XX

Le lendemain, Charles vint assez tard; Zoé, pour la première fois, s'en

impatienta. «Qu'a donc Zoé aujourd'hui, demanda le père Reynold,

qu'elle est toute distraite?--Voici, reprit la mère, trois jours que

Charles ne vient pas.» Zoé entendit ses parents, et fut

très-contrariée de l'interprétation qu'ils faisaient de son agitation.

Le père Reynold sortit; la mère continua à faire du filet. Charles

entra. «Bonjour, ma tante.--Bonjour, mon neveu. As-tu rencontré ton

oncle?--Oui, ma tante, je venais en flânant, et il m'a dit de venir

plus vite, que l'on avait à me parler.--C'est sans doute ta

cousine.--Qu'est-ce que tu me veux, Zoé?» Zoé lui fit signe de se

taire; puis elle lui fit des questions sur la santé de sa mère et sur

une foule de parents dont elle n'avait pas coutume de se soucier, et

dont l'existence importait fort peu à Charles.

CHARLES. Mais, Zoé, quelle tendresse prends-tu donc tout à coup pour

cette partie ignorée de notre famille?

ZOÉ. Ma mère dort; maintenant causons. Je t'ai écrit de venir; où est

ma lettre?

CHARLES. Ma foi, je ne sais pas; peut-être dans mon portefeuille.

ZOÉ. Bien, ne cherche pas, c'est inutile.

CHARLES. Que me veux-tu?

ZOÉ. J'ai à te parler d'une chose de la plus grande importance, d'une

chose qui peut faire à tous deux notre malheur ou notre félicité.

CHARLES. Oh!

ZOÉ. Nous devons nous marier.

CHARLES. Oui; après?

ZOÉ. Nous aimons-nous?

CHARLES. Mais... oui, nous nous aimons. Est-ce que tu ne m'aimes pas,

toi?

ZOÉ. Si, mon cousin.

CHARLES. Eh bien! je t'aime aussi, ma cousine.

ZOÉ. Ce n'est pas là ce que je veux dire.

CHARLES. Alors je ne comprends pas.

ZOÉ. Tu en es bien capable.

CHARLES. Cela veut dire que je suis un butor? Merci, ma chère cousine.

ZOÉ. Parlons sérieusement.

CHARLES. Je t'écoute.

ZOÉ. Eh bien!... c'est assez difficile à dire... Écoute bien. Crois-tu

m'aimer d'amour? Je réponds moi-même: Non, tu ne m'aimes pas d'amour.

CHARLES. Ah!

ZOÉ. Tu as eu quelque chose de plus pressé que de venir me voir hier.

CHARLES. Je le crois bien, une partie charmante!

ZOÉ. Quand on est amoureux, il n'y a rien de charmant.

CHARLES. Excepté la personne...

ZOÉ. Oui; tu as reçu une lettre de moi, sans trouble, sans émotion; tu

ne l'as pas couverte de baisers, tu ne l'as pas relue cent fois, tu ne

l'as pas mise la nuit sous ton oreiller; le matin, tu ne t'es pas

réveillé tout joyeux. Au lieu de l'enfermer comme un avare son trésor,

tu ne sais pas où elle est.

CHARLES. Mais...

ZOÉ. Laisse-moi continuer... Tu viens près de moi en _flânant_; ta

barbe n'est pas fraîchement faite, tes gants sont fanés; tu as, en me

parlant, précisément le même son de voix qu'en parlant à ma mère.

CHARLES. Oh! ça...

ZOÉ. Tais-toi... Tu n'as, en m'abordant, ni émotion ni embarras.. Tu ne

m'aimes pas, tu n'es pas amoureux de moi; c'est évident. Ne

m'interromps pas; ce que je dis là n'est pas très-facile à dire; si tu

m'interromps, il me sera impossible de continuer. Je ne t'aime pas non

plus.

CHARLES. Eh!...

ZOÉ. Tout à l'heure nous nous sommes baissés pour ramasser mon

mouchoir, nos cheveux se sont touchés et nous n'avons frémi ni l'un ni

l'autre, je t'attendais, et je n'ai pas mis plus de soin à ma coiffure

qu'hier que je ne t'attendais pas; le bruit de tes pas dans l'escalier

ne me fait nullement battre le coeur; je ne reconnais pas ton coup de

sonnette. Quand tu n'es pas là, si on vient à parler de toi, je ne me

sens pas rougir et je me mêle sans aucun embarras à la conversation, si

on dit du mal de toi, j'ose te défendre; si on en dit du bien, ce qui,

je dois l'avouer...

CHARLES. N'arrive pas souvent?

ZOÉ. C'est toi qui l'as dit. Eh bien! mon cher cousin...

CHARLES. Eh bien! ma chère cousine?

ZOÉ. Nous ne nous aimons pas.

CHARLES. Je suis tout étourdi de ta science. Où diable l'as-tu puisée?

ZOÉ. Dans des livres, l'histoire du coeur.

CHARLES. Si tu t'en rapportes à tes livres, il est clair que nous ne

nous aimons pas.

ZOÉ. Je suis enchantée de te voir partager ma conviction à ce sujet.

Cependant on veut nous marier.

CHARLES. Certainement.

ZOÉ. Nous ne pouvons nous marier sans amour.

CHARLES. Tu crois?

ZOÉ. Sans ces transports, sans ces ravissements, ces enivrements...

CHARLES. Cousine, tu m'intimides.

ZOÉ. Réponds-moi, es-tu de mon avis?

CHARLES. A te parler franchement, quoique j'aie eu sous ce rapport une

éducation plus négligée que la tienne, j'y avais déjà pensé.

ZOÉ. Aimes-tu quelqu'un?

CHARLES. Non; et toi?

ZOÉ. Ni moi. Mais nous ne pouvons nous marier ensemble.

CHARLES. Le mariage sans amour, c'est le jour sans l'aurore.

ZOÉ. Où as-tu lu cela?

CHARLES. Nulle part; j'improvise.

ZOÉ. Il faut résister à la tyrannie de nos parents.

CHARLES. Es-tu bien sûr qu'ils nous tyrannisent?

ZOÉ. N'est-ce pas de toutes les tyrannies la plus cruelle et la plus

odieuse que celle qui porte des parents insensés à contraindre de

s'unir deux coeurs qui ne sont pas faits l'un pour l'autre, à condamner

leurs enfants au malheur et au désespoir?

CHARLES. Je te demanderai à mon tour où tu as lu cela; à coup sûr,

c'est dans un mauvais livre.

ZOÉ. Cesse de plaisanter; il faut déjouer leurs projets.

CHARLES. Mais, Zoé, je ne m'aperçois pas qu'on nous entraîne à l'autel.

ZOÉ. Faisons-nous un serment.

CHARLES. Un serment d'amour?

ZOÉ. Charles, tu es fou.

CHARLES. Sérieusement, je suis un peu de ton avis sur notre mariage;

cela n'aurait pas le sens commun.

ZOÉ. Il faut faire part à nos parents de notre résolution.

CHARLES. Pourquoi faire? Attends que l'on nous parle du mariage.

ZOÉ. Tu me promets donc de me refuser?

CHARLES. Tu jures de repousser ma main?

ZOÉ. Je le jure.

CHARLES. Moi, je t'en donne ma parole d'honneur.

ZOÉ. Mon cher Charles, je suis ton amie pour toujours!

CHARLES. Ma chère Zoé, tu es une fille adorable!

Clotilde · 第 46 / 169 题