--Pas tant que toi, lui dit-elle, qui
as passé un quart d'heure à admirer l'enfant d'Alida.»
Robert était en gaieté. Il se mit à raconter la suite des bons mots et
reparties du jeune Arthur, âgé de cinq mois.
«Messieurs, dit Robert, le jeune Arthur, lors du serment du Jeu de
Paume, répondit à M. de Dreux-Brézé: «Esclave, va dire à ton maître que
nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que
par la force des baïonnettes.» Dans une autre circonstance, il s'écria:
«La cour rend des arrêts et non pas des services.» Mais un de ses mots
les plus remarquables est, sans contredit, celui qu'il laissa échapper
un jour que le roi des Perses lui fit savoir que les flèches de ses
soldats obscurcissaient le soleil. «Parbleu! reprit Arthur, nous
combattrons à l'ombre.» Et il se mit à sucer son pouce.
On engagea Zoé pour la danse. Charles était fort embarrassé; il
hésitait entre Clotilde et Alida, penchant tour à tour, comme font les
jeunes gens, vers celle, non qui lui plaisait le plus, mais qui lui
offrait le plus de chances favorables. Robert, seul avec Clotilde, lui
dit:
«J'ai reçu de Londres, de Dublin et de New-York, des lettres où il est
fort question de vous.--Vraiment? dit-elle en rougissant.--Vous savez
donc de qui elles sont?--Pourquoi?--Puisque vous ne me le demandez
pas.--Je m'en doute.--Voulez-vous les lire?--Oui.--Je vous les porterai
demain.--Dites-moi, mon mari ne vous fait-il pas l'effet d'être au
mieux avec cette grande femme au coin de la cheminée, qui a dans les
cheveux des rubans brun et argent?--Est-ce que vous êtes jalouse?--Non;
mais cela a d'autres inconvénients. Qu'est-ce que cette femme?--C'est
une jeune veuve très-riche--Vraiment?--Qu'y voyez-vous de
surnaturel?--Je croyais que ce personnage n'existait que dans les
vaudevilles de M. Scribe; mais, faute au théâtre d'être la peinture des
moeurs, il faut bien que les moeurs soient la peinture du théâtre, et,
comme disait dernièrement je ne sais qui, c'est le vaudeville qui a
créé le Français. Est-ce qu'elle vient beaucoup chez Alida?--Oui, elle
y a dîné aujourd'hui.--Et mon mari aussi.--Je vois naître dans votre
coeur une foule de petits tigres qui vont le dévorer. Mais j'oubliais
que je suis amoureux; je vous laisse.»
En entendant Robert se dire amoureux, Clotilde sourit; mais son sourire
resta longtemps sur son visage, tandis qu'elle réfléchissait
profondément. Était-ce à l'infidélité d'Arthur? Était-ce à la constance
de Tony Vatinel?
Charles alla s'asseoir près de Zoé.
ZOÉ. Alida a été toute la soirée parfaitement ridicule.
CHARLES. Zoé, écoute-moi, je veux te parler. Donne-moi le bras, et
viens dans une autre pièce.
ZOÉ. Pour quoi faire? Pendant ce temps-là, on ne n'engagera pas, et je
n'ai plus d'invitation.
CHARLES. Eh bien, tu danseras avec moi; nous entendrons bien la
musique. Écoute-moi, Zoé; tu es bien libre, et je ne m'aviserai jamais
de te contraindre en rien. Mais, en bon parent, en ami, je dois
t'avertir de ce qui se passe. Fousseron te fait la cour.
ZOÉ. Je le crois.
CHARLES. Et cette cour te plaît... Mais écoute-moi bien, Zoé, Robert ne
se mariera pas; il te compromettra.
ZOÉ. Et pourquoi ne se mariera-t-il pas?
CHARLES. C'est un projet arrêté chez lui.
ZOÉ. Et vous croyez donc, cher cousin, que _mes faibles attraits_
n'auront jamais sur personne le pouvoir qu'ils n'ont pas eu sur vous?
CHARLES. Zoé, je te parle sérieusement. Robert est un fort mauvais
sujet. Je gage qu'il t'a écrit?
ZOÉ. Tu m'y fais penser; il a tenu mon bouquet pendant cinq minutes. En
effet, il y a dedans un papier roulé; c'est un peu impertinent.
CHARLES. Tu as été assez coquette pour autoriser son impertinence.
ZOÉ. Crois-tu, Charles?
CHARLES. Tout le monde n'a-t-il pas vu cette fleur prise de ton
bouquet, qu'il n'a cessé de mettre sur ses lèvres tout le temps que tu
as dansé avec lui?
ZOÉ. Charles, mon Dieu! est-ce que j'ai fait quelque chose de mal?
CHARLES. Voici la musique; viens danser.
ZOÉ. Je n'ai plus envie de danser. Que faire de ce papier?
CHARLES. Là-dessus, je ne te donnerai pas de conseil.
ZOÉ. Figure-toi que, depuis vendredi, il a passé à cheval sous mes
fenêtres deux ou trois fois par jour, et que, lorsque le hasard me fait
trouver à la croisée...
CHARLES. Il n'y a pas de hasard en ce genre, au mois de janvier.
ZOÉ. Il me salue avec une grâce infinie. Mais le papier, le papier, que
faire du papier?
CHARLES. Rentrons au salon. J'ai une lettre à glisser et je trouve le
procédé de Robert excellent.
ZOÉ. A qui veux-tu glisser une lettre? A Alida?
CHARLES. Oui.
ZOÉ. J'espère bien qu'elle ne la recevra pas.
CHARLES. Tu as bien reçu celle de Robert.
ZOÉ. Charles, je t'en prie, ne me dis pas des choses comme cela; mais
tu ne penses donc pas qu'on pourrait trouver la lettre? M. Meunier?
CHARLES. M. Meunier, il joue; et, d'ailleurs, crois-tu que j'aie peur
de M. Meunier?
ZOÉ. Mais enfin, s'il voyait que tu fais la cour à sa femme, il
voudrait peut-être se battre.
CHARLES. Eh bien, on se battrait!
ZOÉ. Aimes-tu donc assez Alida pour exposer ta vie?
CHARLES. Ah! voici une seconde contredanse;--rentrons.
ZOÉ. Eh bien, tiens, voici mon bouquet avec le papier. S'il m'en parle,
je dirai que tu me l'a pris.
Et Zoé s'enfuit dans le salon, laissant son bouquet dans les mains de
Charles tout étourdi.