Je ne sens plus la pierre
Peser sur mon corps froid;
Une voix douce et fière
Me dit: «Réveille-toi!»
Les cieux ouverts révèlent
Leurs splendeurs à mes yeux;
Et les anges m'appellent
Pour devenir l'un d'eux.
Son amour, sur la terre,
Me fut si précieux,
Que mon âme n'espère
Rien de plus dans les cieux.
Secourez-moi, mon père,
En ce nouveau péril;
Tant qu'_elle_ est sur la terre
Le ciel est un exil.
Ah! donnez-moi près d'elle,
Mon Dieu, mon paradis.
Que mon âme se mêle
Aux songes de ses nuits,
A la fleur qui lui donne
Ses enivrants parfums,
Au zéphyr qui frissonne
Dans ses beaux cheveux bruns.
La vie est une épreuve,
Bien pleine de combats,
Pour la pauvre âme veuve
Que j'ai laissée en bas.
Mon Dieu, je vous en prie,
En ce séjour mortel,
Ajoutez à sa vie
Tout mon bonheur du ciel.
Alida se mordit les lèvres de dépit, et fut obligée de joindre ses
éloges à ceux du reste de la société. Mais, quand on la pria à son
tour, elle se dit enrhumée. Zoé avait sinon bien chanté, du moins
chanté avec une voix fraîche et bien timbrée; elle avait surtout
certaines cordes graves qui, dans une voix de femme, causent une
impression poignante. Elle n'était pas encore faite à cette habitude de
chanter en public, que prennent tant de femmes du monde à un degré qui
intimiderait des actrices. Elle rougissait, et ses yeux brillaient d'un
éclat tout prêt à devenir une larme. Robert s'approcha d'elle, lui fit
des compliments, et l'invita à danser.
Zoé fut touchée de l'attention de Robert. Toute charmante fille qu'elle
était, elle jouait dans le monde un rôle très-accessoire. Elle n'était
pas assez riche pour que les hommes à vues sérieuses s'occupassent
d'elle, et les _jeunes gens_ appartiennent aux femmes de trente ans.
Charles, cependant, avait dansé avec Clotilde, et lui avait adressé
quelques lieux communs de galanterie, que Clotilde avait eu l'air de
prendre, pour une partie de la contredanse, pour un dialogue enseigné
par les maîtres de danse au son de la _pochette_, et pouvant se chanter
sur l'air de la _trénis_ ou de la _pastourelle_, et que l'on répète à
toutes les danseuses pendant toute une nuit sans y rien changer.
«_L'été_,--en avant deux,--à droite, chassez,--à gauche,
chassez,--traversez, balancez à vos dames.--Il fait bien chaud.--Ah!
oui,--ou--Mais non.--Vous avez une robe rose; c'est une bien jolie
couleur que le rose. (Variante si la robe est bleue:--Vous avez une
robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le bleu).--Avez-vous été
beaucoup au bal cet hiver?--Il y a beaucoup de bals cette année.--J'ai
eu le _bonheur_ de vous voir chez... (nommer une maison dans laquelle
il soit du bon ton d'être admis: il n'est pas nécessaire que vous y
alliez réellement). Main droite, main gauche,--balancez,--à vos places.
Finissez par un _jeté battu_ et un _assemblé_.--En avant deux.--On ne
fait plus le dos à dos.--A vos places,--tour de main.» La connaissance
devenant plus intime, la phrase monte. «J'adore les cheveux noirs (ou
les cheveux châtains, ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or, selon
que la personne est brune, blonde ou rousse).»
C'est ce que les moralistes appellent:
«Ces danses mêlées de paroles _brûlantes_ et pleines d'_enivrement_, où
l'amour prend les formes les plus _séduisantes_, et achève, par la
parole, ce qui n'est que trop bien commencé par la _musique_ et de
_voluptueux entrelacements_.»
_Pastourelle._--Conduisez vos dames.--_En avant trois_.
_Cavalier seul!_
J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert
de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le
sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien, à ce moment
solennel du _cavalier seul_, il n'en est pas un que je n'aie vu
hésiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se
donner une contenance, s'embarrasser, et sentir rougir de honte, de
timidité, de peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.
En effet, l'espace est là ouvert devant vous, un espace qu'il faut seul
remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits
par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les
spectateurs. Tous les yeux sont sur vous, votre habit vous gêne, vous
rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne
voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble, à
vous-même, que vous êtes devenu un de ces pantins dont les bras et les
jambes tiennent par des fils; vous sentez vos jambes mal attachées et
prêtes à tomber; votre respiration est pénible et embarrassée.
Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous, du moins sur
quelqu'un, ou que le feu prît à la cheminée. Le plus funeste accident
vous ravirait, pourvu qu'il vînt mettre un terme à votre angoisse.
Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux
qui sont en face de vous; mais vous êtes embarrassé de sentir que vous
baissez les yeux; vous voulez les relever, et ils ne vous obéissent
pas, ou partout ils rencontrent des regards embarrassants. Vous avez
commencé par _marcher_, mais vous vous faites des reproches de votre
lâcheté; il faut _danser_ franchement, et, dans votre élan de courage,
vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous êtes en avance de
trois mesures; vous avez fini, la musique va encore; vous vous arrêtez
en face des deux _dames_! le _cavalier_ médite déjà son pas et
s'embarrasse par avance; il aurait pitié de vous, car tout à l'heure il
aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main, mais les
_femmes_! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement
penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et
contraint, et elles ne livreront leurs mains aux vôtres pour le tour de
main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement. J'ai appris
à danser, et je suis assez habile à tous les exercices; je rencontre
parfois dans les rues un brave homme, maigre et grêlé, qui m'a donné
des leçons; ce professeur est danseur et joue les _diables verts_ à
l'Opéra, quand M. Simon est malade. M. Simon est premier _diable vert_
de l'Académie royale de musique et a reçu la croix d'honneur en 1838.
Une fois, j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.
Mais, arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleure foi que
le bûcheron de la Fontaine. J'étais si désespéré, que je ne sais si je
me serais contenté de la prier de finir pour moi mon _cavalier seul_.
Tout se mit à tourner devant moi: les danseurs avaient des formes
étranges; le piano ricanait et se moquait de moi; les figures des
tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats; les bougies
dansaient dans les candélabres en me contrefaisant; et le cornet à
piston me sembla la trompette du jugement dernier.
Hélas! on me jugeait, en effet, un sot et un maladroit. Tout disparut;
je ne sais comment cela finit, je me retrouvai à ma place près de la
femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui parler ni la
regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir
du mépris jusque dans ses pieds et dans les plis de sa robe. Jamais
depuis je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.
Encouragé par l'air ennuyé de madame de Sommery, qu'il prit pour de
l'embarras et de la modestie, Charles la suivit après la contredanse
quand elle alla s'asseoir, et bourdonna autour d'elle des choses
insignifiantes; mais, aux premières mesures de l'orchestre, il alla
prendre la main d'Alida Meunier, qu'il avait engagée. Alida
l'accueillit à merveille, et Clotilde jeta sur eux un regard attentif.
Il y avait entre ces deux femmes un sentiment de rivalité tellement
développé, que l'objet qu'elles se disputaient n'avait pas besoin aux
yeux d'aucune d'avoir d'autre valeur que d'être désiré par l'autre. Si
Clotilde eût manifesté la moindre envie d'avoir la peste, Alida
n'aurait rien négligé pour la lui enlever. Charles s'était occupé de
madame de Sommery toute la soirée; cela en faisait quelque chose aux
yeux de madame Meunier, et l'accueil de madame Meunier rendit madame de
Sommery plus attentive à la contredanse suivante que Charles dansa
avec elle, quoique aucune des deux n'eut voulu de Charles pour rien au
monde. Il vint un moment où Charles dansa avec sa cousine. Il lui dit:
»M. de Fousseron s'occupe beaucoup de toi.
ZOÉ. C'est un homme très-bien.
CHARLES. C'est un de mes amis.
ZOÉ. Vraiment? Il paraît que tu es très à la mode, ce soir.
CHARLES. Je suis apprécié.
ZOÉ. Il ne faut cependant pas te figurer que Clotilde fait attention à
toi.
CHARLES. Et pourquoi cela?
ZOÉ. C'est un conseil que je te donne.
CHARLES. Ne t'imagine pas que Robert soit un jeune homme à marier.
ZOÉ. Qu'est-ce que c'est que Robert?
CHARLES. Robert Dimeux de Fousseron.
ZOÉ. Ton ami?
CHARLES. Oui. Il disait hier: «On rirait bien de moi si l'on
connaissait ma seigneurie de Fousseron.»
ZOÉ. Clotilde n'est pas ce soir mise à son avantage. Avec qui danses-tu
tout à l'heure?
CHARLES. Avec madame Meunier. Faut-il aussi croire qu'elle ne fait
nulle attention à moi?
ZOÉ. Oh! celle-là, elle fait attention à tout le monde. Mais c'est à
toi la main droite.
(Main droite, main gauche, balancez, traversez, en avant quatre,
traversez.)
CHARLES. Fousseron est un homme de coeur et d'esprit; mais il est d'une
rare perfidie envers les femmes. C'est un habile comédien.»